Kenya. Après les violences, les Kikuyus retrouvent leurs villages détruits.

Envoyée spéciale à Eldoret STÉPHANIE BRAQUEHAIS
Libération : vendredi 2 mai 2008

C’est la première fois qu’Edward Karanja, fermier kikuyu, retourne à Kiamba. Lorsqu’il aperçoit les décombres, il s’agenouille brusquement et éclate en sanglots. «C’est tellement douloureux de revenir ici. De revoir les images de ces femmes et ces enfants morts, que je n’ai pas pu sauver. J’ai réussi à m’échapper par la fenêtre. Dehors, un groupe s’est précipité sur moi pour me frapper. Quand ils ont cru que j’étais mort, ils sont partis.» Edward est accompagné par une de ses voisines, Jane Kamau, elle aussi rescapée de l’église, venue inspecter l’état de sa maison. Elle marche sur les cannes à sucre détruites, les bananiers dévastés. Soudain, son visage s’éclaire, elle se précipite vers un banc fait de planches de bois et contemple une bible posée dessus : «Ils me l’ont rendue… Ils savent que je suis très fervente. C’est un signe du ciel, le signe que le temps de la réconciliation est arrivé.»

La formation d’un gouvernement de coalition, le 13 avril, après des semaines de laborieuses négociations concernant le partage des ministères entre les deux frères ennemis - Raila Odinga, devenu Premier ministre, et le président Mwai Kibaki -, a créé une véritable vague d’espoir dans le pays. Jane se dit désormais prête à pardonner ses voisins de l’ethnie kalenjin, favorables à l’opposition et qui s’en sont pris à elle et sa famille.

Méfiance. Un enthousiasme qu’Edward Karanja avoue avoir du mal à partager. «Comment pourra-t-on pardonner à celui qui a tué notre frère, ou notre sœur, ceux qui nous ont tout volé et qui continuent à traire nos propres vaches ? L’amertume est trop profonde en moi.» Une méfiance justifiée lorsque, quelques heures plus tard, tous deux regagnent le camp de déplacés d’Eldoret, un immense terrain qui sert habituellement aux expositions et salons agricoles, désormais habité par plus de 13 000 personnes.

Trois jeunes du camp, qui avaient tenté de revenir dans leur village ont été agressés par des fermiers kalenjin, armés de machettes, d’arcs et de flèches. «Un député de la région nous a dit il y a quelques jours que la sécurité était revenue, et qu’il fallait rentrer chez nous», raconte Dominique Mbothu, 28 ans, qui porte un bandage au bras et dont le front est encore parsemé de traces de sang. «Mais lorsqu’on est arrivé, un groupe de jeunes nous a barré la route et nous a demandé qui nous avait donné l’autorisation de remettre un pied au village. Ils ont dit que ce n’est pas parce qu’à la capitale, Nairobi, les chefs politiques ont déclaré la paix qu’elle existe ici sur le terrain.»

Les discours politiques sur le retour des déplacés et la réconciliation entre les communautés semblent avoir peu d’effet sur le terrain et les initiatives de paix restent encore très timides. «Des comités de réconciliation ont été créés, explique Paul Ngethe, directeur de l’école secondaire du camp. Mais les personnes qui sont à leur tête ne sortent pas de nulle part. On les connaît. Certains ont été directement impliqués dans les violences. Comment faire confiance à ces gens-là ? A travers le monde, on a entendu parler de Kofi Annan [ancien secrétaire général des Nations unies, médiateur durant la crise, ndlr], de l’accord entre le Président et l’opposition. Mais ici, il nous faudrait aussi notre Kofi Annan, les leaders nous ont complètement oubliés.»

Accès à la terre. Un des enjeux majeurs de cette crise, notamment dans la vallée du Rift, est l’accès à la terre, qui fait partie des priorités affichées du nouveau gouvernement. «Le vrai problème, c’est qu’au Kenya, 1 % de la population possède le tiers de la terre, estime Samy Ruwa, associé dans un cabinet d’avocat à Eldoret. Un individu peut posséder 30 000 hectares tandis que des milliers de personnes n’ont même pas un hectare. Il faudrait par exemple passer une loi qui interdise de posséder plus de 500 hectares. Mais honnêtement je ne pense pas que le gouvernement est prêt à faire ça, tout simplement parce que les mêmes individus qui seraient censés renoncer à leur terre sont actuellement au gouvernement.»