L'honnêteté a son prix pour les policiers

Le Monde 06/02/2002

Les agents des forces de l'ordre sont contraints, raconte l'hebdomadaire humoristique " Gbich ! "à un choix cornélien: forte hausse de salaire ou pots-de-vin

Les policiers n'ont pas bonne réputation en Côte d'Ivoire. Hormis leur tendance un peu trop appuyée à la brutalité, ils sont critiqués pour une corruption d'autant plus scandaleuse qu'elle est visible: les barrages routiers qu'ils dressent sont le prétexte idéal pour dépouiller de quelque monnaie les chauffeurs de taxi et de gbakas - les minibus privés abidjanais - ainsi que les étrangers ouest-africains en situation irrégulière.
Au pouvoir depuis octobre 2000, le gouvernement du président Laurent Gbagbo s'est penché sur cette tare des "corps habillés ", selon l'appellation locale que les Ivoiriens ont transformée, avec malice, en " corps à billets ". En effet, alertée par les organisations de défense des droits de l'homme, l'Union européenne avait conditionné la reprise de sa coopération, interrompue sous le régime précédent pour "déficit démocratique ", à l'arrêt des persécutions routières. Pendant quelques mois, les autorités ont réussi 'à les limiter en supprimant quasiment les barrages policiers. Une mesure qui ne pouvait pas s'éterniser, l'absence des hommes en tenue étant une aubaine pour les délinquants. Partant du principe que la corruption des policiers était due à leur faible rémunération, le gouvernement a fini par leur octroyer une considérable augmentation de salaire, effective dès le mois de février. Qu'en pensent les personnes concernées?

Les gars hésitent
Plus gros tirage d'une presse locale pléthorique et souvent partisane, ayant trouvé sa place grâce à un ton badin typiquement ivoirien et des caricatures justes mais jamais méchantes, l'hebdomadaire humoristique Gbich ! s'est penché sur la question. "Depuis un bon moment déjà, le ministre de l'intérieur a pris la résolution de doubler, voire de tripler les salaires des policiers bientôt. En principe, nos amis devaient tuer poulets, cabris, bœufs, c'est-à-dire fêter leurs nouveaux salaires avant même que ça ne tombe. Contre toute attente, les gars hésitent. (...) Il paraît qu'ils font des réunions secrètes pour aller contre cette idée. Le problème, c'est que le gouvernement, avant de prendre cette ô combien de fois louable décision, a posé une condition: on augmente les salaires, mais celui qu'on surprend en flagrant délit de racket est renvoyé de la police sans préavis. Voici le dilemme. " Tous calculs faits, les policiers préféreraient être moins bien payés par l'état et pouvoir continuer de se nourrir sur le dos de! usagers. Observant le train de vie des policiers de la circulation, sans aucun rapport avec leur Salaire moyen de 160000 francs CF} (244 €), le chroniqueur conclut "En fait, tout cet argent annexe, vient du racket! "
Gbich ! illustre, par des planche bien senties, l'état d'esprit des intéressés et les changements que la nouvelle donne pourrait entraîner "Gbagbo même, il, se prend pour qui? On dirait qu'il veut gagner le prix Nobel de l'honnêteté! ", fulmine un policier, obligé de reprendre le chemin de sa banque, qu'il ne fréquentait plus. L'argent extorqué lui permettait de se passer de son salaire... Le journal imagine aussi une manifestation des chauffeurs de transports en commun, " victimes "
habituelles des policiers, expliquant qu'ils sont favorables au racket parce qu'un fonctionnement normal des forces de l'ordre les obligerait à se procurer toutes les pièces nécessaires pour être en règle. "Quand tu étais mal payé, tu me donnais 150 000 francs CFA pour aller au marché. Maintenant que ton salaire a augmenté, tu me donnes 13 000. Je ne comprends pas ", se plaint une épouse de policier. "Tu ne peux pas comprendre ", gémit son mari, désormais rangé des voitures, si l'on ose dire.
Les policiers n'ont toutefois pas dit leur dernier mot. Une planche montre un commissaire demandant à ses agents ce qu'ils préfèrent entre une augmentation et la survivance du racket, avant de suggérer, complice: " Et lesquels sont pour les deux en même temps? "

Théophile Kouamouo