Goorgoorlou, le cri du peuple

Le Monde Diplomatique Fev 2002


L'évocation de son nom suscite immédiatement un sourire chez l'interlocuteur : Goorgoorlou, Sénégalais moyen dont les aventures sont contées quotidiennement à la RTS, la télévision nationale, est devenu un vrai phénomène de société. Les épisodes de 4 à 5 minutes passionnent la population, qui se reconnaît dans les hilarantes aventures du héros. Goorgoorlou est né à la fin des années 1980 sous le crayon de T. T. Fons, caricaturiste du journal satirique Le Cafard libéré. Edité en bande dessinée, il est devenu une référence. Les 75 épisodes tournés pour le petit écran achèvent de populariser le personnage.
Goorgoorlou a perdu son emploi après la mise en oeuvre du premier plan d'ajustement structurel, en 1984. Depuis, comme nombre de ses compatriotes, il est tombé dans la débrouille pour assurer la " dépense quotidienne " (DQ), la somme d'argent donnée à l'épouse ou à la bonne pour aller faire les courses. Si, parfois, ses aventures sont éprouvantes, Goor s'en sort toujours et parvient à assurer la DQ. Sa femme, Diek, n'est pas en reste : elle mène la vie de nombreuses Sénégalaises qui travaillent dur sans rechigner... sauf lorsqu'elle se rend aux réunions organisées dans le cadre de la quinzaine de la femme, comme Goor l'apprend à ses dépens un jour de 1987 (1).
Sur le mode humoristique, la série évoque des situations et des personnages familiers avec leurs travers : le job trouvé au petit bonheur pour quelques heures, l'employeur d'un jour qui rechigne à payer, les enfants qui veulent partir à l'étranger, le démarcheur qui vend des médicaments frelatés, le marabout qui ne pense qu'à ses réseaux, la grève des instituteurs, la hausse des prix (2). A l'annonce de la dévaluation du franc CFA, il est allé chercher une pelle et s'est mis à creuser un trou. A Diek qui s'inquiétait, il a répondu : " On avait déjà eu les plans d'ajustement structurel et le plan d'austérité. Maintenant, la dévaluation. Autant que je m'enterre tout de suite vivant (3). "
Goor est honnête. Jamais il ne verse dans l'illégalité. " Goorgoorlou, en wolof, ça veut dire apprendre à être un homme, explique Moussa Sene Absa, réalisateur de l'adaptation télévisée de la bande dessinée. Autrement dit, faire face, assumer ses responsabilités. " C'est dur, mais à chaque fois Goor trouve un moyen de s'en sortir. " Il est heureux malgré tout, c'est ça qui m'intéresse ", raconte Moussa Absa. " C'est vraiment comme ça que la plupart des gens vivent, sourit de son côté Alain Agboton, un militant associatif. Je ne croyais pas qu'à la télé, ça passerait aussi bien. " " Goorgoorlou, c'est le cri du peuple ! ", s'exclame Anna, serveuse qui entend souvent fredonner le générique de l'émission dans la rue.
" Tout le monde est un peu Goorgoorlou aujourd'hui. Il y a des avocats goorgoorlou, des policiers goorgoorlou, des ministres goorgoorlou, ajoute le metteur en scène. J'ai voulu tendre un miroir pour essayer de faire réagir les gens. Les Sénégalais ont besoin d'être secoués de temps en temps, sinon ils s'endorment. " Dans son grand boubou, Moussa Absa est le représentant type de l'homo senagalensis cher à Léopold Sedar Senghor, ce mutant " enraciné dans la tradition jusqu'à l'obsession ", mais " qui doit utiliser toutes les ressources offertes par l'Occident, et notamment l'Europe ".
Egalement peintre, Moussa Sene Absa est paradoxalement plus connu à l'étranger que dans son propre pays. Goorgoorlou lui a donné une visibilité nationale. Pour l'instant, la RTS ne lui a pas proposé de tourner d'autres épisodes. Mais Moussa compte sur la demande populaire, et son esprit malicieux lui a déjà suggéré une nouvelle aventure pour son héros : Goorgoorlou embauché comme consultant en goorgoorluisme par la Banque mondiale...
ANNE-CÉCILE ROBERT

(1) T. T. Fons, Goorgoorlou. Pour la dépense quotidienne, Editions Clair Afrique, Dakar, juin 1999, 1 200 francs CFA.
(2) Lire T. T. Fons, Goorgoorlou. Les années hip (1996-1997) et Goorgoorlou. Les années hop (1998-2000), Atelier Fons, BP 21636 Dakar-Ponty, Sénégal, 2 400 francs CFA.
(3) T. T. Fons, Goorgoorlou et la dévaluation, Editions Clair Afrique, Dakar,