Guerre de droits autour du maître malien Seydou Keïta

Le Monde 26/10/2003

Deux camps se disputent le fonds du plus coté des photographes africains, mort à la fin 2001. Jean Pigozzi et André Magnin, agents "historiques" du portraitiste, s'opposent à Jean-Marc Patras, qui a obtenu un contrat d'exclusivité peu avant sa mort. L'enjeu : la récupération de 921 négatifs "disparus".
Deux mois avant de mourir, en 2001, Seydou Keïta, épuisé, confiait au Monde : "Les photos ont pris tant de valeur..." Pensait-il aux siennes ? Sans doute. Aucun photographe dans le monde n'a bénéficié d'une reconnaissance aussi fulgurante en sept ans à peine.
Il est devenu le premier opérateur africain exposé dans les musées internationaux. Seydou Keïta tenait studio face à la prison civile de Bamako, dans un petit local où les Maliens, dans les années 1950, se faisaient tirer le portrait en costume du dimanche. Ces portraits nostalgiques sont convoités par deux parties qui se déchirent sur fond de lourds enjeux financiers.
Le conflit est palpable à Bamako, qui accueille, jusqu'au 20 novembre, les Rencontres de la photographie africaine. Chaque camp en effet y présente une exposition Keïta. Le premier est animé par André Magnin, fin spécialiste de l'art africain, conseiller de Jean Pigozzi, l'un des héritiers du fondateur de la firme automobile Simca, et qui a bâti la puissante Contemporary African Art Collection (CAAC), domiciliée à Genève. Leur trésor de guerre est constitué de 921 négatifs puisés dans les archives de Keïta. Le second camp est mené par le galeriste parisien Jean-Marc Patras, qui, depuis le 21 février 2001, est l'agent exclusif du maître malien.
En 1992, André Magnin, alerté par la photographe Françoise Huguier, tombe en arrêt devant les milliers de négatifs de Keïta, soigneusement conservés dans une malle métallique. Et c'est avec l'"accord total" de Seydou Keïta qu'il envoie en France, pour les faire tirer, une sélection des "meilleurs clichés", afin de les exploiter. C'est ainsi qu'en six ans 1 300 tirages de tous formats sont tirés à Paris, retournent à Bamako pour être signés par le photographe, avant d'être montrés dans une cinquantaine d'institutions inter- nationales.
"Un bon millier ont été vendus", indique Magnin. A qui ? Autour de 500 entrent dans la collection Pigozzi. Au début, les prix sont modestes. Ils grimpent très vite pour atteindre de 2 286 euros à 3 049 euros. "La collection Pigozzi a coûté 150 000 dollars environ", confie André Magnin. Une série importante a été achetée par la Fondation Cartier, une autre par le ministère français de la culture. Le tandem Pigozzi-Magnin ne sert que d'intermédiaire. Les ventes sont faites par des galeries - Agnès b. en France et Gagosian à New York.
Beaucoup s'étonnent que, pendant ces années, tout en réalisant un travail indéniable, le duo n'ait pas fait signer un contrat d'exploitation à Seydou Keïta. "Je suis collectionneur, pas marchand de photos, rétorque Jean Pigozzi. André Magnin a été un agent non rémunéré. J'ai songé à rédiger un contrat. André me répondait qu'on ne procédait pas ainsi en Afrique. Nous avions un contrat moral avec Seydou."
Celui-ci devait interpréter la tradition africaine de manière différente puisqu'en 2001 il laisse tomber ses alliés et se lie avec Patras par contrat d'exclusivité mondiale en bonne et due forme. Il prévoit que le photographe percevra 25 % des gains et une avance de 1 524 eu- ros à la signature. Pour Magnin et Pigozzi, c'est un Keïta "épuisé" qui signe sans comprendre le document. "Faux, répond Jean-Marc Patras, j'ai passé quinze jours avec Keïta à Bamako pour mettre au point le contrat." Contrat qui débouchera sur une association dont le vieux Keïta sera (brièvement) le président et Jean-Marc Patras le secrétaire tout-puissant.
LA JUSTICE SAISIE
La mort de Seydou Keita, à la fin 2001, bouscule la donne. Jean-Marc Patras a juste eu le temps, en juillet 2001, de choisir 200 négatifs sur les quelque 6 000 encore stockés à Bamako et de faire signer par le maître une vingtaine de tirages qu'il vendra 2 000 dollars pièce. C'est maigre. Patras arrive néanmoins à organiser, le 8 décembre 2001, une première exposition à la galerie Sean Kelly de New York, deux semaines après la mort du photographe. Aujourd'hui, il affirme avoir vendu pour 150 000 dollars de photos posthumes.
Pour Jean-Marc Patras, il est donc essentiel de récupérer les négatifs détenus et exploités par Magnin. Ce sont les meilleures photos, les plus célèbres. Le contrat stipule d'ailleurs cette restitution. Mieux, le 20 février 2001, Seydou Keïta envoie une lettre à André Magnin pour le sommer de lui retourner son bien. Ce dernier faisant la sourde oreille, la justice est saisie. Dans son ordonnance de référé, le 31 janvier 2002 - après la mort de Keïta -, le tribunal de grande instance de Paris se déclare incompétent au motif que deux des enfants du photographe ont reconnu par écrit avoir récupéré ces fameux négatifs. Mais ils vont revenir sur leur déclaration. Le 27 décembre 2002, les deux hommes assurent, toujours par écrit, que ces négatifs sont toujours "détenus par André Magnin". Désormais, les quinze enfants vivants de Seydou Keïta sont tous derrière l'association Keïta.
Pourquoi Jean-Marc Patras ne va-t-il pas une deuxième fois devant la justice pour récupérer le "trésor"? Les frais occasionnés par un long procès le font hésiter. Mais alors où sont cachés ces fameux 921 négatifs ? A Bamako ? A Paris ? Dans le port franc de Genève ? A New York ? "Ils sont en lieu sûr, affirme, mystérieux, André Magnin. Ils ressortiront bientôt." Jean Pigozzi renchérit : "Patras multiplie les tirages post mortem, à partir de négatifs que Keïta n'a pas choisis. Il dévalorise ce génie de la photo." Et sans doute aussi la collection Pigozzi.
Dans cette bagarre ahurissante et peu glorieuse, on peut se demander pourquoi Seydou Keïta a rompu le "contrat moral" qui le liait au tandem Pigozzi-Magnin. Dans un petit film, Alioune Bâ, président de l'association Keïta et responsable du labo photo du Musée de Bamako, accuse Magnin d'avoir "volé" le vieux photographe. "Ça n'a pas de sens, réagit Jean Pigozzi. Toutes les photos ont été signées par Keïta. On a tout payé ! On a des valises de factures ! L'argent a été versé sur son compte à Bamako ; on ne garantit pas ensuite ce qu'il est devenu..."
De son côté, André Magnin estime à plus de 600 000 euros les sommes perçues par Keïta, par virement ou en liquide. Effectivement, en quelques années Seydou Keïta a trouvé les moyens de se faire construire à Bamako une grande demeure pour lui et quatre de ses enfants, six maisons de rapport et surtout un immeuble de trois niveaux, inachevé depuis sa mort. Au total, d'après son fils Oumar, il a investi dans la pierre plus de 300 000 euros. Agnès b. confirme les propos de Magnin : "Je lui ai acheté 164 photos, toutes signées par lui et acceptées par lui, pour 9 549 euros et j'en ai vendu 65 pour 45 734 euros. Ma comptabilité est parfaitement claire."
Pour expliquer la rupture entre Magnin et son père, Oumar parle d'un propos maladroit tenu par Magnin au moment où la santé du vieux photographe chancelait : la nécessité de se lier avec lui "pour ne pas avoir d'ennuis, plus tard, avec ses héritiers". Oumar poursuit : "Pour mon père, la famille c'était sacré. iI a été blessé par les paroles de Magnin. Il a signé avec Patras."
La réputation de ce dernier n'est pas pourtant parfaite en Afrique. "Aux yeux de certains, je suis le diable, un pestiféré, rétorque Jean-Marc Patras. Cela ne me gênerait pas beaucoup si cela ne bloquait pas mes projets. Pigozzi joue de son influence pour entretenir un climat délétère. Mais c'est moi qui finance l'association. La famille Keïta, en vingt et un mois, a déjà reçu 69 979 euros de droits."
"On a travaillé des années pour amener Keïta dans les grands musées, répond Magnin. On lui a fait gagner beaucoup d'argent, et Patras va le surprendre sur son lit de mort, lui donne 1 000 dollars et devient son représentant mondial ! Qui travaille et qui en profite ? Voilà la vraie histoire."

Michel Guerrin et Emmanuel de Roux (à Bamako)

"Le responsable, c'est lui-même"
La photographe Françoise Huguier est la première Occidentale à avoir "ouvert les boîtes de Keïta", en 1991, à Bamako, pour montrer ensuite son travail en France, à Rouen puis à Arles. Egalement à l'origine des Rencontres de la photographie africaine, en 1994, respectée pour son approche du continent, elle donne son point de vue : "Le principal responsable de ce conflit, c'est Keïta lui-même. Il a toujours voulu aller au plus offrant, craignait toujours qu'on le vole. Je lui disais : "Faisons un inventaire précis des négatifs pour bien les conserver, ensuite tu pourras signer un contrat d'exploitation." Il a toujours refusé. Il s'en fichait, des contrats. Je trouve qu'André Magnin a bien promu son œuvre. Au départ, j'étais réticente, à cause de sa façon de faire "à l'africaine", de conserver les négatifs aussi longtemps sans contrat. Mais je crois qu'il est de bonne foi. Les photos qu'il a achetées pour la collection Pigozzi n'étaient pas chères au début, mais Seydou était inconnu. L'erreur d'André Magnin est de ne pas avoir compris que Keïta pouvait le quitter sur un coup de tête."

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La photographie africaine en plein marasme

En 1991, André Magnin et Jean Pigozzi, visitant l'exposition "Africa Explores" à New York, tombent en arrêt devant quelques portraits pris par un auteur anonyme de Bamako. "J'ai dit à Magnin que ce photographe était fantastique. Il fallait le trouver", raconte Jean Pigozzi.
A la même époque, la photographe Françoise Huguier découvre l'auteur, Seydou Keïta. La photographie africaine est alors inconnue en dehors du continent. "Quand j'allais montrer ces images dans les institutions françaises, personne n'en voulait", rappelle Françoise Huguier.
Dès 1994, Keïta bénéficie d'une rétrospective à la Fondation Cartier pour l'art contemporain et il est l'invité de marque des premières Rencontres de la photographie africaine de Bamako. Il est ensuite le premier Africain à entrer, en 1995, dans la collection Photo Poche (n° 63, Nathan) avant d'être exposé au Guggenheim de New York. En 1997, André Magnin et Youssouf Tata Cissé lui consacrent une imposante monographie (éd. Scalo).
Reste que la découverte éclatante de Keïta et la polémique actuelle sur son héritage cachent le marasme de la photographie en Afrique. "Rien n'a vraiment changé en dix ans, les photographes ne vivent pas mieux", note Françoise Huguier. André Magnin le premier remarque que "les artistes africains ne sont représentés dans aucune foire". Les photographes eux-mêmes sont facilement déboussolés quand des Occidentaux leur font miroiter des ponts d'or.
Le cas Keïta est, à ce titre, loin d'être unique. Anthropologue à l'Institut de recherche pour le développement (IRD), Jean-François Werner a découvert, en 1993, 100 000 négatifs du Ghanéen Cornelius Augustt Azaglo, installé en Côte d'Ivoire. "Le carré des spécialistes européens m'a considéré comme un gêneur. J'étais un anthropologue qui perturbait leur vision esthétisante et leur contemplation. D'où une ambiance riche en calomnies, peu propice au travail."
Jean-François Werner pointe un deuxième problème : "Le grand perdant dans ces conflits de découvreurs et de marchands, c'est la conservation du patrimoine photographique africain. L'exploitation commerciale d'un fonds ne pose pas de problème si elle est doublée d'un travail de conservation et de recherche. Ce n'est pas le cas. Existe-t-il un inventaire précis du fonds Keïta ? Est-il parfaitement conservé ? Qu'en est-il des autres fonds africains ? Où est formé le personnel ? C'est un désert et il y a urgence !"
Un exemple parmi d'autres : l'IRD a signé une convention avec Augustt Azaglo, en 1999, un an avant sa mort. L'institut conservait les négatifs à Bondy ; le photographe pouvait les commercialiser comme il l'entendait. "Un marchand européen a fait signer un contrat à Augustt Azaglo mais comme il ne pouvait récupérer les négatifs - qu'il pouvait pourtant consulter et exploiter - on n'a plus entendu parler de lui", explique Jean-François Werner.
"UNE IMAGE NAÏVE"
Un autre problème, central dans le conflit Keïta et récurrent sur l'ensemble du continent, est que les photographes doivent confier leurs négatifs à leur marchand pour les tirer. Cette pratique favorise les rumeurs et les suspicions, mais comment faire autrement ? "Il y a dix ans déjà, explique Françoise Huguier, je disais qu'il fallait former des tireurs africains, aider à la mise en place de laboratoires pour que les négatifs restent chez le photographe. En pure perte."
Jean-Loup Pivin, de la défunte Revue Noire, et Simon Njami, commissaire général des deux dernières Rencontres de la photographie africaine, pointent un dernier problème : "Grâce au bon travail d'André Magnin, le marché de la photo africaine c'est Keïta, et c'est quasiment tout. Le marché ne retient qu'un ou deux noms pour ne pas les dévaloriser. Et quels noms ? Des emblèmes rassurants, donc commercialisables, pour les Occidentaux. Ce qui renforce la folklorisation de l'Afrique, en donnant une image naïve, rassurante, du continent ; une Afrique de bons sauvages. Glorifier Keïta, c'est glorifier la culture des studios de prises de vue qui ont, aujourd'hui, pratiquement tous disparus. Dans Revue Noire, nous avons publié 550 photographes africains en dix ans. Notre rôle c'est d'ouvrir le regard, pas de le rassurer. Hélas, les institutions muséales se sont en grande partie alignées sur les choix du marché."

Michel Guerrin et Emmanuel de Roux