Le Lesotho meurt du sida en silence

Le Figaro 25 octobre 2005

Alors que l’Unicef lance aujourd’hui une campagne mondiale sur les enfants et le sida, le plus petit et le moins peuplé des pays africains, confetti enclavé en pleine Afrique du Sud, connaît une flambée du sida aussi brutale que dramatique. 29 % des quelque 2 millions d’habitants sont déjà contaminés, et l’espérance de vie depuis l’apparition de l’épidémie est tombée de 60 ans en 1991 à 35 ans aujourd’hui. Après le Botswana et le Swaziland, le Lesotho est le troisième pays le plus touché en Afrique. La pauvreté, les pratiques sexuelles intergénérationnelles, les viols d’adolescentes, le chômage dû à la fermeture des mines sud-africaines et des usines textiles chinoises, la sécheresse, l’apathie de la monarchie constitutionnelle et la fuite des forces vives ne facilitent guère le travail des ONG.

De notre envoyé spécial au Lesotho (Mokhotlong, Leribe,Mafateng), Jean-Michel Bader

C’est une petite maison dans la prairie battue par le vent du plateau, à portée du vieux terrain d’aviation abandonné de Mokhotlong. Deux anciens du Peace Corps, Ken et Coline, avec une poignée de « mamies » locales bénévoles, tentent d’y sauver d’une mort certaine quelques-uns des 100 000 orphelins du sida que compte le pays. Ken parcourt pendant des heures la montagne dans sa vieille Mercedes fatiguée, puis à pied, pour recueillir ces petites vies si fragiles, en sévère malnutrition, des mains de mères moribondes, de pères bergers souvent séropositifs ou tuberculeux, ou des grands-mères seules. Assis sur son canapé défoncé, dans cette petite pièce à la propreté clinique, au milieu d’une dizaine d’enfants aux yeux noirs qui boivent la lumière, Ken nous présente Table, une miraculée de 9 mois : «Orpheline de mère à un mois, de père inconnu, c’est sa grand-mère qui l’a recueillie.Mais elle n’avait rien pour la nourrir.» C’est un chef coutumier, ou le département des affaires sociales qui avertit en général le créateur de Touching Tiny Lives. Victime de diarrhées, de vomissements, Table se battait désespérément pour survivre. «Mais la grandmère ne voulait rien savoir pour nous la confier. Ce n’est pas de la cruauté, vous savez, c’est l’extrême misère qui pousse à l’abandon des plus faibles.» Aujourd’hui, après bien des hauts et des bas, Table est sauvée mais n’est toujours pas sortie d’affaire : un test rapide a détecté des anticorps contre le VIH. Mais une recherche a démontré l’absence du virus dans son sang... pour l’instant. Et sa grand-mère, qui est venue au début, n’a plus donné signe de vie. Le nombre d’orphelins a augmenté considérablement, selon l’Unicef, passant de 73 000 en 2001 à 180 000 aujourd’hui. La mortalité des enfants lesothans de moins de 5 ans est actuellement de 113 pour 1 000 naissances vivantes, «en progression exponentielle depuis 1995». Le sida est certes devenu une priorité nationale, et grâce à l’ONU, le Lesotho a pour objectif théorique de fournir 28 000 trithérapies avant la fin 2005. Mais sur les 56 000 malades recensés, 6 200 adultes et 200 enfants ont droit gratuitement au traitement d’un coût unitaire de 250 dollars. Une goutte d’eau dans un océan viral...
Il n’y a pas que les nourrissons. Les enfants bergers, illettrés et exploités par les éleveurs, sont particulièrement vulnérables. Keketso Motsohi est un jeune berger de 10 ans, le dernier de sept enfants, qui passe 12 heures par jour à surveiller ses sept chèvres. Son village de Lebingbing, à 3 000 mètres d’altitude, propose bien des cours du soir aux 30 % d’enfants trop pauvres ou trop grands pour continuer à aller à l’école. Mais dès 18 heures la nuit tombe, les professeurs improvisés sont des villageois, et Keketso vit à 2 heures de marche, il mettra environ trois ans à savoir lire et écrire. S’il n’est pas égorgé entre-temps par des voleurs de moutons... Quant à l’éducation sexuelle, la prévention, l’apprentissage du respect des fillettes et des jeunes filles, ils sont absents. Or un des fléaux culturels du Lesotho est la pratique généralisée du viol, et des abus sexuels sur de très jeunes filles. Selon une étude de 2003, 21 % des adolescentes ont déjà eu des relations sexuelles forcées et non protégées. Conséquence : déjà 51 % des femmes de 15 à 24 ans sont contaminées par le VIH (chiffres Onusida). «Même les prescripteurs de soins profitent des enfants en les exploitant comme domestiques, en les privant de leur héritage. Sans soins primaires, les filles courent un risque majeur d’abus sexuels et d’exploitation», estime un document récent de l’Unicef.
Il y a aussi des orphelines dans ces montagnes. Après 45 mn de 4 x 4 sur des pistes dignes d’une spéciale du Rallye de l’Atlas, nous arrivons dans le village de Phahamenz, au nord-est du Lesotho. Le chef du village, Morena Phakisi, nous mène jusqu’à Masethabathaba Lehlak ; elle a 19 ans, sa mère est morte l’an dernier, dans un état d’épuisement très évocateur du sida. Le père est souvent malade et ne peut s’occuper de sa famille. C’est elle qui prend soin de ses trois frères âgés de 9, 11 et 15 ans. « Il y a des moments où nous avons faim plusieurs jours de suite », avoue-t-elle. Le chef a prévenu les affaires sociales pour mettre en oeuvre une aide alimentaire du Food for Work Program, il nous assure vérifier que la nourriture parvient bien aux enfants, mais lui-même est dans le dénuement le plus complet...
A Maseru, la capitale, le Child Survival Program, dépendant du gouvernement, tâche d’aider l’association Save the Children. Nous leur rendons visite dans le Village des enfants. Lawrence Masupha nous présente aux 26 petits résidents, regroupés dans ce havre temporaire, abandonnés, abusés, battus, infectés et souvent contaminés par le VIH. « Nous recherchons toujours les parents et les familles élargies. Avec l’aide des policiers du Child and Gender Protection Unit, nous faisons ce que nous pouvons pour qu’ils restent le moins longtemps possible ici », précise Lawrence. Mais il est arrivé qu’un enfant sans nom, ne sachant pas le nom de son village, passe ici neuf années, d’avril 1996 à janvier 2005. Les travailleurs sociaux ont sillonné le pays du nord au sud et exploré sans se lasser 14 villages avant de retrouver la famille. Bien des parents étant morts du sida, Save the Children se charge de faire tester les enfants, leurs familles, et de proposer ceux qui sont éligibles pour des traitements antirétroviraux.
En 2004, le gouvernement a ouvert le premier centre public d’antirétroviraux à l’hôpital Motebang de Leribe. Aujourd’hui c’est le jour des enfants. Dans le couloir d’ombres envahi de mères, comme ils sont sérieux, graves, tous ces petits patients. « Tous ces enfants sont contaminés, nous prenons en charge 210 enfants dans notre centre VIH », explique le docteur Jennifer Young. Comme la pharmacienne Marnie, l’infirmier Michael et deux autres médecins, ils appartiennent à une ONG canadienne soutenue par l’université de Toronto. Soudain, dans le couloir, apparaît une petite fille avec une mutilation de la mâchoire supérieure. Le diagnostic est immédiat, c’est un cas de Noma, une infection bactérienne délabrante qui avait disparu de cette partie du continent. « Nous recommençons à en voir, je pense que c’est une nouvelle forme d’infection opportuniste du sida », confirme le docteur Young. Il y a déjà 71 enfants sous traitement, sous forme de sirops pédiatriques. Cette mère nous présente son cabas plein de boîtes de 3TC, de Zidovidine de Névirapine. Un mois de traitement, et une observance incertaine : qui sait si elle ne partagera pas avec un autre enfant malade, si son bébé prendra tous les jours les médicaments ? Pour décider qui aura le traitement, c’est simple : à 18 mois, deux tests rapides sur une goutte de sang établissent si l’enfant a des anticorps contre le virus. Une évaluation du nombre de cellules CD4 du sang est fait, si elle est basse, une trithérapie est mise en oeuvre. « Parfois, avant 18 mois, l’enfant d’une mère séropositive a des signes cliniques d’infection opportuniste, nous mettons l’enfant sous traitement immédiatement. » Ici pas de PCR, pas d’Elisa, tous ces tests sophistiqués pour trouver le virus... Les médecins doivent se fier à leur seul flair clinique.
Notre dernière étape est l’hôpital de Mafateng au sud de Maseru : il est clair, haut de plafond, accueillant. Le docteur Piet McPherson prend en charge depuis juin 2003 le dépistage chez les femmes enceintes et, depuis avril 2005, un nouveau centre de traitements antirétroviraux. Cette année, 76 % des femmes enceintes suivies par l’établissement ont été testées, 29 % d’entre elles sont contaminées. Depuis cette année, 81 % reçoivent de la Névirapine pour empêcher la transmission du virus de la mère à l’enfant à naître. 400 bébés naissent ici chaque mois, et déjà 550 malades sont sous traitement. Mais le centre de dépistage anonyme et gratuit — qui reçoit la population générale) — ainsi que le centre de consultations ne voient guère augmenter le nombre de Lesothans venant se faire dépister : on plafonne toujours à 1 096 par mois depuis l’ouverture. Depuis huit jours, une question nous hante : qu’y a-t-il au Lesotho qui puisse expliquer cette flambée épidémique du sida ? Après tout, d’autres pays africains pauvres, manquant d’eau, de ressources, et à l’économie incertaine, n’ont pas des chiffres aussi élevés. Et les mineurs contaminés en Afrique du Sud qui transmettent le virus de retour au pays ne suffiraient pas. La réponse vient de Motsanku Mefane, la sage-femme élégante qui supervise le programme mère-enfant : « Ici, le sport national c’est le sexe. Tout le monde couche avec tout le monde ; les jeunes femmes sont sous la pression des familles pour avoir des enfants. Les gens couchent comme vous décrochez votre portable, et les hommes doivent avoir au moins deux ou trois partenaires. »