« Il m’a couchée dans la sorcellerie ! »

www.afriq.com 13/07/2005
Une jeune femme affirme avoir été agressée sexuellement dans un bus

Une Camerounaise de 25 ans a causé la stupeur dans un bus, lundi, lorsqu’elle a crié que quelqu’un lui faisait l’amour par le biais de la sorcellerie. L’homme qu’elle a désigné du doigt comme responsable a été conduit au commissariat du troisième arrondissement de Douala. Faute de preuves, le présumé coupable a été relâché et, pour les mêmes raisons, il pourrait ne pas être poursuivi. La jeune femme, secouée par l’événement, s’est faite exorciser.
Une jeune Camerounaise a affirmé, lundi, avoir été violée dans le bus qui la transportait au marché central de Douala. Un viol « mystique », puisqu’Alvine n’avait aucun contact physique avec qui que ce soit à ce moment-là. Son histoire n’est apparemment pas la première du genre, plusieurs transporteurs de Douala ayant déjà rapporté des récits similaires de leurs passagères. Mais, la sorcellerie ne laissant pas de traces, il est fréquent que les plaintes déposées n’arrivent jamais sur les bureaux des tribunaux.
Alvine est originaire de Bafoussam et s’est rendue à Douala pour passer des vacances chez son frère Souley Robert, également époux d’Yvette. « Les deux femmes se rendaient au marché central de Douala en bus lorsque Alvine a lancé un cri assourdissant qui a provoqué la panique », rapporte Clovis Ebwelle, l’inspecteur de police principal du commissariat du troisième arrondissement de Douala. « J’étais assise lorsque j’ai ressenti des fourmillements dans mon sexe. Mais aussi des sensations fortes d’un acte sexuel. C’est alors que je me suis mise à crier, exactement comme si on était en train de me b... Tout le monde s’est retourné pour me regarder, c’est alors que j’ai pointé du doigt l’accusé qui rangeait sa verge dans son pantalon », a expliqué la femme de 25 ans au Quotidien Mutations.
L’accusé veut porter plainte pour diffamation
Selon des témoins, qui, selon Clovis Ebwelle, n’ont pas vu l’accusé sortir son attribut, Alvine était tremblante de peur. Crépin Gemba, l’homme indexé, « a paniqué en demandant sans arrêt : ‘Mais qu’est-ce qu’il y a ?’. Vers midi, le conducteur du bus est arrivé avec quelques passagers et le présumé coupable », explique Clovis Ebwelle. C’est alors qu’ils ont été entendus par les policiers. Crépin nie les accusations portées contre lui. « Ce sont des histoires !, déclare-t-il. Vous vous imaginez ? Vous êtes dans le bus et on balance n’importe quoi ! Si j’avais sorti ma verge comme elle le dit, tout le monde l’aurait vu ! J’ai pris contact avec un avocat ce matin (mardi, ndlr) pour porter plainte pour diffamation contre cette femme (Alvine, ndlr) et sa belle-sœur. C’est peut-être d’ailleurs ceux qui s’occupent des malades mentaux qui devraient s’occuper de cette femme ! »
De son côté, Souley Robert, « très étonné que Crépin soit déjà libre », a porté plainte pour sa sœur. Quant à dire qu’il intentera une action en justice... « Alvine est allée mardi chez un tradipraticien qui l’a traitée comme si elle était envoûtée. Depuis, elle va un peu mieux. Si elle n’a plus ce genre de problèmes, je vais peut-être laisser tomber. Son mari, que j’ai contacté hier (mardi, ndlr), a décidé la même chose », souligne le commerçant de 38 ans. Pourquoi ne pas l’avoir amenée à l’hôpital pour déterminer s’il y a bien eu viol ? « Je me débrouille : je ne gagne pas assez d’argent pour payer les examens. Et si c’est mystique, je me dis qu’à l’hôpital ils ne trouveront rien », répond Souley Robert, qui concède qu’il n’y a aucun élément de preuve.
Sans preuves, pas de procès
Et sans preuves, pas d’information judiciaire et pas de procès. « On entend souvent parler des viols par sorcellerie, mais, autant que je m’en souvienne, je n’ai jamais reçu ce type de plainte. Les cas arrivent rarement devant les tribunaux car il faut désigner un coupable, ce qui est très difficile. C’est pourquoi lorsqu’une femme se plaint d’avoir été violée ‘mystiquement’, ça ne peut pas passer : il faut des preuves. Et en l’absence de preuves, la police et le parquet tendent à retenir l’accusation de sorcellerie », indique le juge Mounyol à Mboussi, président du tribunal de grande instance de Ngaoundere (Province Adamaoua, Nord).
De quoi décourager les victimes. Et il y en a. « Ce sont surtout des femmes qui se plaignent. Souvent, elles accusent leur belle-mère d’organiser des viols par sorcellerie lorsqu’elles ont des problèmes de conception. Elles disent que c’est une technique pour les faire tomber enceinte, mais cela reste invérifié », précise une Camerounaise qui a préféré taire son nom. « Nous avons déjà eu des cas récurrents. Des conducteurs de bus sont venus nous signaler que des clientes s’étaient plaintes de viols de ce type. A notre niveau, les plaignants se présentent sans preuves pour appuyer leurs allégations. Et comme nous ne sommes pas des charlatans pour dire untel a bien été victime et tel autre non, nous n’avons jamais déféré personne devant le parquet », précise Clovis Ebwelle. Un imbroglio dont profiteraient certaines jeunes filles, qui expliquent qu’on les a « couchées dans la sorcellerie » pour justifier une grossesse dont elles se seraient bien passées...
Cameroun : la sorcellerie devant la justice
Le manque de preuves rend difficile le travail des juges
jeudi 26 août 2004, par Habibou Bangré Au vu du Code pénal camerounais, la sorcellerie est un délit qui peut coûter jusqu’à dix ans d’emprisonnement. Bien souvent, le manque de preuves matérielles pousse les juges à donner un verdict sur la base de leur intime conviction. Un système loin d’être infaillible et qui a déjà été source d’erreurs.
« En mon intime conviction, je vous déclare coupable de sorcellerie ». Au Cameroun, cette activité mystique est inscrite dans l’article 251 du Code pénal comme un délit. Deux autres dispositions de cette « bible juridique » considèrent que la sorcellerie peut constituer un facteur aggravant d’actions malhonnêtes. Se servir des forces occultes à des fins maléfiques coûte cher : entre deux et dix ans de prison et une amende allant de 5 000 à 100 000 F CFA. Une sentence lourde prise par un juge qui souvent, en l’absence de preuves, se base sur ce que lui dit son cœur. Ce qui peut évidemment donne lieu à de nombreuses erreurs.
Fausses accusations
La sorcellerie est répandue dans le pays. Pour réparer les torts causés, ce sont parfois les habitants d’un village qui se font eux-mêmes justice. « Certains se livrent à une véritable vindicte populaire où ils molestent le sorcier. Ou alors ils le chassent du village », explique François Anoukaha, Professeur agrégé de droit privé et de sciences criminelles. Mais la majeure partie du règlement des litiges se passe devant le juge. « Dans certaines zones, il peut y avoir dix à vingt procès par mois », explique Jean-Bosco Ayissi, chef du secrétariat du secrétaire général du ministère de la Justice.
Parmi ceux qui comparaissent devant les tribunaux de droit moderne, il y aurait de « vrais » sorciers, dont la culpabilité ne fait aucun doute pour le juge, mais aussi de simples victimes de calomnie. En effet, des personnes sont accusées par erreur, d’autres ont fait l’objet d’une vengeance. Certains ont été pointés du doigt par jalousie. Ainsi, pour se débarrasser d’un voisin encombrant ou qui jouit d’un succès rageant, certains lui colleront l’étiquette de sorcier pour s’en débarrasser. L’accusant, par exemple, de telle mort subite ou mystérieuse.
Distinguer le vrai et le faux sorcier
Faire la part entre les erreurs, les machinations et les vrais sorciers. Une tâche ardue à laquelle doivent se coller les juges. Le plus souvent en leur simple âme et conscience. « Les juges s’appuient sur les objets retrouvés qui auraient pu servir au sorcier présumé. Mais il est très difficile de savoir si l’accusé les a vraiment utilisés à des fins maléfiques. Le jugement se fait alors principalement sur les témoignages des gens qui vivent dans l’entourage du suspect, car les aveux sont très rares », souligne François Anoukaha.
Les témoins ont souvent quelques réticences à parler à la Justice, mais les appréhensions s’envoleraient rapidement. « C’est souvent dans le village même du suspect que sont nées les accusations. Il est donc déjà condamné par son entourage, qui témoignera sans remord », précise Mounyol à Mboussi, président du tribunal de grande instance de Ngaoundere (Province Adamaoua, Nord), qui a beaucoup exercé dans la Province du Sud et du Centre. « Les gens n’ont plus de scrupules lorsqu’ils ont eux-mêmes été victimes d’un sorcier », ajoute François Anoukaha.
Possible de juger preuves à l’appui ?
L’annonce de la sentence repose donc sur la conviction intime ou « quelques certitudes juridiques et judiciaires du juge », estime Mounyol Mboussi. Un terreau fertile pour les erreurs. « En plus de vingt ans de carrière, j’ai déjà dû condamner des gens sur les éléments que dont je disposais et, avec mes années d’expérience et du recul, je pense avoir fait des erreurs dans mon jugement. C’est notamment pour éviter que ce genre d’injustice ne se reproduise que j’ai écrit un livre », reconnaît l’auteur de Sorcellerie en justice au Cameroun, sorti en mars dernier.
Ouvrage fouillé, et même recommandé par le ministère de la Justice, dans lequel le magistrat invite ses confrères à se donner les moyens de mener des procès équitables. « Les juges et les magistrats devraient rechercher la vérité et ne pas seulement se fier à leur conviction. Ils doivent se tourner vers les méthodes scientifiques, comme les laboratoires d’expertise, pour démontrer la culpabilité d’un suspect, par exemple. Même si les chances de rationaliser ce genre de pratiques est très difficile. Mais à chaque fois que l’on m’assure qu’une personne est morte suite à de sorcellerie, je demande des preuves », estime Mounyol à Mboussi, qui ne nie pas l’existence de cette pratique mystique et dont l’aïeule a même été accusée d’en user.
Le travail des juges n’est pas facilité par la législation entourant la sorcellerie. « Les législateurs n’ont pas défini dans le Code pénal les éléments constitutifs de l’infraction de sorcellerie. Les textes ne sont pas suffisamment précis, ce qui ne permet pas aux juges de les appliquer facilement et de rendre un verdict précis », explique Mounyol à Mboussi. Lors des délibérations, il s’ajoute donc, à l’abstrait du mysticisme, le flou juridique. Mais est-il vraiment possible de juger les procès de sorcellerie équitablement ?


Habibou Bangré