La Mauritanie a célébré le nomadisme artistique
LE MONDE | 09.06.05 |

Je suis peul, je suis nomade" , clame Baaba Maal en entrant sur scène. Drapé dans un grand boubou violet, étincelant sous la lumière des projecteurs, au stade du Ksar, transformé en espace de concert, le chanteur vedette sénégalais clôt la seconde édition de Musiques nomades, qui a eu lieu du 4 au 8 avril, en faisant allusion au lien entre ses origines et l'intitulé du festival. Il revendique comme une fierté son appartenance au peuple des bergers du Sahel.
Devant lui, une foule compacte de quelque 10 000 personnes. Une ferveur joyeuse qui rend nerveuses les forces de l'ordre. Les premiers rangs, inoffensive nuée d'enfants et d'adolescents enthousiastes, sont violemment repoussés.
"Depuis des siècles, les nomades ont contribué à l'internationalisation des échanges, élargi les horizons, métissé des cultures" , déclarait quelques jours plus tôt un présentateur, lors de l'ouverture.
Si les grandes sécheresses des années 1970 ont entraîné un afflux de la population vers les villes, "le nomadisme représente un mode de vie auquel la plupart des Mauritaniens s'identifient encore aujourd'hui, bien qu'il ait quasiment cédé la place durant ces vingt dernières années à une sédentarisation des populations nomades autour de Nouakchott" , souligne Benoît Thiebergien, concepteur et codirecteur artistique du festival (avec Lembarott Ould Mohamed El Hacen et Mohamed El Michery Athié, pour la partie mauritanienne de la programmation), par ailleurs directeur du festival des 38es Rugissants à Grenoble, axé sur les "nouvelles transhumances musicales" .
Inscrit dans la culture de la Mauritanie, le nomadisme a suggéré le concept identitaire de cet événement, une manifestation unique dans le pays, où, hormis quelques propositions du centre culturel français et des prestations d'artistes du voisin Sénégal, les concerts sont des propositions rares.
A Nouakchott, à côté des griots, qui font l'identité musicale de la Mauritanie, pays de métissages entre les cultures arabo-berbères et négro-africaines, le programme met en scène un nomadisme artistique dont l'itinéraire passe par le Sénégal et le Mali, avec, outre Baaba Maal, une création réunissant Habib Koité, Tartit et Afel Boucoum, soit une rencontre musicale entre musiciens bambara, touaregs et songhaï dans laquelle se lit en creux la question fondamentale de l'union nationale au Mali, où ceux du Sud ont longtemps regardé avec défiance ceux du Nord.
ÉVOLUTION DES MENTALITÉS
Le propos musical de Musiques nomades emprunte également le chemin des Tziganes et des nomades de l'Inde à l'Andalousie (la danseuse de flamenco Mercedez Ruiz, le groupe Bratsch, Olli and the Bollywood Orchestra), s'arrête sur "les nouveaux nomades" , "musiciens cosmopolites qui traversent les frontières esthétiques et culturelles" (l'aquarelliste des percussions iraniennes Keyvan Chemirani, le chanteur Daby Touré), évoque les peuples sans terre (le chanteur kurde Sivan Perwer).
Fort du succès de sa première édition, lancé à l'instigation du centre culturel français de Nouakchott, ce projet franco-mauritanien (soutenu par le ministère des affaires étrangères français, l'Union européenne, l'AFAA, l'Agence intergouvernementale de la francophonie, la coopération espagnole, l'Adami, des sponsors privés mauritaniens), doté d'un budget de 380 000 euros, a bénéficié cette année du soutien conséquent de la région Ile-de-France (signataire d'accords antérieurs de coopération avec la communauté urbaine de Nouakchott).
Au-delà de son intérêt d'ouverture artistique dans un pays enclavé, Musiques nomades est crucial pour l'évolution des mentalités en Mauritanie, déclare Mohamed El Michery Athié, bouillonnant organisateur des concerts du off, donnés chaque fin de journée par des musiciens représentant toutes les régions de la Mauritanie, dans les huit moughataa (communes) de Nouakchott. "Outre qu'il tend à valoriser notre patrimoine culturel, ce festival fait prendre conscience à nos griots de leur statut d'artistes professionnels. Ils sont payés parce qu'ils jouent et non pas parce qu'on leur donne de l'argent en échange de louanges."
Hommes et femmes, chanteurs et musiciens de caste, les griots doivent parfois s'adapter aux attentes d'un public jeune. Ils électrifient leurs instruments, introduisent guitare et claviers, créent aussi "une musique nouvelle, qui reste cependant typiquement maure" , conclut Michel Guignard, spécialiste des musiques mauritaniennes.

Musique, honneur et plaisir au Sahara - Musique et musiciens de la société maure, de Michel Guignard. Ed. Geuthner. A ce livre est joint le CD Chants de Mauritanie .

Patrick Labesse



Le chant sacré du maître du hawl
LE MONDE | 09.06.05 |

Sous la khaïma, la tente traditionnelle dressée dans la cour du centre culturel français, ceux qui n'ont pas envie d'aller dormir après les concerts du stade se retrouvent pour la veillée. Ici, point de béquilles électriques. La musique se savoure dans l'état où elle se jouait et s'écoutait autrefois au creux des dunes, quand on vivait sous la tente.
"La musique nomade, c'est celle-ci" , confiera plus tard la griotte Aïcha Mint Chigualy, l'une des grandes voix de la Mauritanie, à l'affiche du festival cette année, avec Ooleya Mint Amartichitt. "Quand l'artiste est sous la khaïma, entouré de ses amis, il peut jouer sans micro, sans sonorisation. On écoute les yeux fermés, allongés sur des coussins. La musique est douce. Tout le monde est à l'aise. C'est cela, la tradition."
Celui chargé d'emporter l'auditoire cette nuit est un septuagénaire au visage ridé. Un homme attachant, rieur, qui lorsqu'il marche sous un violent soleil pour rejoindre sa maison, préfère dire qu'il se sent vieillir plutôt que dundefinedavouer sa fatigue. Un homme chaleureux et humble. Un trésor. Il est parmi les derniers détenteurs de la musique"sacrée" maure, un maître du hawl, le chant nomade, qu'il accompagne avec des notes égrenées sur les cordes du tidinît, le luth maure dévolu aux hommes, l'instrument "symbole de la fonction des griots" . Invité au Théâtre des Abbesses, Sid Ahmed Ould Ahmed Zaydan va faire sa première apparition en France.
Il sera accompagné (notamment par son fils et sa fille) à la harpe ardine et au tambour tbal, les autres instruments de la tradition. Sous la khaïma à Nouakchott, le concert commence par le karr, les louanges au prophète, puis viennent des poèmes, souvent fort anciens. Les musiciens suivent scrupuleusement une suite de modes dont l'ordre est immuable. "On donne un signe, pour entrer ou sortir de ce mode, raconte Sid Ahmed Ould Ahmed Zaydan. Il faut entrer par la porte et une fois que l'on est dedans, on ne peut pas faire n'importe quoi."
Savante, codifiée, perlée de raffinements subtils, c'est une musique de proximité qui se joue habituellement sous la tente, pour un auditoire éclairé. Elle a aussi l'immense pouvoir de griser tout un chacun, avec ou sans tapis et coussins.

Sid Ahmed Ould Ahmed Zaydan, Théâtre des Abbesses, 31, rue des Abbesses, Paris-18e. Mo Abbesses. Le 11 juin, 17 heures. Tél. : 01-42-74-22-77. 11,50 € et 16 €.
P. La