Kinshasa, la belle reprend vie

Le Figaro 08 août 2006

Elle n’a ni le charme provincial de Brazzaville, ni l’énergie industrielle de Lagos. Elle est encore bien plus polluée qu’Abidjan, beaucoup plus chaotique que Dakar. Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo (RDC), fait partie de ces villes africaines que l’histoire traverse en ne laissant derrière elle qu’une architecture du déclin. Kinshasa porte le poids du temps comme une vieille femme africaine, sa bassine d’eau. Avec courage et résignation. Les cicatrices physiques de ses guerres successives sont presque imperceptibles. Et ce d’autant plus que les élections présidentielles viennent de se dérouler dans des conditions «démocratiques » pour le continent. La cité ne cherche plus à plaire depuis longtemps et accepte ses dernières rides. Le temps est loin où on la surnommait Kin la Belle, Kin Makambo (la ville de l’ambiance) ou encore Kin Kiese (la ville des plaisirs). Appauvrie par trente ans de mobutisme et plus de dix ans d’instabilité, la capitale de l’ex-Zaïre reprend doucement vie à la faveur de la paix. Si les voyageurs qui arrivent à l’aéroport ne rebroussent pas chemin, s’ils passent la barre de la chaleur suffocante ou des porteurs trop collants, ils pourront être surpris par la suite du voyage. À travers le quartier de Ndjili, la route vers la ville longe une interminable file de bicoques populaires, de buvettes surchauffées, de terrasses assourdissantes aux néons de toutes les couleurs. De part et d’autre de la chaussée, le flot humain ne tarit pas. Ce sont eux les faiseurs de cette ville où l’informel est devenu norme : les millions de Kinois qui veulent croire que la guerre est bel et bien finie. La capitale de RDC – « R-décès ! », assurent les Kinois en souriant – revient de loin. Mieux vaut avoir un peu d’humour pour exorciser son destin. La violence, qui a coulé insidieusement dans les veines de la ville tout au long des années 1990, s’est diluée dans le temps. Les pillages frénétiques qui avaient détruit la ville en 1991 et 1993 ne sont plus qu’un lointain souvenir. La chute du maréchal Mobutu, en avril 1997, fait partie de l’histoire. Et depuis les horreurs de la chasse aux Rwandais, en août 1998, plus personne n’a jamais reparlé de la technique du pneu enflammé...

Il y a encore cinq ans, les militaires en tenue rackettaient dans les quartiers en toute impunité. Le jeune Joseph Kabila, général major de formation et président de la République depuis 2001, avait fini par renvoyer les troupes dans leurs casernes. Cette couleur vert-sale des uniformes de l’armée congolaise, si habituelle à l’oeil des Kinois, disparaît progressivement du quotidien. Et, avec le temps, des taches bleu pâle ont remplacé ça et là les taches vert sale. Les uniformes des forces de maintien de la paix des Nations unies se sont en effet multipliés comme des champignons à l’approche des élections présidentielles de juillet, les premières depuis quarante ans. Et malgré quelques incidents, celles-ci se sont plutôt bien déroulées. À l’entrée de la ville, l’autoroute débouche sur une imposante tour de béton et d’acier de 150 mètres de haut, faite de quatre gros cylindres. C’est le Monument aux martyrs de l’indépendance, bâti à côté de l’échangeur de Limete. Ce monument, que les Kinois qualifient de « futuriste », est longtemps resté inachevé. Il a fallu attendre la fin de la guerre pour finalement y poser la statue qu’il attendait depuis des années. Patrice Lumumba, héros de l’Indépendance, trône désormais à l’entrée de la ville comme s’il y avait toujours été. Petite touche impressionniste, comme pour annoncer au voyageur de passage que les pages de l’Histoire se tournent à Kinshasa. Et Kinshasa, anciennement Léopoldville, n’en est pas à ses premières pages d’histoire. La ville avait été fondée en 1881 par l’explorateur anglo-américain Sir Henry Stanley, alors qu’elle n’était qu’un campement de pêcheurs tékés, au milieu du Pool Malebo. C’est l’endroit où le fleuve Congo s’élargit le plus : 23 kilomètres de large sur 35 kilomètres de son cours. « C’est presque comme la mer », assurent les Congolais qui n’ont jamais vu d’océan. Un jour, une sombre histoire d’hippopotame provoque une terrible querelle entre colons belges et fonctionnaires batékés. L’incident entraîne l’exode massif de certaines tribus sur l’autre rive du fleuve Congo.

Brazzaville, capitale de l’ex-Congo français, est ainsi née. C’était en 1892. Les deux villes, situées l’une en face de l’autre, se regardent depuis comme dans un miroir. Et le fleuve est resté la vedette de la région. On mesure le degré de tension politique entre les deux capitales à l’intensité du trafic. Des pirogues de pêcheurs aux jets ski des expatriés, en passant par les barges des Nations unies ou les ferries des voyageurs, la circulation fluviale donne le pouls du pays. Au Beach Ngobila, concentré de folie kinoise, la vie suit son cours. Les services de sécurité hurlent et houspillent les gamins qui tentent d’embarquer sur les bateaux sans payer. Pour éviter les coups, certains finissent par plonger dans l’eau nauséabonde du port. Les plus malins restent au sec en faisant porter leurs marchandises par les handicapés physiques. C’est le meilleur moyen d’éviter les fouilles de la douane. Les Congolais de Kinshasa font des affaires à leur manière. Ils vont vendre du savon, de la margarine, des cigarettes ou des produits textiles à Brazzaville. Ils ramènent des fruits et des légumes pour les habitants de Kinshasa. Cet incessant va-et-vient, qui dure depuis la nuit des temps, est le seul moyen de désenclaver la ville en produits vivriers. Il y a encore dix ans, Kinshasa était complètement asphyxiée. On y trouvait difficilement de quoi s’alimenter. Les routes étant coupées, la frontière sur Brazzaville régulièrement fermée, la moindre tomate coûtait les yeux de la tête. Le Zaïre ne produisait plus rien. Les rebelles occupant les deux tiers du pays, les transports entre les provinces et la capitale étaient devenus impossibles. La situation économique ne cessait de se dégrader. Kinshasa, aujourd’hui, respire. À coups de dollars jetés çà et là. Avec près de 20 000 « mundele » (blancs) des Nations unies, le billet vert donne une véritable bouffée d’oxygène à l’économie locale. « Le lard (abréviation de dollar) nous graisse un peu la vie », expliquent les Kinois. Il ne profite, certes, qu’aux plus riches. Mais dans un pays où 70 % de la population gagne moins de dix centimes par jour, les petits ramassent inévitablement les miettes des gros. « Khaddafis » (trafiquants d’essence), « cambistes » (changeurs illégaux de monnaie) ou « ligablos » (vendeurs de rue) grossissent les rangs de cette économie parallèle qui fait miraculeusement survivre la ville. Sur le boulevard du 30-Juin, sorte de Champs-Élysées tropicalisés, les boutiques dites « chics » se forment et se transforment. Au rond-point Sozacom, l’immeuble de la Rénovation porte bien son nom. Complètement réhabilité après les pillages, le quartier a vu toutes sortes d’aventuriers venir tenter leur chance : Sud-Africains, Pakistanais, Chinois. Le diamant n’est pas loin. Les affaires semblent bonnes. Dans le centre-ville de la Gombe, les restaurants sont pleins et les hôtels bourrés à craquer. Faute d’infrastructures suffisantes, certains immeubles ont même été rénovés et transformés en « flat-hotels », location à la semaine ou au mois pour les hommes d’affaires de passage.

En 2003, le retour dans la capitale des ex-belligérants avait créé un appel d’air. Ceux qui étaient restés dans les zones rebelles de Gbadolite (province de l’Équateur) ou de Goma (province du Kivu) étaient si contents de rentrer d’exil qu’ils se sont immédiatement mis à dépenser tout l’argent qu’ils avaient gagné grâce à la guerre. Et qu’importe le coût prohibitif de la construction – plus de 300 dollars américains du mètre carré –, la demande ne désemplit pas. Dans les quartiers résidentiels de Binza ou du Mont Ngaliema, les nouvelles villas n’ont rien à envier aux anciennes. L’imposante demeure du chanteur Koffi Olomide ne saute plus aux yeux. Il y en a bien d’autres, dans sa rue, du côté du Mont Fleuri… À « la cité », les quartiers populaires du coeur de la ville, ces changements sont nettement moins évidents. De Masina à Lingwala, les bars s’appellent toujours « Bagdad », « Tchétchénie » ou « Koweit City ». Les chanteurs qui attirent les consommateurs de bières improvisent toujours aussi bien sur la misère, la pauvreté et le désespoir. Le dimanche, les prédicateurs des églises du Réveil assènent tous les mêmes versets sur la résurrection, le miracle et la renaissance. Kin la Belle, aux avenues propres et ombragées de l’Indépendance, s’est transformée en Kin la Poubelle. Construites par les colons belges pour être parcourues à vélo, les artères des quartiers populaires sont de plus en plus étroites, de plus en plus peuplées et de plus en plus sales. Les autorités locales mettent désormais de jolis uniformes rouges à leurs balayeurs. Elles tentent comme elles peuvent de contrôler la salubrité de 310 quartiers. Immense mégalopole qui résiste à toutes les formes de comparaison, Kinshasa ne permet pour la décrire aucune synthèse possible. La ville existe largement au-delà de son architecture ou de son histoire. Sous les arbres qui bordent les boulevards, on trouve toutes sorte d’activités : garagistes, charpentiers, coiffeurs, écrivains publics… Les Kinois superposent ainsi différentes réalités. Ils avaient superposé la période mobutiste à la période coloniale. Ils superposeront de la même façon la période kabiliste à la période mobutiste. De la période coloniale, il reste des édifices vidés de leurs objets : une bibliothèque sans livres, un zoo sans animaux ou une université sans diplômes dignes de ce nom. De la période mobutiste, il reste quelques noms sur des édifices branlants : hôpital Mama Yemo, Camp Mobutu... De ces dernières années, les Kinois garderont quelques monuments, édifiés en général à la gloire du Mzee. Laurent Désire Kabila, le tombeur de Mobutu, est plus visible dans la rue que son fils Joseph. Devant le Palais de la Nation, un mausolée rappellera à jamais ces années-là. On y va pour se recueillir sur la tombe du héros national. Avec peu de chances, on peut même se faire prendre en photo avec les bérets rouges qui montent la garde. Ils adorent ça. Kinshasa fascine, et fascinera toujours les artistes. L’un des plus en vogue aujourd’hui en RDC rêve d’abandonner le chaos de la ville existante. Pume Bylex fabrique des maquettes très précises d’une ville imaginaire. Et puis, il enferme tous ses objets dans des vitrines. Une façon d’échapper à cette histoire qui lui glisse depuis dix ans entre les doigts. C’est pourtant cette destinée incontrôlable qui a fait de lui un Kinois. Comme le disait l’écrivain et poète congolais Sony Labou Tansi : « Kinshasa ne sera jamais New York. Tant mieux d’ailleurs. Chaque ville a son âme, chaque ville a son corps, sa peau, son intelligence, sa bêtise, son côté monstre, sa poétique, sa part de mystère... »

Caroline Dumay


La ville en bref

À l'origine, Kinshasa n'était qu'un petit fief où vivaient des pêcheurs batékés. Henri Morton Stanley y arrive en 1880. Il signe un «traité de l'amitié» avec le chef Ngaliema, qui lui permet de s'établir dans l'actuel quartier de Kintambo. Ce poste deviendra en 1882 Léopoldville, en l'honneur du roi des Belges Léopold II. On recensait à l'époque une soixantaine de villages sur le site de l'actuelle ville. Léopoldville sera rebaptisée Kinshasa en 1966, héritant du nom du hameau de Tshasa («le marché»). Population. En 1998, on dénombrait près de 5 millions d'habitants. Kinshasa pourrait bien dépasser aujourd'hui les 8 millions d'habitants. Économie. Grâce au commerce de l'ivoire, le poste de Léopoldville a très vite pris de l'extension. Au début du XXe siècle, l'essor s'accélère avec le chemin de fer, puis l'aménagement du port fluvial. Des firmes commerciales venues de Belgique, d'Angleterre, d'Italie ou du Portugal s'installent. Une «cité africaine» est construite en 1915.