"Kadogos", les enfants-soldats du Congo

LE MONDE | 02.02.07 |

GOMA (RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO) ENVOYÉ SPÉCIAL

Avec la fin progressive des violences, le nombre des "kadogos" diminue. De 30 000 au plus fort de la guerre, il serait redescendu à quelques milliers. Les plus chanceux ont retrouvé leur famille et apprennent un métier dans des centres de formation financés par des ONG ou l'Unicef : menuisier, agriculteur pour les garçons, couturière pour les filles... Les conditions de vie y sont spartiates et les moyens matériels limités.
Muhima, un solide gaillard de 17 ans, est pensionnaire d'un centre d'apprentissage à Goma, la capitale du Nord-Kivu, dans l'est de la RDC. Son autre prénom est Salomon. Il avait 11 ou 12 ans - il ne sait plus très bien - lorsqu'un cousin de cinq ans son aîné l'a convaincu de le suivre et de rejoindre un groupe armé qui combattait les mouvements pro-rwandais actifs dans la région. "J'avais arrêté l'école. J'attrapais un peu de poisson à la rivière mais, à la maison, ça n'allait pas. On manquait d'argent. Mon cousin avait entendu parler d'un groupe qui donnait 30 dollars par mois. Nous avons fui sans rien dire aux parents", raconte-t-il.
Les jeunes recrues sont bien accueillies par les militaires. Les garçons de leur âge ne sont pas rares dans le groupe. "Les militaires m'ont donné tout de suite une tenue et une arme. A l'entraînement, j'ai vite appris à la démonter et à la remonter", dit-il. Muhima est incapable d'en préciser le type, mais il la décrit avec précision. C'était un fusil-mitrailleur.
Commencent cinq années d'une drôle de guerre faite de marches interminables en forêt, de campements sommaires, de repas qui n'en sont pas, de combats épisodiques, de fuites, de contre-attaques... Le jeune garçon s'est enrôlé dans un groupe de plusieurs centaines de guerriers maï-maï, à la réputation d'invincibilité. "Avant les combats, on nous faisait des scarifications sur les bras et on mettait des poudres traditionnelles sur les plaies. On ne pouvait pas être tué. J'ai vu des roquettes exploser à côté de moi, des balles me toucher sans me faire de mal", affirme-t-il. Avec la même candeur, Muhima assure que ses chefs, protégés par des talismans, avaient le pouvoir de se rendre invisibles et de "passer derrière les ennemis". "On en a tué beaucoup dans les combats, précise-t-il : nous, on n'a eu que des blessés." Les Maï-Maï ne faisaient pas de prisonniers, ajoute l'adolescent. "On les exécutait." Les femmes également ? "Oui, répond-il, avant de se reprendre, les femmes, on les intégrait dans notre groupe. On ne les tuait pas." Un peu plus tard, l'ex-enfant-soldat précise que leur chef - dont il était devenu le garde du corps avec le titre d'adjudant - avait interdit à ses hommes de tuer les gorilles qui vivent dans la région.
Pour oublier et s'amuser, raconte encore Muhima, "il y avait du chanvre, les cigarettes, le lutuku (un alcool à base de banane et de maïs)". Et les femmes, pour les plus âgés. "Nous, les jeunes, on n'avait pas de femmes. C'est pour ça qu'on était de vrais guerriers", dit-il. De sa nouvelle vie d'apprenti menuisier, il parle avec des sentiments mitigés. Elle est douce, comparée à celle qu'il a menée pendant des années en forêt. Mais il aurait préféré être démobilisé et toucher un pécule comme son cousin, aujourd'hui adulte.
Moïse était dans le camp adverse. Il avait 10 ans environ - il ne sait pas exactement - lorsqu'il a été réquisitionné de force comme porteur par des rebelles tutsis venus dans son village. C'était en 1998, et le début d'une histoire absurde qui s'est achevée en 2006 par la fin progressive des hostilités dans l'est du Congo. Dans l'intervalle, le jeune garçon avait appris à manier les armes et à s'en servir comme un adulte.
De la barbarie de la guerre, il parle sans émotion apparente. Oui, lorsque l'ennemi attaquait leur camp "les filles étaient souvent tuées : elles ne couraient pas assez vite pour fuir". Comment se comportait son propre groupe dans la situation inverse ? "Quand on libérait un village, on enrôlait les filles dans notre groupe. On pouvait s'amuser avec. Certaines devenaient la femme d'un soldat", dit-il. L'adolescent a participé à des combats. En témoigne la double cicatrice sur sa jambe droite. L'une faite par une balle qui l'a éraflé ; l'autre, souvenir d'un coup de couteau. "Je me battais pour mon pays, dit-il sans davantage de précisions, on avait des cours d'éducation politique. L'ennemi c'était les Maï-Maï et les FDLR (les soldats et les miliciens passés en RDC en 1994 après avoir été chassés du Rwanda)." Une fois, ajoute-t-il, il a été fait prisonnier par des Maï-Maï : "Ils m'ont ligoté et attaché au plafond d'une maison, au-dessus du foyer, pendant une semaine." Moïse ajoute qu'il a réussi à s'échapper dans des circonstances mystérieuses.
En écho aux récits des garçons embrigadés et jetés dans la guerre sans l'avoir vraiment voulu répond celui des jeunes filles qu'ils ont côtoyées. De leurs années de guerre, ces adolescentes font volontiers le sombre récit. Elles ne se plaignent pas. Elles n'accusent personne.
Faida se souvient que des hommes en treillis - des Maï-Maï - l'ont enlevée un jour qu'elle était partie chercher de l'eau dans la forêt. Elle avait 16 ans. Elle est restée deux ans avec eux. Faida a été "faite femme", comme elle dit, par un soldat de 20 ans dont elle ignore pourquoi il l'a choisie plutôt qu'une autre. Il est le père, qu'elle ne veut plus revoir, de l'enfant qu'elle porte sur le dos. Depuis trois mois, elle apprend la couture.
L'histoire d'Anouarité, 18 ans également, n'est pas très différente. Elle aussi a été enlevée, en 2004, non loin de Goma, par des militaires - ceux du général Laurent Nkunda, un chef rebelle qui fait l'objet d'un mandat d'arrêt international - et forcée de les suivre alors qu'elle partait aux champs un matin.
Alertés, ses parents ont bien tenté de venir la récupérer au camp mais, menacés par les hommes en treillis, ils ont rebroussé chemin. Elle a vécu près de deux ans avec les militaires du général rebelle, qu'elle a suivis comme leur ombre dans leurs pérégrinations. Elle faisait la cuisine, aidée par des "grandes femmes", plus âgées qu'elle.
Un jour, un milicien l'a prise pour femme. "Au début, il était gentil, dit-elle, après il me battait. Les autres femmes venaient me consoler." Le jour où elle a accouché d'un enfant dans la forêt, il lui a donné deux pagnes. Puis il a disparu. Elle en a profité pour s'enfuir du camp. Elle a retrouvé sa famille, qui l'a bien accueillie. Elle apprend le métier de couturière, et élève son enfant. Elle lui a donné le prénom d'Espoir.
Jean-Pierre Tuquoi