La Pendjari, un éden béninois

Courrier international - n° 778 - 9 sept. 2005

Dans le nord-ouest de l’ex-Dahomey subsiste une culture originale. Un journaliste de Cotonou redécouvre avec bonheur sa région d’origine.

Mon métier de reporter m’avait tenu éloigné du nord-ouest du Bénin et de sa riche culture : son habitat atypique, ses merveilleux paysages et ses sites touristiques. Au Bénin, comme ailleurs en Afrique, lorsqu’on est journaliste dans la presse indépendante, prendre des vacances n’est pas chose facile avec une rédaction réduite au strict minimum. Mes seuls moments d’évasion se limitaient donc aux voyages dans le sud du pays, proche de mon lieu de travail – Cotonou, la capitale économique. Qu’à cela ne tienne, en dehors des belles plages de Cotonou, où se rassemblent tous les week-ends les Béninois et autres expatriés que la pollution des zémidjan [motos-taxis] et le stress permanent amènent en quête d’air pur ou de distraction, je m’inventais de temps à autre mes propres circuits touristiques, au gré de mes curiosités. Mais rien de tout cela ne parvenait à remplacer dans mon cœur la chaleur des hommes ni la beauté du Nord-Ouest, qui fascinent toujours le fils du pays que je suis tout comme l’étranger qui y débarque, et qui fait que l’envie de retourner dans cette région sonne toujours comme un appel irrésistible. Antoine Dayori, le ministre de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, a décidé – à juste raison – de faire du développement et de la promotion du tourisme la priorité de ses priorités. En effet, en dépit de son énorme potentiel dans ce domaine, le Bénin est une destination méconnue non seulement en Occident mais aussi en Afrique.
Pour ce retour au bercail, mon voyage ne s’arrête pas à Natitingou. Il me faut cependant marquer une halte. La nuit est tombée sur la petite ville. A chaque saison touristique, qui s’ouvre le 15 décembre pour se refermer fin juin, elle est le réceptacle de tous les touristes – en provenance, pour la plupart, d’Europe ou d’Amérique. Généralement, c’est à partir d’ici qu’ils se déploient en direction des sites touristiques, entre autres le musée de Natitingou, les grottes et les villages tanéka, la chute de Kota, le belvédère de Koussoukouangou, les tatas somba [habitations en terre à étages et à tourelles] de Boukoumbé et ses environs, les vestiges du champ de bataille et la grotte de Datawori, le campement de chasse de Porga, les cascades de Tanougou, le parc national de la Pendjari.
Tanguiéta est un passage obligé sur le chemin des chutes de Tanougou et du parc national de la Pendjari. Pour y entrer, il faut passer par une porte mystérieuse – une longue chaîne de montagnes qui se prolonge vers le Togo. En dehors des nombreuses chutes d’eau que l’on rencontre dans les massifs montagneux de l’Atacora, il existe également plusieurs grottes, notamment celle de Taiacou, située à dix kilomètres à l’ouest de Tanguiéta. Mais le culte dont les habitants de ce petit village entourent ce site, qui fut leur refuge lors de la guerre de résistance contre la pénétration coloniale française, en 1915, est tel que l’endroit n’est pas encore ouvert aux touristes. Contrairement aux grottes de Datawori, où la résistance des combattants de Kaba (héros national) s’acheva par une bataille homérique suivie d’une reddition aux troupes françaises. Un véritable musée à ciel ouvert, accessible à tous, qui vaut un crochet. Cap sur Porga. Il fait un temps ensoleillé en cette mi-journée. Le ministre chargé du Tourisme, Antoine Dayori, et sa délégation ne s’y attardent pas et rebroussent chemin pour rejoindre Tanougou via Tanguiéta. Le véhicule du directeur de l’Agence régionale de développement du tourisme, qui me conduit, franchit l’entrée du parc national de la Pendjari pour prendre la piste de chasse qui doit nous mener jusqu’aux cascades de Tanougou. La visite du second hôtel, en construction sur les hauteurs de la mare Bori, jouissant d’une vue panoramique sur le parc, nous oblige à ce détour. Parvenus à Tanougou en début d’après-midi. Ensemble, nous nous rendons au pied de la montagne. Il faut escalader des rochers pour découvrir la petite cascade d’abord, puis la grande, qui est la plus fabuleuse. L’eau qui jaillit de là et la vaste piscine qui s’étend en bas créent un microclimat doux et rafraîchissant, dans un cadre de végétation luxuriante. Inutile de dire que c’est un endroit idéal pour le repos, par son calme et la pureté de l’air qu’on y respire, mais aussi pour la baignade. Batia est à une dizaine de kilomètres de la seconde entrée du parc de la Pendjari. Après un déjeuner pris au restaurant du campement à notre retour de la cascade, nous reprenons nos véhicules. Mais notre 4 x 4 est vieux, et nous sommes vite distancés. Comme pour nous souhaiter la bienvenue, c’est un troupeau de la plus belle espèce d’antilope au monde que nous rencontrons : des hippotragues, des antilopes à la stature de chevaux. Ensuite passent sous nos yeux des cobs de Buffon et des waterbucks [antilopes] tout au long du parcours en direction de la mare Bali.
Le parc compte plusieurs mares – la mare Bali, la mare Diwouni, la mare Yanguali, la mare Bori –, où il est loisible d’observer les animaux à partir d’un mirador lorsqu’ils viennent s’abreuver quand on n’a pas eu la chance de les voir sur les pistes des différents circuits proposés aux visiteurs. Nous croisons une longue procession de cynocéphales qui convergent vers ce point d’eau de façon disciplinée. Le mirador me donne une vue panoramique sur la mare, où des crocodiles et des hippopotames se déplacent dans tous les sens. Un concert de chants d’oiseaux s’élève du côté opposé. Mes connaissances limitées en ornithologie ne me permettent pas d’identifier toutes les espèces de façon formelle – sauf le pique-bœuf, plutôt taciturne. Tout autour, un nombre impressionnant de cynocéphales se regroupent sans se soucier de notre présence, comme pour nous dire que nous sommes sur leur territoire. Nous reprenons la piste en direction du campement de la Pendjari, en empruntant l’itinéraire d’un circuit. En cette fin de journée, le soleil commence à décliner. Le fleuve Pendjari, qui a donné son nom au parc et qui constitue la frontière naturelle entre le Bénin et le Burkina Faso, est à sec. Néanmoins, il y a encore quelques points d’eau dans son lit. Sur notre passage, nous rencontrons des cynocéphales, des cobs de Buffon, des phacochères. A l’approche du campement, nous apercevons un éléphant solitaire sur l’une des rives de la Pendjari. Imperturbable, il continue de chercher sa subsistance en jetant de temps en temps des coups d’œil furtifs dans notre direction. Son odorat fort développé l’a averti de notre présence. Un couple de touristes européens arrive sur les lieux et filme le spectacle de l’éléphant qui continue son repas. Nous poursuivons notre chemin, pour découvrir deux grands buffles dans une clairière. Les bêtes ne se montrent pas du tout disposées à s’accommoder de l’arrêt que nous marquons pour les contempler de plus près. Nous en prenons acte, mais pas avant d’avoir satisfait notre curiosité. A notre arrivée au campement-hôtel de la Pendjari, on nous apprend que nous avons raté le passage d’un lion. Peu à peu, le crépuscule tombe. Le temps d’une visite, j’ai l’impression d’être l’unique propriétaire des paysages et des animaux que mes yeux fixent, et que rien d’autre n’existe au monde. L’atmosphère de calme absolu qui règne est telle qu’il est difficile d’imaginer meilleur endroit pour le repos. Ni téléphone, ni bruit, ni pollution… La nuit est paisible. Nous nous réveillons de bonne heure, comme convenu la veille, et partons sur les pistes. A peine sortons-nous du campement qu’un impressionnant troupeau de buffles vient à passer devant nous, laissant derrière lui une traînée de poussière. Un tour par les mares les plus proches dans l’espoir de surprendre un lion ou un guépard reste infructueux.
Retour au campement. Le petit déjeuner pris à la sauvette, nous prenons le chemin du retour en direction du campement de chasse de Porga. Il ne nous faudra pas aller loin pour faire notre plus fabuleuse rencontre : un troupeau d’une trentaine d’éléphants. De quoi se délecter longuement du spectacle que ces géants et leurs petits offrent sans paraître dérangés. Les uns et les autres se caressent avec leurs longues trompes. Les petits sont sous protection, entre les pattes de leurs mères. Au risque de passer une seconde nuit dans le parc, nous poursuivons notre voyage. Nous laissons quelques kilomètres derrière nous et tombons nez à nez avec un troupeau d’une quarantaine d’hippotragues. Quand on a une fois visité le parc national de la Pendjari, on ne peut que donner tout son sens aux notions de chance et de hasard. Car rien de rationnel ne vous permet d’être au bon moment à un endroit précis pour voir telle ou telle espèce animale. Et c’est ce suspense de la recherche et l’explosion de joie de la découverte qui, à l’opposé de bien d’autres parcs du continent où l’on retrouve groupées en un seul endroit toutes les espèces animales, font le charme de la Pendjari. Ainsi, malgré tous nos vœux et toutes nos prières, nous ne verrons pas le guépard (l’animal culte du parc) ou le lion que d’autres touristes encore présents dans la réserve ont eu le plaisir de filmer. A chacun son jour de chance. Ça n’est donc que partie remise. Au revoir, Pendjari. Avant de rejoindre Cotonou, j’hésite à consulter un géomancien à Natitingou, tant il est vrai que certains praticiens, dans les centres urbains du Nord, tendent à emboîter le pas à leurs confrères du sud du Bénin. Des apprentis sorciers en ont fait leur profession, abusant parfois de la crédulité et des angoisses de leurs clients. Je ne résiste pas à la tentation. La consultation ne coûtera que 200 francs CFA [0,30 euro]. Aux dires du géomancien, je saurai s’il s’y connaît vraiment ou s’il s’agit d’un apprenti sorcier. Depuis que je suis entré dans l’univers des géomanciens, tout jeune, l’art divinatoire n’a cessé de me passionner. Distinguer un fourbe de quelqu’un qui est passable, bon ou très bon dans l’art n’est donc pour moi qu’une question de minutes. Car un vieux Gourmantché [ethnie réputée pour son art divinatoire] m’en a enseigné les rudiments il y a quelques années.
Je prends rendez-vous à 19 heures, par l’entremise d’un ami qui me conduit dans le cabinet du géomancien, au bord d’une ruelle : une petite pièce avec une étagère où s’entassent différents produits emballés dans des sachets ou embouteillés. Il est d’ethnie gourmantché, cela me rassure. Mon ami me présente. Passé les formalités d’usage, l’homme sort un petit sac contenant le sable sur lequel il trace les signes dans lesquels il lira mon avenir. Je le regarde se pencher sur le sable et s’acharner fiévreusement sur ses signes. Puis, au bout d’un moment, il s’arrête et commence à me parler. En somme, il n’y a qu’une chose de vraie dans toute son interprétation. Tous les géomanciens – et Dieu sait si j’en ai connu – s’accordent à dire que je suis né sous une étoile telle qu’on n’a pas besoin de me mettre sous la protection d’une force occulte. Rassurant d’être naturellement sous protection permanente, même si rien ne vaut mille précautions. Quant à mon géomancien, il ne m’a pas du tout convaincu de ses talents. Pour en savoir plus sur mon avenir, il me faudra donc revenir plus souvent sur ces terres où les vents qui balaient les montagnes, l’eau qui en descend, les animaux et les plantes qui y vivent parlent à ceux qui savent décrypter leur langage.

Une tata, habitation traditionnelle du pays somba, dans le nord du Bénin
Photo : Jean du Boisberranger/Hémisphères Images
Cérémonie religieuse dans le nord du Bénin
Photo : Bruno Barbier/Hémisphères Images

L’auteur
Né en 1966, Marcus Boni Teiga est le directeur de la rédaction de l’hebdomadaire Le Bénin aujourd’hui. Longtemps reporter à La Gazette du Golfe, l’un des premiers journaux indépendants à avoir vu le jour au Bénin après la démocratisation du pays, en 1990, Marcus Boni Teiga a sillonné toute l’Afrique. Il a publié des romans et des recueils de poésie, notamment Sambieni, le roi de l’évasion (éd. Golfe-Cotonou).