Le ñaam Jood à Kolda : Et si la légende était fausse ?

Le Quotidien.(Dakar Sénégal)

Médina Sabakh, la cité du Ngoyane, dans les profondeurs du Saloum, est réputée dans la sédentarisation des hommes en quête de bien être, de sensations et de plaisir des sens. Une caractéristique que cette contrée partage avec Kolda. A la seule différence que Kolda retiendrait les hommes non par des mélodies et des rythmes, mais par ce qu'on appelle ñaam Jood dans la langue du terroir. Une situation installant parfois la polémique entre autochtones et résidents. Ceux qui finissent toujours par élire domicile à Kolda croient dur comme fer à cette légende. Tandis que les koldois bon teint invoquent un cadre naturel enchanteur où tout est accessible. Le Quotidien vous transporte au centre de la controverse ñaam Jood, une expression pulaar qui fait la réputation du Fouladou qui signifie «Mangez puis vous restez». Lorsqu'on parle de la célébrité ou particularité des régions telles que Kaolack, Fatick et Saint-Louis, l'on fait allusion à des animaux totems comme «Mbossé Coumba Jigeen», «Mame Mindis» et «Mame Coumba Bang». Kolda, capitale du Fouladou, elle, est symbolisée par une croyance populaire : ñaam Jood. C'est une imagerie populaire qui veut que ceux qui séjournent dans cette sphère géographique finissent toujours par s'y installer. Et les raisons de cette croyance surnaturelle serait contenues dans l'alimentation. Ainsi, ñaam Jood doit signifier : reste qui mange. La légende veut donc qu'à Kolda, les étrangers ou visiteurs soient liés, sans le vouloir au terroir. Seulement, ce pouvoir du ñaam Jood n'est pas unanimement reconnu. Au premier chef de ceux qui contestent ce fait bâtisseur du mythe des lieux, certains Koldois. Et les développements fusent, s'inspirant des facilités qu'offre Kolda. L'argumentaire, qui se veut cartésien, soutient : «Le phénomène du ñaam Jood n'existe pas ou du moins n'existe plus ; ce qui existe, c'est la facilité de la vie. Kolda, bien que considérée comme la région la plus pauvre du Sénégal, a la particularité d'être la région aux multiples avantages naturels. Oui, elle est bien pourvue par une nature généreuse.» Kolda, à travers ses richesses naturelles, surtout en bois, est considérée comme la région d'origine du bois de venn.
Illustrations : «Jamais, il ne se passe un jour sans que l'on voit des camions frigorifiques, de retour d'une livraison de poissons, ou des voitures de type Ndiaga Ndiaye ne retournent vers ce qui est communément appelé ici le nord avec à bord, des meubles de toutes sortes appartenant soit à des fonctionnaires affectés ou bien à des Baol Baol qui, maintenant, préfèrent presque la destination Kolda à celle de Brescia en Italie.» Une situation qui fait dire à Ousmane Diallo, un Koldois de naissance : «Kolda est la seule région où le fonctionnaire bien organisé s'équipe dès sa première année, le lit double y coûte cent dix mille francs Cfa, tandis qu'une armoire à quatre battants y coûte vers cent cinquante mille francs Cfa et le salon et la table à manger cent cinquante mille francs Cfa. Allez à Dakar demander le prix de tous ces meubles, et vous comprendrez les raisons pour lesquelles les gens restent souvent à Kolda.»
A. Mané, lui, est menuisier originaire de Kaolack. Arrivé à Kolda vers les années 80 pour y monnayer son talent d'artisan du bois, celui que ses clients appellent affectueusement Azou, est maintenant propriétaire d'un grand atelier de menuiserie avec une vingtaine d'apprentis. Azou déclare y être marié avec une Koldoise et père de quatre enfants. Pour lui, il doit beaucoup à cette ville et ne compte pas rentrer de sitôt. Interpellé sur la fréquence de visites à ses parents Azou déclare : «Je pars les voir une fois par an, à la Tabaski, mais maintenant cela devient de plus en plus improbable avec la famille qui s'agrandit.» Interrogé sur le phénomène du ñaam Jood, Azou pense que cela n'existe pas. Arguments à l'appui, il se défend : «Moi je suis resté à Kolda parce que je m'en sors beaucoup plus ici qu'à Kaolack que je ne maîtrise plus. D'ailleurs le Sénégalais est partout chez lui.»
Sow, lui, est policier municipal. Il ne se plaint plus de sa radiation. Il est propriétaire de l'une des plus grandes scieries du Fouladou. Confidences d'un policier radié qui a réussi sa reconversion avant la réinsertion dans la police municipale : «Je n'ai pas hâte d'une affectation car je ne me plains pas à Kolda.» Cette ville, en dehors de la menuiserie qui y est développée, offre d'autres opportunités. Elle a aussi la réputation d'avoir des fruits pendant les douze mois de l'année. L'abondance concerne également le miel, le lait et la viande. Pour la viande, il est important de souligner que la région abrite le quart du cheptel national. Concernant le lait, il est considéré comme le produit le plus utilisé pour véhiculer le ñaam Jood. C'est un produit qui fait la popularité du Fouladou car disponible pendant toute l'année. Le prix du litre de lait varie entre deux cents et deux cent cinquante francs Cfa. Du côté de l'immobilier, un appartement quatre pièces revient à un prix mensuel de quarante mille francs Cfa.
Last but not least, la beauté de la femme koldoise fait que la capitale du Fouladou est aussi appelée «Saré Soukabé» c'est-à-dire, la ville des jeunes filles. La légende raconte même que la ville fut fondée par un certain berger, du nom de Coly, qui a fait la rencontre d'une très belle femme du nom de Dado. D'ailleurs certains n'hésitent pas à appeler Kolda, Coly-Dado. D'autres avancent même que les Koldoises ont hérité de la beauté de cette «Dabo». La plupart des fonctionnaires, professeurs, instituteurs, policiers et militaires n'hésitent pas à y prendre femme. Car, défie S. Diao, un natif de Kolda : «La femme du Fouladou est irrésistible de par sa beauté.» Et, I. Fall, professeur au lycée à Kolda confie : «Lorsqu'on m'a affecté à Kolda en 1996, j'avais laissé à Thilogne une copine. D'ailleurs, nos parents étaient d'accord qu'on se marie, mais depuis que je suis arrivé ici, c'est la rupture. J'ai refait ma vie en me mariant à une koldoise.» Aussi, y a-t-il l'histoire croustillante du gardien de la paix qui a préféré garder l'anonymat. Voici son odyssée à Kolda : «J'ai fait seize ans dans cette ville. A l'époque, les singes envahissaient le centre ville sans être inquiétés. Je suis marié et père de six enfants basés à Dakar, mais depuis que j'ai pris deux autres femmes à Kolda, j'ai rarement des nouvelles de ma famille basée à Dakar.»
Ce sont là autant de témoignages qui font dire à un Koldois que le ñaam Jood n'existe pas. C'est que les gens s'installent définitivement à Kolda car les meubles sont à bon prix, le logement facile, la nourriture et la boisson naturelles telle que le lait, disponibles toute l'année. Les femmes du Fouladou sont aussi belles et de teint clair. Si les Koldois eux considèrent le ñaam Jood comme un mythe, les étrangers eux, y croient dur comme fer. Le ñaam Jood est bien une réalité, car rien ne justifie la sédentarisation rapide et massive des étrangers à Kolda. Seul le ñaam Jood peut expliquer cet état de fait. En plus, Kolda abrite en son sein des lieux et symboles historiques qui ont la réputation d'avoir des pouvoirs de rétention vis-à-vis des non koldois. Au premier rang de ces symboles mythiques, l'arbre Moussa Molo Baldé, du nom de ce géant caïlcédrat qui est situé au milieu de la route qui mène au camp militaire, au quartier Doumassou, et qui porte le nom du célèbre roi guerrier peulh Moussa Molo Baldé. L'arbre Moussa Molo Baldé, bien que célèbre de par sa taille et son nom, est surtout célèbre à cause de sa réputation, comme quoi une fois contourné à sept reprises par un non koldois, celui-ci pourrait ne plus retourner à ses origines. Ainsi, de l'avis de beaucoup de fonctionnaires, c'est parce qu'ils ont inconsciemment contourné l'arbre Moussa Molo que toutes leurs tentatives de demande d'affectation vers le nord du pays sont vouées à l'échec. Par conséquent, ils sont obligés de continuer leur service à Kolda. Ils y achètent une maison, y prennent leur retraite puis s'y installent définitivement. En plus de l'arbre Moussa Molo, il y a le tata de Moussa Molo ou bien sa cour royale actuellement en ruines, située à Ndorna, à une cinquantaine de kilomètres de Kolda. Une localité célèbre entre autres par son étendue (trois fois plus grande que le département de Thiès). Ce tata de Moussa Molo a aussi la réputation, à l'image de l'arbre qui porte le même nom, de détenir des pouvoirs de maintenir les étrangers, mais aussi des pouvoirs de malédiction qui empêchent toute possibilité de réussite dans ses entreprises pendant un an, une fois que l'étranger y met les pieds.
Une autre version : le ñaam Jood est utilisé à travers le lait caillé. Pour d'aucuns, c'est une poudre mystique versée au milieu de la tête de l'individu à travers des caresses, ou bien versée dans la marmite au moment de la cuisson. Laquelle poudre aurait pour effets de détourner toute pensée de l'étranger vers sa région d'origine. Pour l'heure, étrangers et Koldois ne parlent pas le même langage concernant le ñaam Jood : Si les uns soutiennent qu'il y a du surnaturel dans ce qui les retient, les autres préfèrent la thèse du milieu accueillant. Malgré ces divergences d'appréciation, une constante : de plus en plus d'étrangers prennent la «nationalité fouladou». Au grand malheur de leurs familles et proches parents restés au nord du pays, sous le couvert du prétexte que «góor dëkkul fenn» qui signifie : «L'homme n'habite nulle part.» Le ñaam Jood lui, continue de hanter l'imaginaire social.
Moussa THIOR.