Les gamins naufragés de Nouakchott

L'Express du 18/03/1993

Ils sont souvent descendants d'esclaves, parfois anciens esclaves. La rue est leur territoire La drogue et la prostitution, leur univers. Certains s'en sortent.

Le ksar de Nouakchott, ce fortin où Antoine de Saint-Exupéry rêva «Le Petit Prince», vient d'être converti en prison pour enfants. Les 80 jeunes délinquants qui s'entassent dans cette bâtisse sommaire, prévue pour en accueillir deux fois moins, ne se préoccupent ni de roses ni de moutons. Leur seul horizon est le «guinze», trichloréthylène avec lequel ils se droguent, lorsqu'ils n'ont pas assez d'argent pour s'acheter du «Roche»: c'est ainsi qu'ils appellent les comprimés de Valium 10, de Lexomil, de Rohypnol, de Rivotril ou d'Artane que l'on vend au crépuscule près du cinéma Oasis, ou autour du marché Capitale. Le vendeur a parfois la bouteille d'eau dans la poche, pour aider le gosse à avaler le comprimé, qui coûte 50 ouguiyas (2,50 F). Des stocks de psychotropes ayant dépassé la date limite d'utilisation envahissent ainsi l'Afrique, qui préfère exporter vers la riche Europe sa production de haschisch. Trafic Nord-Sud associé au trafic Sud-Nord. La caravane ne voyage pas à vide...
Ecume de la société, les enfants naufragés survivent en volant et en se prostituant. Leur courte existence (50% d'entre eux meurent dans les quatre ans qui suivent leur arrivée dans la rue) est faite d'aller et retour entre errance et prison. Ceux qui ont échoué au ksar l'ont échappé belle. Il y a seulement quelques mois, on les aurait encore bouclés dans l'unique geôle de la capitale mauritanienne, mêlés aux adultes qui les auraient brimés, violés, terrorisés. Nombre d'entre eux, déjà, y sont morts. De violences ou de maladies. La prison pour mineurs, malgré tous ses défauts, constitue donc un immense progrès pour ces gamins, fils d'esclaves plus que de princes, dont l'histoire raconte celle de leur pays qui se brise. Celle, aussi, de cette zone sahélienne où se heurtent aujourd'hui Afrique blanche et Afrique noire. La Mauritanie est un pays dévoré par le sable. 2 millions d'habitants sur un territoire grand comme deux fois la France. Aux confins du Sahara, aux marges de l'Afrique noire, au bord de l'Atlantique, auquel elle tourne le dos, cette terre est longtemps restée lointaine, presque oubliée. De sorte que les bouleversements planétaires ne semblaient qu'effleurer une société féodale et esclavagiste que les colonisateurs français n'avaient pas osé bouleverser. A la fin des années 60, pourtant, tout a basculé. Des sécheresses successives ont disloqué les équilibres en sédentarisant les Maures, nomades arabo-berbères, régnant sur des cohortes d'esclaves noirs.

Épuration ethnique
«Quand j'étais petit, j'étais esclave des Maures blancs, près de Boutilimit. A Totfine, un puits qui n'existe plus.» El Kheir pense avoir à peu près 19 ans. Il est aujourd'hui mécanicien «diéséliste», répare les voitures de Caritas, l'ONG catholique qui l'a aidé. El Kheir est ce que l'on appelle un «Maure noir», ou encore un «haratine», c'est-à-dire un affranchi. «J'étais berger, raconte-t-il. Ils faisaient de moi ce qu'ils voulaient. Si les chacals mangeaient une chèvre, j'étais bastonné. Ils me maltraitaient toujours pour un rien. Ma mère s'est sauvée avant moi. Elle m'a dit: “Quand tu seras plus grand, il ne faudra pas rester. Il faut tout faire pour leur échapper. Ces gens sont des criminels.” Elle aussi était esclave, fille d'esclaves. Nous étions une tribu d'esclaves colonisés par les Maures blancs. Vers l'âge de 12 ans, j'ai pris la fuite. J'ai couru. Beaucoup. Je ne sais pas combien de kilomètres. J'ai suivi une trace de voiture sur le sable. Je ne savais pas où cela menait. Sans eau dans la brousse, tu meurs. Mais je suis tombé sur un village, où un boutiquier m'a donné à boire.» El Kheir a rencontré des gens qui l'ont soutenu ou exploité: un Arabe l'a traité comme un fils, un Noir l'a traité comme un chien. Il est arrivé un jour au bout de sa cavale. A Nouakchott. Rencontre avec le père François Lefort, un prêtre médecin, de Caritas, qui l'a pris en charge. Et il s'en est sorti. Il a même retrouvé sa mère. Après des années de recherches, et douze ans de séparation. Elle vivait dans l'un de ces «kebbe» (littéralement: poubelle), les bidonvilles qui ceinturent Nouakchott. Souvent très éloignés de la ville.

Les autorités repoussent les pauvres toujours plus loin dans le désert: spéculation foncière oblige - et, surtout, sécurité. Redoutant de possibles révoltes, l'armée aurait alors le temps de s'interposer avant que ces ventres creux n'atteignent les beaux quartiers de Las Palmas. «C'est une sorte de tamisage de la société: plus ils sont misérables et dangereux, plus ils sont repoussés au loin, explique un journaliste - Maure blanc - de l'opposition démocratique. Des ghettos proches de la ville constitueraient un sérieux risque, d'autant plus grand qu'en incitant les haratine à piller les boutiques des Négro-Africains, en 1989, le pouvoir leur a appris que le pillage était réalisable.» Pour les Maures blancs, le péril aujourd'hui vient des Négro-Africains, bien plus que des haratine. Les liens qui unissent ces derniers à leurs maîtres - ou anciens maîtres - restent encore très forts. Ils ont le sentiment d'appartenir à une tribu, même s'ils en constituent la caste la plus basse, et ne se sentent donc pas seuls. «L'avenir de l'esclave est sous le talon du maître», dit un proverbe maure. Au fil des siècles, les «captifs» - c'est leur nom - s'en sont convaincus. Etre abandonnés par leurs seigneurs (et promis à l'enfer!) fait frémir nombre d'entre eux. «Moi, je suis haratine, dit El Kheir, je devrais donc aimer les miens... Mais c'est terrible: ils ont toujours l'esprit colonisé par les Maures blancs! Pour casser cela, il faudra qu'un jour il y ait la guerre!»

Les Maures blancs aussi ont dû fuir le désert devenu trop aride. Durant la décennie 1980-1990, un programme des Nations unies a permis de creuser plus de 2 000 puits. Autour desquels les troupeaux se sont concentrés, dévorant toute végétation, jusqu'à ce qu'il ne reste que du sable poussé par le vent. Chaque point d'eau a, en somme, fait progresser le désert. Quand les dunes voyagent, les nomades s'arrêtent. Nouakchott est ainsi passé de 5 000 habitants en 1962 à 600 000 aujourd'hui. Beaucoup de maîtres réduits à la misère ont été contraints d'abandonner leurs esclaves. «La sécheresse bien plus que la loi a libéré les esclaves!» affirme un professeur de l'université de Nouakchott, le cheikh Saad Bouh Kamara. «Un jour, j'ai vu mon patron au marché, dit El Kheir. Il est venu en ville, lui aussi. Il a une boutique. Il m'a dit: ‘‘Viens, on va prier ensemble.'' Je me suis sauvé. J'avais peur qu'il me drogue et me mette dans un sac. Chaque fois qu'il me voit, il m'appelle. Moi, je ne réponds pas. Un jour, il m'a demandé de lui prêter 1 000 ouguiyas! J'ai fait le sourd. Même aujourd'hui, si je le rencontrais seul à seul, j'aurais très peur.»

Longtemps, le désert fut le territoire des Maures (comme il était celui des Touaregs au Mali voisin ou au Niger). Ces tribus nomades contrôlaient les routes commerciales du Sahara occidental: sel et chevaux du Nord contre or et esclaves du Sud. Mais la brousse sahélienne, arrière-pays du Sénégal, était le territoire des Noirs. Principalement des Halpoulars rassemblés par une langue commune, celle des pasteurs peuls, nomades, et des cultivateurs - sédentaires, donc - toucouleurs. La vieille rivalité Maures-Halpoulars resta limitée, tant que chacun vivait sur son territoire, à des crises sporadiques (comme celle de 1966, provoquée par l'arabisation de l'enseignement - alors que les Négro-Africains sont francophones). Mais en abandonnant le désert les Maures ont investi les villes et la vallée du fleuve. C'est-à-dire l'espace halpoular.

Les affrontements violents qui ont opposé, en 1989, les deux communautés en Mauritanie et au Sénégal sont l'expression directe de ce conflit, attisé par les extrémistes des deux camps, et qui se poursuit depuis sous d'autres formes. Ainsi, fin 1990, la plupart des Halpoulars ont été renvoyés de l'armée. Et, parmi eux, 502 ont été exécutés. Le scandale a obligé les autorités à muter les officiers maures les plus sanguinaires. Le pire d'entre eux, le colonel Sid Ahmed Ould Boilil, accusé par le collectif des veuves des victimes d'avoir fait pendre 28 Noirs, le 28 novembre 1990, jour du 30e anniversaire de l'indépendance, a été provisoirement éloigné avec la complicité de l'ambassade de France: le tortionnaire est actuellement en stage à Paris, à l'Ecole de guerre! L'«épuration ethnique» est passée des expulsions massives (70 000 Toucouleurs, de la région du fleuve Sénégal, ont été chassés du pays, et leurs terres ont été attribuées à des Maures qui les font cultiver par des haratine, armés par les autorités) à des méthodes plus discrètes, comme le refus de délivrer des pièces d'identité aux Halpoulars qui en font la demande. Pas question, non plus, de laisser rentrer au pays les milliers de Mauritaniens négro-africains réfugiés de l'autre côté des frontières, au Sénégal et au Mali. A Nouakchott, ils sont écartés peu à peu des administrations. Et, bien sûr, ils n'ont guère de chances de pouvoir acquérir des terres le long du fleuve. Autre menace, une refonte de l'état civil est en cours, avec le soutien de la France, afin - obscure logique - de «ne pas jeter d'huile sur le feu» (une formule derrière laquelle s'abritent, ces derniers temps, la plupart des ambassades de France en Afrique). En tout cas, l'occasion est rêvée pour le gouvernement d'épurer des registres les noms qui ne sont pas maures.

Des proies faciles
Ces violences, ces déplacements de populations, cette misère laissent dans les rues poussiéreuses de Nouakchott des bandes de gosses abandonnés par leurs parents - morts, chassés du pays ou trop pauvres, trop drogués pour les élever. Les enfants deviennent donc des proies faciles. Pour les derniers marchands d'esclaves qui les enlèvent et les revendent, sans qu'il soit toujours possible de les retrouver. L'hebdomadaire indépendant «L'Unité» dénonçait, dans son numéro du 28 février, la multiplication des rapts (sujet précédemment tabou). «Les cas portés à la connaissance du grand public ne constituent malheureusement que la partie visible de l'iceberg», commente le journal, qui décrit le cas d'un petit garçon enlevé en ville en 1990, et qui, s'étant enfui, vient d'être retrouvé le corps marqué par des sévices, comme le plus souvent. Les enfants gardent les troupeaux dans des zones désertiques ou sont domestiques, parfois vendus à des pédérastes, comme ce fut récemment le cas pour deux d'entre eux, à Nouadhibou. Si les autorités font effectivement diligence pour récupérer un enfant esclave dès qu'un cas est signalé, elles ne poussent pas encore le zèle jusqu'à condamner les «maîtres», qui prétendent toujours avoir «trouvé» et «adopté» des enfants qu'ils «croyaient abandonnés»...

Le père Lefort, avec l'appui de Caritas, a fondé des foyers pour recueillir ces jeunes en danger. «Il faut intervenir très tôt, explique-t-il. Plus ils ont vécu longtemps dans la rue, plus il est difficile de les sortir de l'engrenage vol, drogue, prostitution.» Les foyers sont ouverts: l'enfant doit se sentir libre de partir. C'est seulement son choix qui le fera rester. Et le sauvera, sans doute. Mais, pour cela, il faut apprivoiser ces petits sauvages, au moment où la peur s'installe, à la tombée de la nuit. Dans chaque foyer, un éducateur, mauritanien. Comme «Badou», le handballeur, qui s'occupe des grands avec une patience, une gentillesse, une intelligence telles que, pour eux, il est une famille à lui tout seul. Comme «Monsieur Ly», qui se dévoue sans compter pour les petits. Personnes remarquables, dont la présence rassure, tout en laissant ces républiques d'enfants édicter leurs règles. Les éducateurs partent aussi à la recherche des parents perdus. Avec succès: les deux tiers des enfants finissent par retrouver leur famille. Chacun des gamins a une histoire terrible. «Boutchou», recueilli il y a quelques semaines, pourra-t-il la raconter un jour? Il parle à peine, ne sait pas vivre en société (il a fallu lui apprendre à manger avec sa main). Une sorte d'enfant-loup venu, on ne sait comment, d'une brousse lointaine. Yacoub, 10 ans, au regard absent. Fermé sur lui-même. «Comme s'il était sous l'emprise d'un gri-gri», indique le père Lefort. «Il n'était pas comme ça avant», disent ses copains. «Avant», c'est avant son enlèvement, en janvier 1992.

Par hasard, Mohammed Lemine Ould Seyver, fonctionnaire mauritanien du ministère de l'Education, détaché comme chef du projet Enfant de la rue, l'a retrouvé - et récupéré avec l'aide de la gendarmerie - dans un campement de la tribu des Ouled Bou Sba, près d'Akjoujt, à plusieurs centaines de kilomètres de Nouakchott. Yacoub portait des traces de sévices. Depuis qu'il est revenu, son comportement est étrange. «Peut-être que ça lui passera», dit l'un de ses copains. «Capitaine du Sable» a 11 ans et un regard d'adulte. Longtemps, il a vécu dans la rue. Il volait pour des grands. «Guinzait». Passait la nuit caché dans les cabanes des charbonniers avec Fœti, une petite prostituée de 11 ans. «Fœti payait les ‘‘grands délinquants'', comme Lamine Adama, pour qu'ils me laissent tranquille, raconte Capitaine, qu'ils ne me battent pas.» Depuis un an, Fœti est en prison. Alors, Capitaine du Sable a rejoint le foyer de Monsieur Ly. La rue, c'est fini. «Même quand Fœti sortira, assure-t-il. Je ne me rendais pas compte, avant, qu'elle était si sale...» «Goliath» a 15 ans. Il fait partie des grands. De la rue il sait tout. Le marché Cinquième, où l'on vole, le marché aux voleurs, où l'on revend, dans les minutes qui suivent, les produits des larcins. La prostitution, avec les pédérastes européens. Comme Michel, le Français. Ils sont moins d'une dizaine. Tout le monde est au courant, mais ils sont protégés. Goliath s'est fait violer aussi, la nuit, dans les rues. Par des grands et par des adultes. (Le père Lefort, médecin, voit régulièrement venir à lui des gosses en sang qui demandent des soins.) Goliath a connu tout ce qui détruit le cerveau: le guinze, le Roche, et aussi le «zoumbreto» - de l'alcool à 90° dans du Coca-Cola. Il a vécu aussi la pire des solitudes pour un enfant: enterrer en cachette un copain mort.

«C'était notre ami»
«Avec Tige et son petit frère, on avait piqué 5 000 ouguiyas au marché, raconte Goliath. On a acheté deux bouteilles de diluant chez un boutiquier. Puis on est allés guinzer à la plage. Tellement qu'on ne voyait plus rien du tout. Alors le frère de Tige s'est déshabillé et est entré dans l'eau pour nager. Il est parti loin. Il faisait des gestes, on est allés le chercher. On a appuyé sur sa poitrine, mais on a bien vu qu'il était mort. On a donné 1 000 ouguiyas à un taxi [au lieu de 200] pour l'emmener à un endroit qui sert des fois de cimetière. A l'entrée de la ville. Le taxi nous a prêté son cric pour qu'on creuse un trou dans le sable. On a mis le frère de Tige dedans, pour voir si ça allait. Ça allait. On a mis des pierres. On n'était pas contents du tout. C'était notre ami.» Goliath désigne la tombe improvisée. Aujourd'hui, il est au foyer de Badou. Il vient d'apprendre à lire en un mois. Il a décidé de s'en sortir. On a retrouvé ses parents. Sa mère, halpoular, est droguée, prostituée dans un bordel de Dakar. Mais c'est sa mère, et il garde précieusement une photo d'elle. Son père, maure, est chanteur en Côte-d'Ivoire. Plus tard, Goliath s'occupera à son tour des enfants de la rue, «parce que, dit-il, je sais comment ça se passe. Le dictionnaire de la vie, je le connais par cœur». Tige, lui, a sombré. Devenu un «grand délinquant», il erre dans les rues, drogué, de plus en plus violent. Il retournera bientôt en prison.

Des petites filles aussi vivent dans la rue, déguisées en garçons. Elles sont chefs de bande. Parce qu'elles ont de l'argent. A cause de la prostitution. Mais elles n'ont pas droit aux foyers: le gouvernement ne veut pas en entendre parler. Reconnaître l'existence de ces filles errantes, prostituées prépubères, serait une honte.

Dans ce monde de violences, des solidarités se créent entre enfants, mais on retrouve souvent les clivages de la société des adultes: les anciens haratine se font toujours traiter d'esclaves par leurs copains. Eux-mêmes étant fiers d'être «arabes», même s'ils ne sont que des «Arabes noirs», la plus basse des castes. Il faudra sans doute encore beaucoup de temps et de sang avant que la Mauritanie devienne une nation, structurée autour du groupe de loin le plus nombreux: les anciens esclaves, qui n'en finissent pas de s'affranchir. Le désert est propice à l'écriture, et c'est en Mauritanie aussi que Saint-Exupéry a écrit «Terre des hommes». Il conclut en lançant, à propos des enfants, ce cri d'indignation, devenu célèbre: «Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C'est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné!» Mais il ne nomme pas les complices.

Jacques Girardon