Kalma, camp sans issue (Darfour)

Libération 01/09/2005

La plus grande «ville» de déplacés au monde s'est installée dans l'insécurité et la misère. Coincés entre les autorités locales et les réfugiés, les humanitaires se sentent pris au piège.

Nyala (Soudan) envoyé spécial
Si le Darfour est un «enfer sur terre», comme l'a un jour dit le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, Kalma se trouve au neuvième et dernier cercle. Le terminus de la désespérance, dans cette région du Soudan en proie à la guerre civile depuis deux ans et demi.
De loin, Kalma n'est qu'un scintillement dans la plaine. A mesure qu'on approche se dessine une immense mosaïque de bâches en plastique sur le sable ocre. C'est une fois à l'intérieur qu'on prend la mesure du problème. Kalma est le plus grand camp de déplacés du monde, une ville de bâches et de tôles ondulées, de paille et de branchages. Pas une hutte, pas une tente dans laquelle on peut se tenir debout.
Combien de personnes vivent à Kalma ? Nul ne le sait : 80 000 selon les autorités locales de Nyala, la capitale du Sud Darfour ; 120 000 d'après les estimations les plus fiables des humanitaires qui y travaillent ; 250 000 selon le cheikh Ali Abderrahman Taher, le «cheikh des cheikhs» de Kalma.
Les déplacés vivent entassés dans une plaine boueuse située à douze kilomètres de piste défoncée au sud-est de Nyala. Kalma s'étire tout en longueur, adossée à la voie ferrée. De l'autre côté, un wadi (1) déborde les jours de forte pluie. Les emplacements les plus recherchés se trouvent autour du marché, le poumon économique du camp. On y vend de tout : une bouteille en plastique, trois clous... C'est une économie de bouts de ficelles, du quasi troc. On vient jusqu'ici depuis Nyala, en âne ou à vélo, acheter à prix cassés huile végétale, rations de céréales et sachets de nutrition pour enfant distribués par les Organisations non gouvernementales (ONG) et le Programme alimentaire mondial (PAM).
Kalma est une vraie ville, mais rien n'y fonctionne : les latrines à ciel ouvert, toujours pleines, les citernes d'eau potable, toujours vides. En saison des pluies, de juin à septembre, tout le monde patauge dans un immense cloaque. Le risque d'une épidémie est permanent. Tous ces villageois, chassés de leurs terres par les exactions de l'armée et des milices arabes pro-gouvernementales, les fameux Jenjawids, n'ont pas l'habitude d'une telle promiscuité.
«Ici, un Arabe se ferait lyncher»
Ils ont tous peu ou prou traversé les mêmes épreuves. Connu l'attaque surprise, au petit matin, du gros porteur Antonov qui largue ses bombes au hasard, semant la panique plus que la mort. Jamal Adam Jalaleddine, 12 ans, se souvient qu'ensuite une colonne de pick-up de l'armée a fait irruption dans son village de Chattaya, à l'ouest de Nyala. Elle ouvrait la voie aux cavaliers en civil, à cheval ou en chameaux, armés jusqu'aux dents. «Les Jenjawids ont mis le feu aux huttes. Je courais avec mon père quand je l'ai entendu tomber dans la poussière. Une balle l'a frappé dans le dos. Il a juste eu le temps de me dire de ne pas l'attendre.» Jamal, ses six frères et soeurs et sa mère ont trouvé refuge dans une montagne proche. Après une semaine de marche de nuit, ils ont atteint Kailek, d'où ils ont été transportés sous protection à Kalma. Depuis, ils vivotent dans le camp. Quand il y a assez d'argent, Jamal va à l'école : le gouvernement refusant de payer les salaires des professeurs du camp, les élèves sont obligés de se cotiser. Selon l'ONU, 2 000 villages du Darfour ont ainsi été détruits, entre un sur trois et un sur quatre.
Rares sont les familles de Kalma qui n'ont pas perdu au moins un des leurs. Fours, Zaghawas, Masalit, Dajo, Bergit, presque toutes les tribus africaines du Darfour sont représentées, avec une nette prédominance de Fours. Un Arabe ici ? «Il s'y ferait lyncher», tranche un humanitaire. De politique, le conflit au Darfour a rapidement pris un tour ethnique. A Kalma, certains déplacés n'hésitent plus à parler de «sécession» avec le Soudan, une option que même la guérilla n'envisage pas encore.
«Le gouvernement a armé les tribus arabes pour tuer tous les Africains, résume sommairement Saleh Abdel Ghader, un agriculteur. Ils nous appellent les Abid (esclaves, ndlr) et nos femmes les Khadimat (servantes, ndlr). Les Arabes sont tous des criminels, des Jenjawids. Le gouvernement lui-même est un Jenjawid.» L'amertume des déplacés se nourrit de l'insécurité permanente qui règne autour du camp : «Nous sommes venus là pour trouver la sécurité et c'est le contraire qui se passe. Ici, c'est la police qui rançonne les gens et viole nos femmes.» Saleh Abdel Ghader, un immense gaillard la tête enveloppée d'un turban, raconte son histoire : «L'année dernière, j'ai été arrêté par la police. Ils me reprochaient de travailler pour des ONG étrangères. On m'a attaché les mains au plafond et j'ai été fouetté avec des câbles électriques, raconte-t-il en soulevant sa djellaba pour montrer les cicatrices sur son dos. Ils se moquaient : "Que font tes amis les infidèles ? Ils ne viennent pas à ton secours ?" J'ai été roué de coups, soumis à un simulacre d'exécution. Au bout de trois jours, j'ai commencé à vomir du sang.»
«Une prison sans murs»
Des civils en armes ­ des Jenjawids selon les déplacés ­ rôdent en permanence autour du camp. «La semaine dernière, raconte Ahmed Zakariyah, un responsable de quartier, mon frère a été tué en allant au marché de Bileil, à trois kilomètres d'ici. Comme ça, sans raison apparente. On vit dans une prison sans murs. Il y a le ciel, la nature, les collines tout proche mais tout cela nous reste interdit.» Les déplacés vivent d'autant plus mal cette situation que l'Union africaine a installé un petit poste à l'orée du camp : «Quand on leur signale une agression, ils viennent tout noter, et ils ne font rien. Ce sont des soldats de papier armés de stylos», s'énerve un déplacé.
Les femmes sont les premières victimes de ces rôdeurs, mi-policiers mi-Jenjawids. Ce sont elles qui sont chargées de ramener le bois, indispensable pour faire la cuisine et se chauffer. «Si on y va nous-mêmes, on risque la mort», s'excuse un homme. Sa femme, elle, risque le viol. Enveloppée d'un beau thobe rouge, Awadiya raconte à voix basse : «Depuis qu'une amie a été violée par un Jenjawid et que ma tante a été retrouvée morte, brûlée vive, je n'y vais plus qu'en groupe.» Une fois par semaine, l'Union africaine organise des patrouilles pour accompagner les femmes en forêt. De plus en plus loin : à plusieurs kilomètres à la ronde autour de Kalma, il n'y a plus un arbre.
Chaque nuit, des tirs d'origine inconnue terrorisent les habitants du camp. Plus inquiétant, ces dernières semaines, des entrepôts d'ONG ont été attaqués par des hommes masqués. Les déplacés y voient la main des autorités qui auraient infiltré des agitateurs dans le camp pour y entretenir un climat de peur.
Le 19 mai, le chaudron de Kalma a fini par déborder. Un policier, venu acheter de la viande au souk, refuse de payer. Le commerçant s'énerve, le poignarde. Des renforts de police arrivent en tirant en l'air. La foule explose alors et se rue sur le commissariat : les policiers finissent par se replier hors du camp en tirant à balles réelles, laissant plusieurs blessés. La foule, déchaînée, démonte le poste de police jusqu'à la dernière brique. Le lendemain, c'est le bureau de la commission des Affaires humanitaires (HAC), un organisme gouvernemental, qui est détruit pendant que des bandes de jeunes donnent la chasse aux vendeuses de thé, souvent considérées comme des indics. Depuis, Kalma est devenu une «zone franche» : les autorités n'y ont pas droit de cité. La police campe à quelques centaines de mètres, de l'autre côté de la voie ferrée.
Personne n'ose remettre en cause ce statu quo depuis que Kofi Annan a rencontré à huis clos les cheikhs de Kalma, une dizaine de jours après ces incidents. «Si le wali (gouverneur, ndlr) touche un seul de leurs cheveux, c'est le Conseil de sécurité à New York qui va s'occuper de son cas», rigole un humanitaire. Le problème, c'est que les cheikhs de Kalma n'en font plus qu'à leur tête. En conflit ouvert avec le wali, le camp pose de plus en plus de problèmes aux humanitaires qui reconnaissent, en privé, être devenus les «otages» des déplacés. Autorités locales comme déplacés, chaque camp essaie d'instrumentaliser les Nations unies et les ONG. Dans cette guerre du pauvre, l'aide humanitaire est une arme de choix...
«Déménager la moitié des habitants»
Le wali, Elhaj Atta Elmannan Idriss, un patricien aux manières soignées, reçoit au soleil couchant sur sa terrasse. Il ne faut pas longtemps pour comprendre que Khartoum, la capitale, est loin : le pouvoir, ici, c'est lui. «Kalma est trop grand et insalubre, explique-t-il en examinant la canne finement sculptée qu'il arbore par coquetterie plus que par nécessité. Il faut déménager la moitié de ses habitants.» Même les humanitaires en conviennent. Mais de là à servir les desseins du pouvoir soudanais... Le wali voudrait envoyer un quart des déplacés de Kalma dans un nouveau camp, al-Salam, à 12 km au sud de Nyala. Seulement, al-Salam est entouré de villages arabes. En juillet, deux employés locaux d'Oxfam ont été attaqués par des Jenjawids. «Je ne partirai d'ici que pour rentrer chez moi, soupire Fatima Ebeid, une femme de 45 ans qui en paraît vingt de plus. Sinon, je préfère mourir à Kalma.» A l'automne dernier, le wali n'avait pas hésité à user de la manière forte pour démanteler un autre camp, al-Gir, trop près de Nyala à son goût : «La police a mis les enfants dans des camions et dit aux parents qu'ils n'avaient qu'à suivre s'ils voulaient les retrouver», se souvient une humanitaire.
Contrairement à ce qu'affirme le wali, Kalma n'est pas, au moins pour l'instant, un «repaire de la guérilla, qui y fait la loi et y a même introduit des armes». Mais si la situation venait à durer, une «palestinisation» du camp n'est pas à exclure. Et Kalma deviendrait à coup sûr un vivier de recrutement pour les rebelles. «On est complètement pris au piège, se plaint un officiel de l'ONU. Il est inenvisageable de renvoyer les gens dans leurs villages vu l'insécurité qui règne au Darfour. Les déplacés de Kalma savent que leur nombre fait leur force. Ils vivent dans des conditions épouvantables mais n'y renonceront pas.» Depuis le début de l'année, toutes les tentatives de comptage des déplacés de Kalma ont échoué, partiellement à cause de l'incompétence de World Vision, l'ONG américaine chargée de l'opération, mais aussi parce que les déplacés n'en veulent pas. «Le Programme alimentaire mondial distribue plus de rations qu'il n'y a d'habitants, s'exclame une humanitaire. Et pourtant, un bon quart d'entre eux ne reçoit rien.» Certains cheikhs, qui détiennent plusieurs dizaines de cartes d'aide alimentaire, en font un business, parfois même avec les autorités. «C'est devenu inextricable, soupire le diplomate onusien. Pourquoi les déplacés rentreraient-ils dans leurs villages misérables et incendiés alors que pour la première fois de leur vie, leurs enfants vont à l'école et leurs femmes à la clinique pour accoucher ?» A tel point que MSF-Hollande a décidé de fermer sa clinique dans le camp de Kalma, estimant que les deux autres suffisent largement. Avant la guerre civile, il y avait vingt-trois médecins dans tout le Darfour...
Christophe AYAD
(1) Cours d'eau temporaire.