Instrument-roi au Mali, la kora se mondialise

LE MONDE | 06.02.06 |

YOURI LENQUETTE
Au centre, en tee-shirt vert, Toumani Diabaté, l'un des plus brillants virtuoses de la kora, la harpe-luth à vingt et une corde des griots mandingues, à Bamako (Mali), le 11 janvier 2006.


Impossible d'y échapper. Pour avoir accès aux cours de musique du Conservatoire des arts et métiers multimédia de Bamako, chaque élève doit fournir dix koras. C'est le prix à payer pour entrer dans l'établissement où l'apprentissage de cet instrument traditionnel est obligatoire, que l'on y vienne pour la flûte, la trompette, la guitare ou le piano.

"La kora fait partie de notre patrimoine, déclare Abdoulaye Konaté, directeur du conservatoire. La transmission de la tradition s'effrite au sein des familles. Il est important que des structures comme la nôtre prennent le relais." Elle se joue ailleurs en Afrique de l'Ouest, cette harpe-luth à vingt et une cordes des griots mandingues, caste de musiciens et chanteurs, mais elle bénéficie d'un statut particulier au Mali, où si elle ne s'entend pas nécessairement sur les marchés et dans les taxis, elle est de tous les baptêmes et mariages.
Lorsqu' il reçoit des invités au palais de Kolouba, le président Amadou Toumani Touré leur offre systématiquement une kora. Pour la leur remettre, il fait appel à Toumani Diabaté, l'un de ses plus brillants virtuoses, le griot artiste-musicien qui a porté la kora sur les scènes du monde entier, après le Guinéen Mory Kanté, auteur du succès planétaire Yéké Yéké en 1987, qui a révélé l'instrument au public occidental.
"Tous les hôtes de notre président ont eu la leur, raconte Toumani Diabaté, militant pour la promotion de cet instrument. A chaque fois, j'y ajoute un CD et un texte expliquant le sens de la kora." Pourquoi tant d'honneur fait à la kora ? "Parce qu'elle représente l'identité de la culture mandingue. Des instruments comme le n'goni (à cordes pincées ou frottées) ou le balafon (xylophone), on les retrouve sous différents noms en d'autres endroits. La kora, elle, n'est nulle part ailleurs que dans les pays de l'ancien empire mandingue."
Symbole identitaire, la kora tire aussi son aura de son histoire. Selon la légende, c'est un instrument offert par les esprits de la montagne de Kabou, l'actuelle Guinée-Bissau, il y a sept cents ans. Tiramagan Traoré, un général de Soundjata Keita, fondateur de l'empire mandingue à la fin du XIIe siècle, parti vers les hauteurs de Kabou avec son griot et deux clairvoyants, des chasseurs, avec l'idée de ramener une femme niantcho pour l'épouser.
"Les Niantchos, comme les Dogons chez nous au Mali, sont de grands sorciers, raconte Toumani Diabaté. Tiramagan Traoré a attendu pendant des mois la femme convoitée. Quand elle est apparue. Les chasseurs ont jeté un filet. La belle a eu le temps de se réfugier au fond de sa grotte. Les chasseurs ont tiré sur la corde. Ils ont ramené une calebasse surmontée d'un manche où des cordes étaient tendues. Vingt-deux. Soundjata Keita remet la chose à son griot. Lui, en tant que noble, n'a pas le droit de toucher aux instruments de musique. Puis la femme est sortie de la grotte, sans filet." C'est de cette histoire que la kora, instrument cordophone aux sonorités de cristal, tire son genre féminin. "La première personne en ayant joué fut donc ce griot, mon ancêtre Djelimady Oulé. Quand il est décédé, en son honneur, on a retiré une corde et c'est depuis cette époque que la kora en compte vingt et une."

WAH-WAH SUR LA CALEBASSE
Nombreux sont les musiciens qui, tout en étant profondément imprégnés par la tradition et respectueux de ses enseignements, veulent ouvrir l'horizon de la kora. A l'instar de Toumani Diabaté, dont un nouvel album passionnant, enregistré avec son groupe panafricain, le Symmetric Orchestra, va sortir fin mars (Boulevard de l'indépendance). Il a travaillé avec Ali Farka Touré (le lumineux pas de deux, In The Heart of the Moon, nommée aux Grammy Awards cette année) mais aussi le bluesman américain Taj Mahal, le joueur de koto japonais Brian Yamakoshi ou l'ensemble flamenco Ketama.
Certains rajouteront des cordes, pour plier l'instrument aux désirs de leur esprit aventureux. Recordman des aménagements et autres bricolages, le Guinéen Djeli Moussa Diawara, du Kora Jazz Trio. Son instrument compte trente-deux cordes. "J'ai voulu faire entrer d'autres gammes, explique-t-il. C'est pour cela que j'ai mis des clés et rajouté des cordes. Je peux ainsi jouer certaines notes qui manquaient."
Des koristes tels que Ba Cissoko et son cousin Sékou Kouyaté, également de Guinée, ou le Sénégalais Ali Boulo Santo, ont branché une pédale wah-wah sur la calebasse. La kora se fond désormais dans tous les paysages. "C'est un instrument de communication avec les autres cultures", déclare Ballaké Sissoko, qui, en 1997, enregistrait en duo avec Toumani Diabaté Nouvelles cordes anciennes (Rykodisc), prolongeant la rencontre de leurs pères, sur Cordes anciennes, en 1970, le premier album instrumental de kora.

DISQUES : In The Heart of the Moon, d'Ali Farka Touré et Toumani Diabaté (World Circuit/Night & Day) ; Boulevard de l'Indépendance, du Toumani Diabaté's Symmetric Orchestra (World Circuit/Night & Day, à paraître le 27 mars) ; Part Two, du Kora Jazz Trio (Celluloïd/Rue Stendhal Diffusion) ; Tomora, de Ballaké Sissoko (Marabi/Harmonia Mundi) ; Diario Mali, de Ballaké Sissoko et Ludovico Einaudi (Ponderosamusic & Art/Night & Day).

Patrick Labesse

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Trois musiciens pour mettre le jazz à la sauce mandingue

La kora a des aptitudes pour le jazz. Le Kora Jazz Trio l'a réaffirmé, samedi 4 février, au New Morning, à Paris. Une salle bondée, des retardataires attendant en vain de pouvoir entrer... le concert parisien de la formation a suscité une belle affluence. Beaucoup sont là parce qu'ils connaissent l'album, Part Two (Celluloïd/Rue Stendhal), prolongement d'une proposition musicale dont le premier volet, en 2003, avait surpris par sa fraîcheur et sa pertinence.

Trois musiciens africains installés à Paris, nourris au lait de la tradition mandingue, s'offrent une récréation : jouer façon "jazz", reprendre des standards (Now Is The Time, de Charlie Parker, Rythm'ning, de Thelonious Monk). Abdoulaye Diabaté, pianiste et Moussa Cissoko, percussionniste, sont d'origine sénégalaise. Ils ont accompagné maintes célébrités (Mory Kanté, Papa Wemba, Salif Keita, pour Diabaté ; Higelin, Nougaro, Manu Dibango, pour Cissoko). Djeli Moussa Diawara est guinéen.
Joueur de kora inspiré, il a montré à travers ses albums successifs son penchant à la digression. Le dénominateur commun entre les trois est un même appétit à ignorer les frontières musicales. "Le but c'est d'abord de s'amuser, aussi, déclarait quelques heures avant le concert Djeli Moussa Diawara. Quant au jazz, j'en ai toujours écouté. Et puis, après tout, cela vient d'Afrique, non ?" D'où cette impression de conversation ordinaire, cousue d'évidence et d'assister à un moment très ludique. Djeli Moussa Diawara navigue entres ses trois koras, l'une traditionnelle, à lanières, deux autres à clés, qui rendent l'accordage plus aisé, notamment pour le prototype qu'il s'est fabriqué, dont les trente-deux cordes s'adaptent à tous les registres.
Lancer un pont entre le jazz et les musiques mandingues, cela n'est pas nouveau. On se souvient du projet Sarala, en 1995, qui réunissait, autour du pianiste américain Hank Jones, des musiciens africains, rassemblée par le Malien Cheick-Tidiane Seck. Le Kora Jazz Trio y ajoute quelques belles idées, des envolées virtuoses, tressant les fils d'une fusion habile et sans confusion.

Patrick Labesse