Le Burkina Faso fait reculer l'excision

Le Monde Diplomatique | 09/1998 | Page 18


Au Burkina Faso, le gouvernement s'est résolument engagé il y a deux ans contre la coutume de l'excision. Après des années d'efforts, le sujet n'est plus tabou et les mentalités commencent à changer, mais lentement : 66 % des femmes seraient encore excisées, contre 70 % il y a vingt ans. Quand les familles font encore opérer leurs filles, elles le font clandestinement et sur des enfants de plus en plus jeunes, les accidents étant mis au compte de la « sorcellerie ». Mais il faudra du temps pour déraciner une pratique qui relie chaque communauté à ses ancêtres et touche au coeur de l'identité sexuelle.

Il est midi à Sissamba, dans la province du Yatenga, dans le nord-est du Burkina Faso : un gros village aux maisons de banco, serrées autour des greniers pointus et courts sur pattes où l'on entrepose les précieuses réserves de mil. La chaleur est déjà écrasante, mais, à l'ombre d'un arbre, une douzaine d'hommes se sont rassemblés pour écouter les gens du comité provincial de lutte contre l'excision. C'est jour de marché. L'assistance est exclusivement masculine, à l'exception de Fatoumata, la sage-femme diplômée du village, qui n'osera pas intervenir dans la discussion.
Car les hommes sont là. Presque tous des grands-pères chenus, responsables des huit quartiers de Sissamba, dont le plus âgé est presque toujours « chef de terre ». Ces patriarches influents dans leur communauté savent que l'excision est un enjeu politique pour le gouvernement de Ouagadougou - depuis 1996, l'excision des filles est passible de sanctions pénales. L'un d'eux lève le doigt : « Est-ce que le comité pourrait nous réexpliquer les conséquences de l'excision, qu'on soit sûr de bien comprendre ? »
Mme Soré Nanténé, fonctionnaire de l'action sociale, détaille alors longuement, en langue moré, les suites néfastes de la coutume immémoriale, très répandue en Afrique, qui consiste à enlever le clitoris et souvent les petites lèvres (1) pour débarrasser le sexe féminin de tout ce qui peut rappeler le masculin, afin de « rendre la femme complètement femme ». Elle parle des risques d'hémorragie, si forte parfois que l'exciseuse ne parviendra pas à l'arrêter avec les hémostatiques traditionnels.
Elle parle du choc de la douleur, dans cette partie du corps hautement innervée et vascularisée, des risques d'infection et de tétanos, lorsqu'on suture la plaie avec la bouse de vache, des cicatrices qui rendent les accouchements difficiles et perturbent une fonction urinaire normale.
Applaudissements polis. Les hommes ont l'air d'approuver, parce que le gouvernement le souhaite, mais qu'en pensent-ils vraiment ? Leurs pensées sont un continent souterrain, qui sait si bien s'arranger des exigences trop visibles des gouvernements et des désirs des bailleurs de fonds, pour qui la lutte contre l'excision est « un indicateur positif » de développement.
Un des chefs de quartier invoque la toute- puissance de la coutume, la force des interdits qui ont marqué toute son enfance. « Si tu passes outre, tu vas mourir. » Ils le croyaient et le croient toujours, même si l'on s'acharne à leur démontrer qu'ils ont tort. « On a peur quand même », avoue l'un des grands-pères de Sissamba. La mort est si fréquente dans ces sociétés rurales, comment ne pas l'expliquer comme une punition ? Car le corollaire de :
« Tu vas mourir si tu enfreins les règles » est bien sûr : « Tu as une chance de vivre si tu les respectes ».
Si quelqu'un a respecté les règles mais meurt quand même prématurément, une autre explication est tenue toute prête, imparable : c'est une victime des sorciers, ces êtres malfaisants qui se cachent au sein de la communauté et possèdent le mystérieux pouvoir de « manger les âmes ». La croyance en la sorcellerie, profondément enracinée dans les sociétés africaines, est le socle sur lequel s'appuie la pratique de l'excision.
Qui dit, d'ailleurs, que l'excision peut entraîner la mort ? Les agents du gouvernement l'affirment, on les écoute, mais sans trop de conviction. Quand on demande aux vieux de Sissamba - deux mille trois cents habitants - s'ils ont jamais eu connaissance de décès de petites filles excisées, ils secouent la tête : personne n'a rien vu ni entendu de ce genre. Tout se passe toujours bien. De toute façon, on établit rarement des actes de décès, en principe obligatoires. « Les gens ont compris l'importance de l'acte de naissance, parce qu'il permet d'obtenir des aides du gouvernement, résume un fonctionnaire. Mais l'acte de décès... » Silence des statistiques sur ces morts de petites filles.
« Nous avons réussi à briser le tabou et à susciter une prise de conscience nationale », affirme Mme Miriam Lamizana, la très active présidente du Comité national de lutte contre l'excision (CNLPE), qui se souvient encore des réactions lorsque le journal télévisé de 20 heures, en 1992, a présenté le fameux mannequin de plastique - représentant les parties génitales féminines - qui permet de montrer les méfaits de l'excision. La presse parle alors de « thérapie de choc », et le ministre concerné suggère à Mme Lamizana de « changer de stratégie ». « J'ai répondu : quand il s'agit d'excision, on ne peut pas montrer les dents... »
Les réactions sont encore plus violentes quand le comité, en 1996, projette à quatre-vingts chefs coutumiers un documentaire tourné dans le sud du Nigeria, La Duperie (2), où l'on assiste à l'excision d'une petite fille sur un marché, dans les pleurs et les hurlements. « Avant de voir le film, les chefs râlaient : c'est une affaire de femmes, ça ne nous concerne pas ! Puis, dès les premières images de l'excision, ils se sont enfuis, ils n'ont pas supporté. A la reprise de séance, ils ont dit : »On ne savait pas que c'était ça, l'excision« . L'un d'eux s'est même écrié : »Les femmes sont des sorcières de faire une chose pareille !« Du coup, ils ont signé une déclaration d'engagement contre cette pratique. »
Le même film, volontairement traumatisant, a provoqué « un choc maximal » quand la télévision nationale en a passé un bref extrait il y a deux ans. « Des tas de gens m'ont téléphoné pour exiger que je fasse arrêter sur le champ la diffusion, se rappelle M. Jacob Ouedraogo, haut commissaire (préfet) de la province du Yatenga. Le lendemain, ils m'ont dit qu'ils iraient casser les installations de la télé si on s'avisait de recommencer ! » Il constate qu'après cette thérapie brutale « les choses bougent, mais ça reste souvent émotionnel. Quand on voit des scènes horribles, on pense à son propre enfant. Ensuite, on se heurte à nouveau au mur de la croyance traditionnelle qui veut que la femme modèle soit excisée ».
M. Jacob Ouedraogo veille pourtant à ce que les filles de sa propre famille ne subissent pas l'excision, et croit à la valeur exemplaire de ce comportement. « Je dis toujours aux gens que, s'il y a un châtiment des ancêtres, c'est moi qui serai frappé, car c'est moi qui ai pris la responsabilité, et un tel engagement a du poids, parce que j'appartiens à leur culture. »
Scolariser davantage dans les campagnes
Les « leaders d'opinion » ont ainsi été la cible privilégiée - avec les commissaires de police, les accoucheuses et... les exciseuses - des quelque 168 causeries, 35 séminaires de sensibilisation (dont 28 pour la seule année 1997), et 30 conférences, sans compter les émissions de radiotélévision, qui ont jalonné le travail du CNLPE. Le Burkina Faso est l'un des cinq pays d'Afrique (3) à s'être doté d'une loi réprimant l'excision, et l'un des rares résolument engagés dans cette lutte. Chapeauté par le ministère de l'action sociale et de la famille, le comité dispose aussi depuis 1994 de véritables moyens financiers, fournis notamment par les Pays-Bas, le Danemark, le Canada et les organismes liés aux Nations unies telle l'Unicef (4).
Cette activité intense suscite parfois l'agacement. « Faut-il vraiment se concentrer à ce point sur l'excision ? », interroge Amadou, un homme politique - du parti au pouvoir - dont ni la fille ni les nièces ne sont excisées, situation désormais commune parmi les élites urbaines. « Il faudrait surtout scolariser davantage dans les campagnes, et l'on verrait automatiquement diminuer la pratique de l'excision. » La scolarisation, c'est en effet là que le bât blesse : selon les chiffres officiels, 35 % seulement des garçons vont à l'école, et à peine 10 % des filles.
Des chiffres faibles pour un pays de 10 millions d'habitants, à vocation essentiellement agricole, mais qui possède une université de bon niveau. Ils éclairent au moins en partie l'attachement de la population à l'excision. « Même les intellectuels subissent la pression sociale, souligne le docteur Michel Akotionga, du CNLPE. Il y a un désir très fort de continuité, et l'excision est souvent ressentie comme une compensation à la scolarisation des filles, une barrière contre la liberté sexuelle qui risque de déstabiliser les familles. »
D'autant plus que l'école est parfois un lieu de « séduction », voire d'abus sexuels commis par les enseignants sur leurs élèves féminines, y compris dans le primaire. Au-delà, l'école publique a déçu les espoirs placés en elle. « Les familles reprochent à l'école de produire des chômeurs qui méprisent le travail de la terre et vivent aux crochets de leurs parents, remarque le haut commissaire du Yatenga. C'est pourquoi, dans notre province fortement islamisée, on assiste à un grand essor des medersas, ces établissements musulmans financés par les parents, où l'on combine enseignement religieux, calcul et sciences naturelles. »
Les enseignants de ces medersas, souvent formés par des instituts d'obédience saoudienne ou koweïtienne, sont favorables à la scolarisation des filles et hostiles aux « superstitions » datant d'avant l'islam - l'excision est inconnue dans les pays du Golfe, sauf à Oman. Le Coran ne mentionne d'ailleurs jamais l'excision : seul un « dit » (hadith) controversé, attribué au Prophète, recommande que la mutilation soit la plus légère possible. La majorité des théologiens musulmans ont refusé, ces dernières années, de lui prêter une légitimité religieuse (5). Presque tous la désavouent, à l'exception notable de certains islamistes égyptiens qui se posent en défenseurs des professions médicales, pour lesquelles l'excision est un gagne-pain.
C'en était un aussi pour Mme Mariam Nebié, cinquante-quatre ans, fille et petite-fille d'exciseuses, qui exerçait encore il y a peu dans la cour de sa petite maison du quartier de Tiendpalogho, à Ouagadougou. Elle recevait par excision 1 000 CFA (10 F) et des cadeaux en nature. Mais elle a fait un bref séjour en prison, en 1995, et se contente depuis de circoncire les garçons.
La peur du gendarme a des effets dissuasifs, souligne le maréchal des logis Antoine Sanon, chargé par le CNLPE de sensibiliser policiers et militaires. En 1997, plusieurs exciseuses ont été traduites devant les tribunaux avec leurs complices, et ont récolté des peines allant jusqu'à cinq mois de prison ferme et 50 000 CFA d'amende (6). Il insiste sur le fait qu'il n'existe pas de « brigade anti-excision », mais une disponibilité des forces de police à intervenir dès qu'elles sont averties. L'antenne SOS- excision créée l'an dernier a reçu une vingtaine d'appels : « Avant, c'était impensable en Afrique de dénoncer ses voisins. »
L'une des conséquences de cette évolution est d'inciter les parents à faire exciser leurs filles de plus en plus jeunes, souvent à moins d'un an. « Autrefois, c'était un rite de passage impliquant une initiation, avec une retraite hors du village. On y apprenait à affronter la douleur de l'accouchement et toutes les souffrances de la vie, rappelle la sociologue Isabelle Gillette, militante du Groupe femmes pour l'abolition des mutilations sexuelles (GAMS) et auteur d'une thèse sur la polygamie et l'excision dans l'immigration africaine en France (7). Mais, avec la scolarisation, dès les années 60, des filles ont commencé à fuir ou à se rebeller. Aujourd'hui, les mères disent : »Si elle le subit bébé, elle oubliera très vite la douleur !« » Les risques d'accident sont plus élevés avec de tout petits bébés, et la souffrance n'en est que plus brutale et incompréhensible pour l'enfant, puisqu'elle perd tout caractère initiatique.
Pourtant, des parents qui aiment leurs enfants persistent à les conduire à l'exciseuse, dans la clandestinité et l'angoisse d'être dénoncés. Pourquoi ? « Certains disent que, si la fille n'est pas excisée, elle va trop aimer les hommes », répond Mme Nébié. Cette volonté de brider la sexualité féminine arrange certes les hommes, dans une société polygame où les épouses fournissent des bras pour le travail agricole, à condition que le mari s'acquitte ponctuellement de son devoir conjugal. Mais elle apaise aussi une peur qui obsède les femmes elles-mêmes : celle de voir leur mari multiplier les aventures, oublier sa famille, délaisser ses enfants, surtout dans un univers urbain qui change les règles et brouille les pistes. La frigidité est le prix à payer individuellement pour que l'ensemble des femmes « se tiennent tranquilles ». Et les sages épouses burkinabées pestent contre toutes ces Togolaises et Ghanéennes qui ne jouent pas le jeu de l'excision et leur prennent leurs hommes, justement « parce qu'elles ont une autre attitude dans la sexualité », remarque Mme Lamizana.
Il y a une seconde raison à l'excision, aussi importante aux yeux des femmes : la crainte que le clitoris puisse « tuer l'enfant » s'il touche sa tête lors de l'accouchement. Mme Nebié raconte qu'il n'y a pas longtemps une femme de trente ans, qui avait accouché successivement de quatre enfants mort-nés, est venue la supplier de l'exciser : elle était persuadée que son clitoris tuait ses bébés. Signe cependant d'un renversement d'attitude, le maréchal des logis Sanon a été appelé dans un village parce qu'une femme avait été excisée à quatre ou cinq mois de grossesse : cette fois, des voisins craignaient que l'excision ne provoque la mort de l'enfant. Mais que dire de cette infirmière de Ouagadougou qui, n'arrivant pas à concevoir malgré un traitement moderne contre la stérilité, se fait exciser en dernier recours, à trente ans passés... et tombe enceinte ? « Il sera très difficile de la convaincre, soupire le docteur Akotionga, que c'est une simple coïncidence. »
Une coïncidence ? Ou la preuve que, dans la plupart des sociétés humaines, le corps est soumis à un « marquage symbolique » qui l'influence secrètement et signe l'appartenance à une communauté. Il n'est pas facile d'y renoncer, même pour se sentir plus libre. Les patriarches de Sissamba admettent que certaines coutumes qui avaient jadis force de loi, comme les scarifications faciales, sont tombées en désuétude : « Si la coutume a évolué sur ces points, elle peut changer aussi sur l'excision. »
Mais cela demandera plus de temps, parce que l'excision touche cette ultime frontière inscrite en chacun : celle d'une identité sexuelle fragile dans un monde mouvant où les femmes s'affirment davantage, et où les hommes, parfois, se sentent menacés. Ne voit-on pas de brillantes étudiantes de Ouagadougou refuser de faire un troisième cycle pour ne pas intimider les époux potentiels ?
L'excision n'est donc pas seulement la survivance d'un mode de pensée « archaïque ». Elle est aussi une réponse, violente et illusoire, à des questions conflictuelles suscitées par le monde moderne : comment contrôler la sexualité de nos enfants ? quel équilibre désormais entre hommes et femmes ? entre individu et communauté ? Les habitants du Yatenga ne vivent pas en vase clos. Beaucoup ont voyagé, dans leur pays ou en Afrique de l'Ouest. Ils sont souvent conscients de la relativité des coutumes, comparent volontiers les différents systèmes de mariage, de dot, de filiation.
Mais ils vivent aussi dans un univers où les décrets de la terre et du ciel pèsent bien plus lourd que ceux de l'Etat. Où l'on attend avec anxiété le retour des pluies. Où l'on se demande comment échapper à la disette lorsque, comme cet hiver, les récoltes étaient maigres. Et où rien n'est plus important que de mettre des enfants au monde, puis de les maintenir en vie, afin que ne se rompe jamais le fil qui relie aux ancêtres.
JOËLLE STOLZ
(1) On distingue plusieurs formes d'excision. L'infibulation, pratiquée surtout dans la corne de l'Afrique, impose aussi la suppression des grandes lèvres et la fermeture presque complète de la vulve, « cousue » avec des épines.
(2) Documentaire du Comité interafricain contre les mutilations sexuelles.
(3) Le Nigeria, le Ghana, la Guinée, l'Egypte et le Burkina, qui seront bientôt rejoints par le Sénégal et la Côte d'Ivoire.
(4) Les principaux donateurs, les Pays-Bas et le Danemark, ont débloqué des sommes équivalant à 2 100 000 francs et 1 500 000 francs.
(5) La « géographie de l'excision » est loin de coïncider avec celle de l'influence de l'islam. Ainsi dans le nord du Nigeria, les Haoussas musulmans n'excisent pas leurs filles alors que cette pratique est très répandue dans le Sud chrétien.
(6) Le code pénal burkinabé prévoit un emprisonnement de six mois à trois ans, et de cinq à dix ans si l'excision a entraîné la mort.
(7) GAMS, 66, rue des Grands-Champs, 75020 Paris, tél : 01-43-48-10-87.