Gare au babouin !

Mail & Guardian, Johannesburg 2001

Les habitants de Galile, au Swaziland, affirment que les babouins parlent anglais, et non siswati. "Vous ne les entendez pas la nuit comploter entre eux ?" demande Heather Shongwe à un voisin passé pour discuter du phénomène.
Il y a de quoi être nerveux. Car le plus inquiétant n'est pas le fait qu'ils parlent, mais ce dont ils parlent. "Ils veulent coucher avec nos femmes", explique Musa Mlothswa, qui affirme avoir entendu les singes converser nuitamment. "Les femmes et les jeunes filles sont terrifiées. Les babouins nous menacent. Ils nous ont montré qu'ils peuvent prendre nos femmes de force." Les toits de paille arrachés, les branches de bananier cassées et les traces simiesques qu'on découvre à l'aube sont la preuve de leur furie nocturne. "Les babouins s'attaquent à nos toits en hurlant, raconte Mme Shongwe. Ils réclament du sexe. Ils ne pensent qu'à ça : du sexe, du sexe, du sexe !"
Et un babouin qui parle anglais, à quoi ça ressemble ? "C'est inhumain. Ça vous glace jusqu'aux os", selon M. Mlothswa. Personne au village ne cherche à comprendre pourquoi les femmes de Galile présentent autant d'attrait pour les babouins, ni pourquoi ces animaux sont soudain devenus si libidineux, mais la peur et la tension sont bien réelles. Le chef du village a réuni la communauté, qui a décidé de demander des armes aux autorités pour se débarrasser des primates avant que l'un d'entre eux ne satisfasse ses désirs.
Dans la mentalité traditionnelle, les babouins, avec leur aspect et leur comportement quasi humains, sont les messagers et les assistants des sorcières. Ils font donc peur à beaucoup de gens.
"Une sorte d'hystérie collective s'est abattue sur la communauté. On voit ça de temps en temps. En général, ce sont des gens qui croient avoir été envoûtés. D'habitude, ce genre d'incident se calme tout seul", explique le Dr Phineas Ndzimandze, un médecin de Manzini.
Pour Gideon Msibi, garde-chasse, "c'est peut-être quelqu'un qui fait une blague ou des ivrognes qui braillent. Dans ces régions reculées, il n'en faut pas beaucoup aux gens pour s'échauffer."
Si la communauté parvient à obtenir des fusils des autorités et se met à abattre les babouins, les villageois trouveront un soutien au Sénat du Swaziland. En effet, certains sénateurs font campagne depuis des années pour abroger la loi sur la chasse, qui protège très efficacement la faune. Cette loi (qui prévoit des peines de prison) a été adoptée en 1993, alors que les braconniers avaient déjà éliminé la population de rhinocéros du Swaziland à coups d'AK-47. Depuis son entrée en vigueur, le braconnage a diminué de 80 %.
Pour la sénatrice Queen Motsa, cette loi, dans le cas présent, fait obstacle à la protection des humains. "Ces femmes sont menacées, nous devons les aider", a-t-elle déclaré en séance. "Si les babouins constituent un danger, il faut les abattre." Certains sénateurs lui ont manifesté leur soutien et plusieurs d'entre eux se sont prononcés contre la loi sur la chasse, "qui place la vie animale avant la vie humaine".
Ted Reilly, qui dirige les Big Game Parks du Swaziland, réplique : "En fait, cette loi défend certaines personnes, notamment les gardes-chasse, contre d'autres personnes, les braconniers, tout en protégeant les espèces menacées, qui constituent le grand patrimoine du pays." Si, comme l'affirment les défenseurs de l'environnement, cette loi contre le braconnage - la plus dure d'Afrique - est un modèle du genre, pourquoi les législateurs du Sénat sont-ils aussi critiques à son égard ?
Les défenseurs de l'environnement accusent certains fonctionnaires de corruption et certains sénateurs traditionalistes de vouloir revenir à l'époque de la chasse illimitée, cette époque bénie qui s'est soldée par la quasi-extinction du gros gibier du Swaziland.
Il se peut que la panique cesse bien avant que l'un des babouins lubriques ne parvienne à ses fins ; en revanche, la protection des animaux risque de connaître un retour en arrière durable.
James Hall