PHOTOGRAPHIER EN AFRIQUE
Le cabinet des illusions

LE MONDE DIPLOMATIQUE | Fev 1999

 

Pour un bel intérieur, c'est un bel intérieur. Une télévision couleur, un magnétoscope JVC, une pile de cassettes TDK, une horloge électrique, un téléphone sans fil, une chaîne hi-fi, des baffles trois tons, de beaux verres, quelques bouteilles d'alcool, des vases fleuris et ce qu'il faut de théières. A gauche, surmonté d'un ventilateur, un réfrigérateur bien garni : des boîtes de conserve, de la bière, des mangues, des oeufs, des fruits et des légumes, une pastèque, un vrai trésor. La maîtresse de maison, une Ghanéenne placide, en extrait un soda (au Mali, on appelle cela une " sucrerie "). Avec cette bouteille et une autre - apparemment de Pepsi-Cola - qui traîne par terre, elle est le seul élément " réel " et vivant de ce tableau, à condition de concéder à la photographie le pouvoir d'exprimer vie et réalité.

Tout le reste n'est que décor, peint par l'opérateur lui-même, Philip Kwame Apagya, photographe ghanéen et propriétaire de l'atelier P.K.'s Normal Photo, qu'il a hérité de son père à Shama, une ville de pêcheurs située dans l'ouest du Ghana. Il a fait prospérer cet héritage en passant à la couleur, de plus en plus demandée. Il a surpassé ses concurrents de Wait & Get Photography basés à Kumasi, spécialistes de la photo d'identité dite " Express photo " capables, en quelques minutes, de vous tirer le portrait, de le contretyper et de le développer dans une même et unique chambre en bois, sorte d'ancêtre du Polaroïd, fabriquée à l'aide de colle et de clous à plusieurs centaines d'exemplaires, artisanalement et exclusivement par Yaw Nkrabeah, un vieux monsieur aujourd'hui.

La tradition des " studiotistes "
A PAGYA s'inscrit dans une tradition, celle des " studiotistes " (1), transversale à pratiquement toute l'Afrique, de l'Ouest en particulier, mais aussi du Sud. L'intérêt, l'humour et la modernité de son travail proviennent de ce qu'il la détourne, ne la prolongeant que sur le mode de la dérision. Ses décors et ses fonds, qu'il qualifie lui-même de " peintures primitives " (tandis qu'à nos yeux ils s'apparentent à la bande dessinée), il ne laisse à personne d'autre que lui le soin de les exécuter. On lui a proposé de les lui racheter, soit pour les réutiliser, soit pour les encadrer comme peintures en tant que telles ; les marchands, les spéculateurs pullulent en Afrique (2). Il a jusqu'à présent décliné toutes les offres.

Lorsque les Africains ont repris des mains du colonisateur, qui l'avait importée sur ce continent à la fin du XIXe siècle, la technique photographique, ce fut aussi pour se réapproprier l'image de l'Afrique et de ses habitants. Pour autant, le style des " studiotistes " et des photographes ambulants = moins des reporters - ne s'était pas débarrassé de certaines habitudes : décors en trompe-l'oeil où la branche de palmier tutoyait l'escalier en pierres tournantes, complet-veston et bottes de cuir calqués sur l'allure des maîtres (3). On en verra quelques exemples dans les clichés néocoloniaux de Narayandas V. Parekh (Kenya), mais on pourrait tout aussi bien citer les plus célèbres : Mama Casset, Cornelius Yao Azaglo Augustt, Francis K. Honny, Félix Diallo, Seydou Keita évidemment, et tant d'autres.

" Cette femme n'est pas une reine, mais j'en ai fait une reine ", dit en désignant une beauté tout en parures le " studiotiste " ghanéen Alfred Six, basé à Kumasi. A Shama, Apagya dispose d'un panoramique représentant une chefferie. A celui qui veut s'y incorporer, il fournit insignes et chaîne en or (du moins, confesse-t-il, en métal doré). Lors d'un dialogue inoubliable (4) avec son " neveu " anglophone, Malick Sidibé, l'un des pères de la photographie malienne de rue, que tous les jeunes appellent " Mon oncle " par déférence, redécouvert par Françoise Huguier en 1991 à l'occasion des 1res Rencontres de la photographie africaine à Bamako, qu'elle a fondées, raconte ses souvenirs : " Les gens voulaient ce qu'il y a de mieux. Je leur fournissais, le temps d'une pose, des costumes et des cravates qu'ils n'auraient jamais possédés. Il y en avait même, persuadés de la magie de mon studio et de ce qui pouvait en transpirer, qui se parfumaient. "

Pour avoir à un moment de sa vie transporté sa chambre dans un village de pêcheurs, il confirme l'expérience plus récente de son " neveu de Shama " : " Quand la pêche est bonne et que les prises se vendent bien au marché, alors les pêcheurs n'hésitent pas à la dépense. J'en ai connu un qui voulait épater tout le monde en se payant un transistor, qui coûtait 25 000 CFA (soit 250 FF). Le suivant en voulait un plus beau mais le revendeur n'avait qu'un seul modèle. "Ça ne fait rien, lui dit-il, tu me donnes le même, je te le paye 25 000 CFA, mais tu me fais une facture de 40 000 CFA pour que je puisse la montrer." " Tous deux passaient ensuite en grande pompe chez le photographe. Les plus pauvres se prosternaient devant les escaliers de La Mecque, évidemment fictifs. S'ils n'y avaient jamais mis les pieds, du moins pouvaient-ils brandir le cliché apte à faire taire toutes les mauvaises langues. D'autres, entourés des plus beaux appâts, trouvèrent paraît-il, grâce à la photographie, chaussure à leur pied, c'est-à-dire femme.

Faire de la mort un feu d'artifice

De ville ou de brousse, le studio africain est le lieu de réalisation de tous les désirs. Le commun des mortels peut, pour quelques sous, y camper une posture idéale, se statufier, posséder ce qu'il n'a pas ou pas encore, rêver d'être ce qu'il n'est pas et ne sera peut-être jamais, profiter de ce qui lui est inaccessible sitôt la porte franchie. Avec le sourire, car nul n'est dupe de ce qui trompe l'oeil en Afrique. On dira du " Studio Normal " de Philip Kwame Apagya, à cause de ses couleurs chatoyantes et de la simplicité de ses poses, et parce que les marchands se précipitent déjà sur lui comme richesse sur un pauvre monde, que ses visions sont autant de caricatures d'un désir fasciné par les biens de consommation (toujours facile à dire pour ceux qui n'en sont pas à court), une oeuvre dont on peut s'amuser, facilement consommable en Occident. Ce serait s'arrêter à peu de choses et manquer l'essentiel.

Ses décors sont le résultat d'interviews méthodiques menées auprès de ses clients - ou doit-on dire ses patients ? Que veux-tu ? Une belle maison, un bel intérieur, un réfrigérateur bien rempli, de la marchandise à gogo, tout ce qu'il faut pour tous les jours, et pour les autres voyager sur les Boeing de Ghana Airways. Le " Studio Normal " est conçu comme la scène d'un magicien qui dévoilerait ses tours, concentrant ainsi l'essence même de toute photographie, perpétuel jeu d'intentions et d'illusions, mais ici énoncées comme telles. Il mêle au fond - c'est le cas de le dire - le désir de l'opérateur et celui du sujet, qui peut sans bouger d'un pouce se rendre dans un Manhattan clinquant comme un juke-box, comme chez nous voir Naples et mourir.

Et puisqu'on parle de mort, il faut connaître la propension particulière des Ghanéens à faire de la leur une espèce de feu d'artifice, d'ultime pied de nez à la vie, qui, quelle qu'elle fût, doit se terminer en magnificence. Dans ce pays qui n'est séparé du Mali, infiniment plus pudique, que par le Burkina-Faso, les familles commandent pour leurs défunts des cercueils en forme d'Airbus, de poissons mythiques à la gueule grande ouverte, de crocodiles vert fluo, de phallus rose bonbon, de camions, de hangars, de bouteilles de Jack Daniel's, et plus récemment de piles Duracell ou de téléphones portables, tout cela soigneusement verni et bien poli (5). Tout beaux qu'ils soient, l'existence de ces bijoux d'artisanat local est éphémère puisque aussitôt ensevelis dans une sépulture hermétique. N'en restera qu'une photo, précieuse parce que seule dédicace à la postérité.

La photographie de studio, en Afrique comme en France (où l'exemple d'Harcourt fournit un genre mièvre d'idéalisation), est en état de perfusion. Elle a, par exemple, quasiment disparu de la Côte-d'Ivoire et du Sénégal. Les Africains, qui l'eût cru, disposent désormais d'Instamatic, d'autofocus, d'appareils compacts et légers, voire, s'ils sont vraiment dépourvus de tout comme ces quelques gamins des rues de Bamako, de simples boîtes de conserve d'où ressortent de superbes sténopés (6). Elle n'est en aucun cas représentative de l'ensemble des photographies africaines qui ont aussi forgé, dès les années des indépendances (1957 pour le Ghana, 1960 pour le Mali, pour ne citer que ces deux pays), à travers l'AMAP (Agence malienne de presse) ou le Daily Graphic, excellent quotidien ghanéen, une génération de reporters qui n'ont rien à envier à ceux d'Europe ou d'ailleurs.

Le flambeau du reportage est repris par quantité de jeunes, parmi lesquels on distinguera Amadou Traoré, de tous sans doute le plus radical, le plus impitoyable, le plus cru - il est le seul à avoir accès aux bordels et bas-fonds de Bamako, d'où il retire des corps, des couloirs glauques ou de sordides arrière-cours =, ou Emmanuel Daou, qui évolue plus classiquement, avec talent d'ailleurs, dans la culture des " masques et symboles ".
Reste que le studio africain est le plus parfait cabinet des illusions. " Franchement, ironisePhilip Kwame Apagya dans un éclat de rirescintillant, qui a envie qu'on se souvienne de lui comme d'un téléphone portable ? "

Par EDGAR ROSKIS
Journaliste. Maître de conférences associé au département information-communication de l'université Paris-X (Nanterre).