Instable Guinée-Bissau

Le Monde Diplomatique | NOVEMBRE 2003 | Page 21

Le coup d’Etat du 14 septembre en Guinée-Bissau est l’aboutissement d’un lent processus de décomposition politique et économique. Promis à un bel avenir au moment de l’indépendance en 1973, le pays est aujourd’hui classé parmi les pays les moins avancés (PMA).
Le Parti pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et des îles du Cap-Vert (PAIGC), d’Amilcar Cabral, a profondément marqué les esprits des peuples de la sous-région tout au long des années 1970. La Guinée-Bissau défiait les puissances étrangères et proposait une autre vision du développement centrée sur les intérêts du peuple et non sur ceux des puissances néocoloniales.
Tout a été mis en oeuvre pour casser cette entreprise, qui était un exemple dangereux pour les pouvoirs en place dans les pays limitrophes (1). C’est l’un des artisans de la guérilla pour l’indépendance, M. Joao « Nino » Bernardo Vieira, devenu premier ministre de M. Luis Cabral, et son équipe qui furent les maîtres d’oeuvre de cette destruction programmée. En 1980, M. Vieira évince le président Luis Cabral (frère d’Amilcar) par un coup d’Etat et prend le pouvoir auréolé de ses antécédents guerriers. La découverte d’un charnier attribué aux Cap-Verdiens lui permet d’attiser la haine de ses concitoyens et d’asseoir son autorité.
« Nino » Vieira n’est plus alors le militant armé d’autrefois, mais un militaire putschiste imposant sa loi par la force des armes. Un petit Bonaparte est né doublé d’un Borgia. En 1998, « Nino » Vieira ira jusqu’à déclencher une guerre civile pour échapper à l’enquête qui, menée par le PAIGC, le met en cause dans la fourniture d’armes à la rébellion de Casamance (sud du Sénégal) (2). « "Nino" Vieira a construit son pouvoir sur la peur, raconte Antonio, ancien militant du PAIGC. C’est pour ça que peu de gens ont osé bouger... Dès qu’on t’accusait de quelque chose, tu ne savais pas si tu allais revenir vivant. Si on te prenait, c’étaient les tortures, et même si tu sortais, après ce n’était pas évident. Il y en a beaucoup qui sont restés invalides ou fous pour la vie. »
Pourtant, l’indépendance avait commencé sous les meilleurs auspices. La diaspora bissau-guinéenne rentra massivement au pays. Des gens se proposaient spontanément : chirurgiens, professeurs d’université, ingénieurs. Ils avaient tout laissé pour venir aider. Un système d’accès à l’école pour tous fut créé. Les livres étaient gratuits. Les écoles disposaient d’un nombre suffisant de professeurs. Antonio était directeur d’école à 22ans : « Nous avons suscité une plus grande participation des filles à l’école. Alors que le calendrier scolaire était calqué sur celui du Portugal, nous en avons adopté un favorable au monde rural. Mais le temps que cela se mette en place, « Nino Vieira » déclencha le coup d’Etat de 1980, et tout est revenu en arrière. »
Dès cet instant, le pays s’est orienté vers une économie libérale, renforcée en 1991 par l’abrogation de l’article 4 de la Constitution, qui soustrait au parti la direction de la société. Les coupes budgétaires ont été faites aux dépens du secteur social et de l’éducation. Tous les efforts entamés pour mettre sur pied une politique cohérente, des innovations pédagogiques, ont été anéantis. « Dans l’optique de la Banque mondiale et du FMI [Fonds monétaire international], l’éducation ne pouvait rester en l’état, commentent Antonio et Maria (ancienne, elle aussi, du PAIGC). Tout cela pour une prétendue stabilisation financière qui ne s’est jamais produite. »
Une anecdote résume la désorganisation et l’amateurisme des autorités. En 1987, une curieuse proposition a été faite par le ministère des ressources naturelles à des géologues locaux : il s’agissait de faire des analyses de sol. En réalité, le ministère avait signé un contrat de 260 millions de dollars, avec une entreprise française, pour stocker des déchets dans l’une des îles de la Guinée-Bissau. « Puisque nous recevons des produits manufacturés, il était normal que nous acceptions un échange de cette sorte », soutenait M. « Nino » Vieira.
Une semaine après, le monde entier était au courant : un coopérant français avait vendu la mèche. Au même moment, M. Vieira participait à une réunion de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) à Lagos. Mis au pied du mur et ridiculisé, il dut renoncer au projet.
M. Vieira fut renversé, en mai 1999, par le général Ansumane Mane et s’exila au Portugal. La France et le Portugal ont protégé sa fuite. Ansumane Mane sera lui-même abattu lors d’une tentative de coup d’Etat en novembre 2000. Son successeur, M.Kumba Yala, se montrera incapable de gérer le pays, qui s’enfonce dans la misère et dans la désorganisation. Déposé par un coup d’Etat, le 14 septembre, il a été placé en résidence surveillée. Les putschistes ont informé la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) de leur intention d’organiser des élections libres dans les prochains mois. Ils ont mis en place un gouvernement provisoire dirigé par un civil - M. Artur Sanha- et cherchent à associer la société civile au processus de transition.
TOBIAS ENGEL
(1) Lire Itsvan Felkaï, « Tenir la promesse faite aux paysans », Le Monde diplomatique, avril 1983.
(2) Lire Jean-Claude Marut, « Ligne dure face à la Casamance », Le Monde diplomatique, octobre 1998.