La vallée des derniers guerriers

Le Figaro 19/02/2005

Dans le sud de l'Ethiopie, la vallée de l'Omo est l'une des plus anciennes régions peuplées du monde, mais aussi l'une des moins connues. Sur les rives du fleuve Bleu vivent les dernières communautés humaines qui ont su garder une parfaite homogénéité, en poursuivant la pratique de leurs croyances et rites ancestraux.

Ennemis des Boranas, les Hamers patrouillent sur les marais salins du lac Chew Bahir (lac Stéphanie), frontière de leur territoire. Les Surmas sont restés fidèles à une double tradition également répandue dans les tribus voisines : ils peignent leurs corps avec de l'argile et leurs femmes sont les dernières d'Afrique à orner leurs lèvres de grands labrets ou plateaux. Peuple pastoral et belliqueux, les Boranas ont l'effrayante réputation de castrer leurs ennemis ; aussi les Hamers défendent-ils en permanence leur frontière du lac Stéphanie. Le gouvernement éthiopien s'intéresse au développement économique de la région, notamment avec la culture du coton.
 
Montées sur pilotis, ces constructions en branchages sont utilisées comme des greniers par les Hamers. Symbole de la culture des guerriers, le «donga» est un féroce duel au baton pratiqué lors de la période des mariages.  

Les champs de teff, la base de l'alimentation locale, alternent avec les grandes étendues ocre de la savane, marquée jusqu'à l'horizon de minuscules taches sombres, les innombrables troupeaux de vaches et de moutons, caractéristiques de l'économie pastorale du Sud éthiopien.
La vallée de l'Omo est une des régions les plus inaccessibles du continent africain. Y aller est toute une expédition. Les cartes topographiques sont rarement fiables, les pistes inexistantes et, lorsqu'elles existent, souvent impraticables, du fait que ces territoires sont régulièrement inondés au moment de la saison des pluies. Les moustiques transmetteurs du paludisme y pullulent, ainsi que la redoutable mouche tsé-tsé.
Vers le milieu de la journée, lorsque le soleil darde impitoyablement ses rayons sur les terres basses, les températures avoisinent les 40 °C à l'ombre. Heureusement, il y a la rivière, qui vient apporter un peu de fraîcheur dans l'air et d'imprévu dans le paysage. La gueule ouverte, des crocodiles dorment sur le rivage, plongeant à notre approche dans les eaux boueuses. On voit voler des aigles pêcheurs, des ibis, des cigognes épiscopales, des hérons cendrés, des aigrettes... Inscrit depuis 1980 au patrimoine mondial de l'humanité, ce sanctuaire naturel est le refuge d'une faune et d'une flore exceptionnelles, avec plus de trois cents espèces d'oiseaux et autant de mammifères, tels que buffles, éléphants, girafes, zèbres, hyènes, lions ou léopards.

Un village mursi vient parfois rappeler que, de la rive nord du lac Turkana jusqu'à Jinka, et du lac Bashir à la frontière soudanaise, dans ces régions reculées qui couvrent une superficie de quelque 30 000 kilomètres carrés, de nombreuses ethnies ont échappé à la civilisation moderne. L'accueil est toujours extrêmement chaleureux au sein de cette tribu (d'environ six mille membres), branche lointaine des Surmas dont elle s'est séparée il y a plus de deux siècles, pour migrer vers le fleuve et renouer avec l'activité pastorale traditionnelle. Malgré l'interdiction gouvernementale, les Mursis chassent également dans les parcs naturels de l'Omo et du Mago, le plus souvent avec des kalachnikovs. Importées du Soudan, ces dernières sont plus répandues (et plus efficaces pour la chasse) que les lances et les flèches. Elles rendent l'incursion dans ces territoires assez dangereuse pour les touristes, d'autant plus que des luttes intertribales viennent aggraver une situation difficile. En effet, depuis quelques années, la sécheresse est devenue un problème crucial dans cette zone, entraînant des flux migratoires importants et des conflits autour des points d'eau. N'ayant ni chef ni autorité hiérarchique, les décisions importantes sont prises après un débat collectif qui peut souvent dégénérer...

Les Surmas de la vallée de l'Omo coexistent avec une autre ethnie, les Kwegus. Vivant essentiellement de la pêche, ces derniers sont de grands connaisseurs des courants et des rapides qui rendent la navigation fluviale très difficile. Aussi louent-ils leurs services aux peuplades voisines, en échange de denrées ou de marchandises nécessaires à leur subsistance.
Bien qu'il soit impossible de donner un chiffre fiable concernant ces populations, étant donné qu'aucun recensement sérieux n'a jamais été réalisé, on estime cependant que les ethnies Kwegu, Mursi, Surma, Hamer et Bume comptent chacune quelques milliers d'individus. D'autres, comme les Karos, ne sont plus que quelques centaines. Toutes vivent de l'élevage, de l'agriculture sur brûlis - puisqu'elles ignorent encore l'usage de la charrue - et un peu de la chasse. Menant une vie pastorale et agropastorale, elles ont su garder une homogénéité parfaite, en poursuivant la pratique de croyances et de rites ancestraux.
La vie dans ces villages de la basse vallée de l'Omo est rythmée par les saisons. Au moment des pluies (entre mai et septembre), les populations se regroupent autour des huttes en branchages ou en pisé, à l'abri sous leurs toits de chaume, pour se livrer à des activités plus ou moins agricoles telles que le traitement du miel (récolté dans des ruches oblongues accrochées aux branches des acacias) ou l'entretien du bétail. A l'approche de la saison sèche, vers la mi-octobre, les pasteurs quittent leurs villages avec les troupeaux pour chercher de nouveaux pâturages. De février à avril, durant la saison sèche, lorsque l'Omo et ses affluents sont en décrus, les pasteurs s'approchent des rives herbeuses. C'est le moment où les agriculteurs sèment puis récoltent le millet et le sorgho.
Ces ethnies, qu'on ne peut atteindre qu'au prix d'un voyage de plusieurs jours sur des pistes du bout du monde, sont linguistiquement liées, bien que chacune d'entre elles ait son propre langage. Elles se mélangent relativement peu, sinon lors de grandes fêtes, comme les dongas.

Les dongas marquent traditionnellement la fin des récoltes. Les greniers remplis et l'existence du clan assuré pour une année, les jeunes hommes songent à se marier. Aussi se rassemblent-ils entre villages pour se mesurer entre eux et séduire les filles du voisinage en âge de procréer. Vêtues de courtes jupes en peau de chèvre ou de vache, finement décorées de perles et de petites pièces métalliques, au milieu desquelles il n'est pas rare de trouver une douille, elles contrastent avec les corps nus et les visages presque entièrement recouverts de peinture végétale blanche, ocre ou rouge des jeunes guerriers (les parties non peintes formant des motifs géométriques variés). A peine couverts d'un pagne de tissu ou d'une peau, ceux-ci se livrent à des combats singuliers d'une telle violence qu'on les considère comme les plus sanglants du continent africain. En fait, ces exercices rituels remplacent les luttes armées qui opposaient autrefois les individus des différents villages.
Armés d'un long bâton de deux mètres, taillé dans un bois très dur (souvent de l'acacia) et terminé en forme de phallus, les participants au donga s'affrontent au milieu d'un cercle formé par les spectateurs. Le but de la rencontre, c'est de prouver sa virilité en faisant mordre la poussière à son adversaire ou en le rendant incapable de reprendre le bâton. Bien sûr, ces affrontements peuvent tourner au règlement de comptes personnel. Il arrive parfois qu'un assaillant s'acharne sur sa victime et lui porte un coup fatal,car les fractures de la boîte crânienne ou de la cage thoracique ne sont pas rares et entraînent régulièrement sur la mort. Mais le sens premier de ce rite s'attache à la séduction. C'est d'ailleurs ce qui rend d'autant plus dangereuse la rencontre. En effet, par souci d'attirer l'attention des jeunes filles assistant aux combats, les assaillants se portent quelquefois des coups qui dépassent la limite imposée par le jeu.

Les dongas servant essentiellement aujourd'hui à rehausser le prestige d'un groupe ou d'un individu, la victoire est l'occasion, pour les jeunes du village ayant remporté l'épreuve, de porter le vainqueur sur les épaules, comme cela se fait chez nous pour une vedette de l'arène ou une star du football.
L'influence des missionnaires évangéliques, en activité dans la région depuis quelques décennies, ainsi que l'arrivée massive de réfugiés soudanais, ont largement modifié le mode de vie de ces tribus de la vallée de l'Omo. Un autre danger les menace, avec la volonté politique de l'Etat fédéral de soumettre ces peuples à la règle islamique. Depuis une dizaine d'années, le nu est jugé indécent par le gouvernement d'Addis-Abeba. Les autorités civiles et religieuses sont en train d'obliger ces fiers guerriers, en échange de nourritures et de bienfaits de la civilisation, à arborer shorts et survêtements griffés de grandes marques internationales au lieu de leurs peintures rituelles et de leur nudité ancestrale.

Léopold Sanchez    Photos Remi Benali