En Côte d'Ivoire, de plus en plus de petites filles dans les écoles

Le Monde 19/09/2002

HÉRÉBO (Côte d'Ivoire) de notre envoyé spécial

" Ils sont braves, ils auront des bonus." Atta Kouakou, l'instituteur, jette un regard bienveillant à Parfait et Jean-Marie, qui rentrent cette année au cours préparatoire deuxième année. Munis de machettes presque aussi hautes qu'eux-mêmes, ils débroussaillent avec entrain les abords de leur salle de classe, envahis par les mauvaises herbes.
Lundi 16 septembre: c'est jour de rentrée à Hérébo, village de la sous-préfecture de Tabagne, dans le nord-est de la Côte d'Ivoire. Comme le veut la tradition, les premiers jours sont consacrés à la mise en route, à laquelle les élèves tentent bien évidemment d'échapper par maints subterfuges: désherbage des cours de récréation, nettoyage de salles de classe où la poussière s'est accumulée durant les deux mois de vacances...
Comme le veut également la tradition, l'afflux des enfants est progressif et plutôt timide. " On a pourtant envoyé des annonceurs publics dans tous les villages, pour informer les parents de la date de la rentrée ", relève Atta Kouakou. Mais, à Hérébo comme dans toutes les écoles de la sous-préfecture, tous les instituteurs sont déjà à leur poste. Pour eux, chaque rentrée scolaire est un défi, tant la réalité rurale est difficile.
Nous sommes dans la région du Zanzan, une des plus pauvres de Côte d'Ivoire, traditionnellement connue pour son faible taux de scolarisation des filles, que les parents préfèrent envoyer comme petites bonnes dans les grandes villes quand ils ne les préparent pas à des mariages souvent précoces. Combien d'entre elles seront en cours cette année? " Les choses vont de mieux en mieux, explique Aimé Kouakou Kouadio, inspecteur d'éducation et président du comité de promotion de l'enseignement de base. En 1991, on avait 615 élèves, dont 80 filles. Deux ans plus tard, on était à 1080 élèves, dont 400 filles". Aujourd'hui, la sous-préfecture compte 3 675 élèves : 2 095 garçons, 1 500 fil1es. C'est le résultat de l'action conjuguée de l'organisation de l'ONU pour l'enfance (Unicef) et de la Banque africaine de développement (BAD) qui, ces dernières années, ont fourni gratuitement des tenues et des fournitures scolaires pour les filles. Debout dans la cour d'une des écoles de Tabagne, une jeune mère de famille vient inscrire sa petite fille en cours préparatoire. " Maintenant, il n'y a plus de travail réservé à l'homme. Une femme peut être ministre ou députée ", lâche-t-elle, le sourire timide.
Un problème demeure, malgré tout. Les résultats scolaires des filles se détériorent au fur et à mesure qu'elles avancent. Elles sont toujours largement derrière les garçons au certificat d'études. "Complexe d'infériorité?", se demande Ali Brahima, instituteur. " Trop de travail domestique ", juge la mère de famille de passage. Mais la gratuité des manuels au programme, grande promesse de campagne du président socialiste Laurent Gbagbo, élu en octobre 2000, commence à donner des résultats.
Appliquée d'abord au cours préparatoire, elle est élargie à l'ensemble du primaire cette année. " Ici, 9° % de la population est agricole, exerçant majoritairement dans le secteur vivrier, donc pauvre. C'est un obstacle à la scolarisation. La gratuité des ouvrages a donc créé un vrai engouement chez les parents ", rapporte Mamadou Sidibé, le sous-préfet. Un engouement qui a son revers: il faut construire, au plus vite, de nouvelles classes. " Les enfants sont obligés de s'asseoir à quatre par table-banc ", déplore un instituteur. Trois classes du primaire ont été réquisitionnées pour abriter de nouvel-les classes de sixième, en attendant la construction d'un collège, qui traîne.
A l'école d'Hérébo, il n'y a que deux enseignants sur six originaires de la région. A Tabagne également, les maîtres viennent des quatre coins du pays. Montrant du doigt quelques-unes de leurs habitations, situées derrière !'école, un des instituteurs évoque un autre problème, celui du logement. " Ici, nous sommes quinze enseignants, il n'y a que sept maisons de fonction, et elles sont vétustes ", se plaint André Gbanda. Les huit autres maîtres sont obligés de louer ou de sous-louer des demeures au village. " La cohabitation avec les autochtones est souvent difficile, à couse des différences de culture ", déplore un de ses collègues. Tous les maîtres pointent du doigt un autre écueil: le pays, en raison des crises politiques, a interrompu plusieurs chantiers pédagogiques: un centre d'initiation professionnelle, destiné aux recalés du certificat d'études, fonctionne au ralenti, un projet d'enseignement en langues nationales est en veilleuse. Bref, le "mammouth" ivoirien est, à certains égards, déjà bien rachitique.

Théophile Kouamouo