L'Afrique aux doigts de fée

Le Monde 10/12/2002

 

Les artisans sauveront-ils le continent noir ? Forts d'un savoir-faire intact, mais modernisé, épuré, ils font depuis quatre ans un tabac dans les capitales occidentales.

Fabriquer le beurre de karité, Marie Zeba-Koudougou, 51 ans, sait le faire depuis qu'elle est enfant. "Je suis née dans le beurre", dit-elle. Comme sa mère, sa grand-mère et toutes les aïeules avant elles. Sauf qu'autrefois, bien sûr, la sueur des femmes était gratuite. Et Dieu sait que l'on sue à récolter les noix du karité, cet arbre prolifique du Sahel, à en extraire les amandes, à les cuire, à les filtrer, à les recuire et à les baratter des jours durant ! A la campagne, les femmes travaillent comme elles respirent. Marie Zeba-Koudougou, pas plus que les autres gamines de sa province natale du Boulgou (Burkina Faso), n'a été à l'école très longtemps. Elle n'a jamais lu le Wall Street Journal ni entendu parler d'Adam Smith. Mais il ne lui a fallu que quelques mois pour assimiler les notions d'accumulation du capital et de travail payé.
Pour elle comme pour la petite cinquantaine d'artisanes du groupement Laafi, qu'elle préside, le fait de pouvoir exporter à un prix équitable, via l'entreprise française Andines, leur production de savons et de pots d'huile de karité est une révolution. Une révolution récente : leur première grosse commande date d'il y a deux ans. "On a appris à mettre de l'argent de côté et à tenir compte du salaire pour fixer les prix", résume-t-elle. C'est avec cet argent qu'elle a pu prendre l'autobus et faire les 185 kilomètres séparant son village des immenses entrepôts en béton ocre et gris, aux formes élégantes, qui abritent, tous les deux ans, le Salon international de l'artisanat de Ouagadougou (SIAO). Marie Zeba-Koudougou est heureuse. Tout le monde n'a pas la chance d'avoir un stand au SIAO. Debout derrière son comptoir, dans le hall de l'artisanat alimentaire, elle prend sans se faire prier la pose pour la photo.
"Bienvenue au SIAO, bienvenue au Burkina, en terre hospitalière, stable et paisible", a martelé le commissaire général du Salon, Jean-Claude Bouda, dans son discours d'inauguration, le 25 octobre. Malgré la crise en Côte d'Ivoire, qui a contraint les pays de l'Afrique australe à renoncer au voyage, les compagnies aériennes refusant de transiter par Abidjan, la huitième édition du SIAO a connu un succès "exceptionnel", assure M. Bouda. Durant dix jours, les 2 500 m2 d'exposition se sont transformés en une ruche gigantesque, bruyante, raffinée, poussiéreuse, moitié cour des Miracles, moitié foire d'abondance. Pagnes traditionnels, coussins en bogolan, copies de masques et bronzes modernes, calebasses sculptées, fauteuils design, couscous de mil et jus de gingembre, objets en cuir, en corne, en ébène, en raphia, en fer forgé : un concentré étourdissant d'Afrique s'offre aux yeux des chineurs et des curieux, les créations les plus audacieuses côtoyant l'ordinaire et l'attrape-touriste.
Avec 25 pays représentés, 1 900 exposants et 300 000 visiteurs (dont une centaine d'acheteurs professionnels), la cuvée 2002 du Salon de Ouagadougou a rempli sa mission. "Ce qui est vrai chez nous l'est aussi dans les autres pays du Sahel, notamment le Mali, le Niger et le Sénégal, où l'artisanat est devenu, en quelques années, une source de richesse très importante",souligne le patron du SIAO. L'artisanat contribue "à hauteur de 20 % à 25%"au produit intérieur brut du Burkina Faso, estime le gouvernement. Plus qu'une vitrine, c'est un marché. En expansion très nette : de Ouagadougou à Dakar, d'Accra à Bamako ou à Johannesburg, les ventes à l'exportation ont littéralement explosé en l'espace de quatre à cinq ans.
"La demande extérieure - venant de France, d'Allemagne, d'Italie et des Etats-Unis - a augmenté d'environ 60 % en deux ans", confirme une femme d'affaires malgache, Josiane Ratsimanohatra-Ranohisoa, citant les chiffres de la Maison des petites entreprises de Tananarive, sorte de syndicat professionnel financé par la coopération française. C'est la première fois que sa société, Jaika Broderies (dix brodeuses, un dessinateur et un chef d'atelier), expose au SIAO. Elle possède même son site Internet : http://membres.lycos.fr/jaika/. "Je fais du bénéfice", admet volontiers la jeune patronne. Ses ouvrières sont payées à la pièce : "Quand je vends une nappe, 80 % de la recette vont à la brodeuse et 20 % à la société - c'est la proportion habituelle", jure-t-elle. Les trois magasins que Jaika Broderies fournit en linge de maison, l'un aux Etats-Unis et les deux autres en France, assurent des rentrées régulières à la PME malgache, créée en avril 2000. Donc, suffisamment d'avance pour faire face aux demandes et produire à flux continu.
Tous les artisans n'ont pas cette chance. Pour profiter, même petitement, de la manne, il faut disposer d'un (bon) réseau de diffusion. Comme le dit crûment cette responsable d'une coopérative burkinabé, "il faut du partenariat avec les Blancs, sinon on ne peut pas décoller". Dans la plupart des cas, ce sont les "Blancs" - métis culturels le plus souvent et disposant, de préférence, d'un bon capital de départ - qui vont à la rencontre des artisans. Ils sont les indispensables passerelles entre producteurs et consommateurs. "Je fais le facteur entre deux mondes, entre l'Afrique et les pays dits développés", constate Valérie Schlumberger, fondatrice de la Compagnie du Sénégal et de l'Afrique de l'Ouest (CSAO, http://www.csao.fr/). Elle-même n'a pas fait, cette fois, le voyage de Ouagadougou. Mais sa boutique de la rue Elzévir, dans le 4e arrondissement de Paris, a de quoi voir venir : elle dispose d'une surface de 700 m2.
Française de naissance, sénégalaise d'adoption, Valérie Schlumberger a longtemps vécu à Dakar et continue à faire régulièrement la navette entre les deux pays. Elle fait aujourd'hui travailler plusieurs centaines d'artisans africains, principalement sénégalais, dont elle importe et revend les productions en France. Chaque objet qu'elle achète est "comme un enfant qu'on -lui- confie", dit-elle.
Tout le monde y trouve son compte. "C'est l'artisan qui fixe le prix, sauf si ça empêche le produit de passer en catégorie "gros"", assure Valérie. Succès aidant, à la boutique de la rue Elzévir s'est ajoutée une galerie d'art, Joko - "trait d'union", en langue wolof. En moins de dix ans, les ventes ont grimpé de plus de 50 %. Parmi les clients, des Européens, des Américains, mais aussi, tendance nouvelle, des Japonais. "Longtemps, les artisans et les artistes africains ont été mal traités, méprisés. Mais les choses changent. Contrairement à l'Asie, qui est en train de perdre son savoir-faire artisanal du fait d'un développement industriel et technologique accéléré, l'Afrique a su maintenir intactes une intelligence de vie et une créativité qui ont disparu ailleurs", explique la "mama Benz" (surnom donné aux femmes d'affaires d'Afrique de l'Ouest) de la très parisienne CSAO.
Autres temps, autres mœurs. L'engouement de riches Occidentaux pour l'art nègre, si fort au XXe siècle, a cédé la place à la mode de l'artisanat et à la consommation de masse. "Il y a quarante ans, les pièces ethniques - les vraies - quittaient l'Afrique en nombre suffisant pour alimenter le marché, remarque Mathias Lafon, autre "passeur" hors pair, installé à Ouagadougou. Mais le filon de l'art nègre s'est épuisé petit à petit. Parallèlement, l'artisanat a gagné en qualité comme en quantité : les artisans disposent d'outils perfectionnés, de machines et de matériaux qu'ils n'avaient pas avant. Si vous mettez côte à côte un bronze fabriqué il y a dix ou vingt ans et un bronze fabriqué aujourd'hui, c'est le jour et la nuit."
Né à Aix-en-Provence, Mathias Lafon réside au Burkina Faso depuis treize ans. Ayant grandi en Afrique, ce fils d'un ancien directeur d'UTA a ouvert en 1994 son magasin d'art et d'artisanat africains en plein centre de Ouagadougou (mathiaslafon@cenatrin.bf). Les objets qu'il expose ont été subtilement relookés, de manière à les adapter au goût et au mode de vie européens. Ses fournisseurs ? Quelque 250 artisans "qui travaillent en continu et -qu'il- réoriente en permanence". Ses principaux clients sur place ? "Les coopérants, les hommes d'affaires et les touristes." Mathias Lafon vend aussi au Japon, en Espagne, au Canada, en Grande-Bretagne, au Brésil et en Australie, et fournit les grossistes - qui alimenteront les Salons de Francfort, de Bruxelles, la Foire de Paris ou le très chic Salon Maison et objet.
Les affaires ne marchent pas..., elles courent ! Le CD-ROM de 350 pages qui sert de catalogue à la maison Mathias Lafon devrait bientôt être relayé par un site Internet. "On peut être milliardaire si l'on sort du marché local - où, comme chacun sait, le pouvoir d'achat est très faible", concède Joëlle Le Bussy-Fal, patronne de la galerie dakaroise Arte, spécialisée en art contemporain et artisanat d'art (http://www.arte.sn/). Mais il faut, pour cela, que les producteurs suivent. "L'intérêt du SIAO, c'est de sortir les artisans du folklore et du djembé", assure Mme Le Bussy-Fal, membre du jury international du Pavillon de la créativité du SIAO 2002. Aux yeux de cette jeune métisse belgo-congolaise, née en France et mariée à un Sénégalais, l'avenir de l'artisanat africain réside dans sa capacité à "marier les techniques ancestrales, 100 % africaines, avec une expression moderne, épurée - c'est-à-dire à créer un langage qui parle à tout le monde".
Phili, 13 ans, qui a réussi à se glisser sans payer dans l'enceinte du SIAO, a peu de chances de devenir milliardaire. Vêtu d'un T-shirt crasseux, chaussé de sandales déchirées, il espère simplement ramasser assez d'argent, durant les dix jours du Salon, pour se payer les cours du soir. Phili-le-clandestin est un créateur astucieux. Ses petits vélos en fil de fer - course ou VTT -, vendus 1 500 francs CFA (2,29 euros) pièce - un pactole, à ses yeux -, se transportent sans problème : "Ils ont la roue qui se démonte pour le voyage", explique-t-il en faisant une démonstration. Plusieurs gosses de son âge piétinent déjà à l'entrée des "maquis" (petits restaurants en plein air), guettant les restes de poulet ou de tô (pâte de mil) laissés par les clients.
Vendeurs à la sauvette ou exposants officiels, artisans ou managers, salariés de coopérative à 7 500 francs CFA (11,43 euros) par mois ou PDG prospères, toute la palette sociale de l'artisanat africain se côtoie, à la bonne franquette, autour du Salon. Certains ont payé eux-mêmes leur voyage et misé presque toute leur fortune pour venir exposer ici. "Les artisans du continent sont plus avancés que nous, les insulaires : ils maîtrisent mieux la productivité et sont sortis de l'échantillonnage", constate, fair-play, Marie-Louise Randrianome, patronne d'un atelier de vannerie à Tananarive. Ses sandales en raphia et ses stores en paille tressée ont beau s'arracher comme des petits pains, elle n'a ni le capital ni le réseau de diffusion hors Afrique qui lui permettraient de passer à la vitesse supérieure. "Je parle, je parle... J'ai beaucoup de rêves !", soupire-t-elle comme pour s'excuser. Quant aux salariés, rares sont ceux, à l'instar de Marie Zeba-Koudougou et de ses collègues "beurrières", qui touchent un salaire décent.
Principaux promoteurs, en France, du concept de commerce équitable, les responsables de la société Andines (http://www.andines.com/) n'ont pas, il est vrai, la même philosophie que les firmes étrangères classiques. Les artisanes du groupement Laafi sont payées 312 francs CFA (0,48 euro) de l'heure - tarif exceptionnel, en particulier pour des femmes, alors qu'au Burkina Faso le salaire mensuel d'un instituteur de brousse ne dépasse guère les 60 000 francs CFA (91,47 euros) par mois.
Pas plus que Véronique Lacomme, PDG d'Andines, Michel Fleury, patron à la retraite et cofondateur du club Jiriwa, ne se considère comme un philanthrope. "Je ne fais ni dans le caritatif ni dans l'humanitaire", assure l'entrepreneur français, dont l'association s'est donné pour but d'"aider à la création et au développement de PME et PMI privées" en Afrique. Grâce à Jiriwa - dont les membres, tous français, alimentent un fonds commun d'investissement -, Boubacar Doumbia, artisan malien, a pu agrandir son petit atelier de Ségou, former une quinzaine de jeunes à la technique du bogolan et exposer ses créations au SIAO. Résultat : il a convaincu deux boutiques-galeries, l'une à Dakar, l'autre à Ouagadougou, de commercialiser ses produits. "On a diversifié les nuances et changé les motifs. Mais la technique n'a pas varié - c'est celle que l'on utilisait déjà à l'époque de l'empire du Ghana, et même bien avant", souligne le maître artisan de Ségou. En quelques jours, presque tous les bogolans exposés ont été vendus. Mais la principale fierté du patron malien est ailleurs : "Maintenant, on sait que nos jeunes ne sont pas obligés de partir du pays."
Catherine Simon