GAMBIE • Yahya Jammeh, un clown au pouvoir

Courrier International 5/03/2007

Un portrait au vitriol, brillant et désespéré, du président gambien, qui prétend pouvoir guérir le sida avec un traitement à base de plantes.

Peut-être est-ce de la naïveté de ma part, mais j'ai toujours trouvé très convaincante la réflexion du président américain Abraham Lincoln, qui disait que "vous pouvez tromper quelques personnes tout le temps. Vous pouvez tromper tout le monde un certain temps. Mais vous ne pouvez tromper tout le monde tout le temps." Se pourrait-il donc que le président de la Gambie, Son Excellence le docteur Alhaji Yahya Abdul-Aziz Jemus Junkung Jammeh, ait réussi à donner tort à Lincoln ? Ah oui, et à Bob Marley aussi.

Si beaucoup d'hommes politiques déçoivent, ils sont bien peu en revanche à faire de la déception la marque de leur fonctionnement, de leur mode opératoire. Nombre de Gambiens bien intentionnés sont arrivés, publiquement ou non, à la conclusion qu'il est absolument impossible de faire confiance à Jammeh, comme il est d'ailleurs le premier à l'affirmer non sans une certaine impudence. Outre les dégâts qu'il a infligés à notre paix sociale, à notre tranquillité et à l'économie de notre pays, Jammeh a favorisé l'implantation et le développement d'une culture de la mendicité dans les affaires civiles et politiques gambiennes. Il suffit de s'attarder sur l'histoire récente pour comprendre que les régimes les plus dangereux naissent dans des pays dont les dirigeants mentent sans vergogne. Un dirigeant qui ne connaît pas la honte peut tout aussi bien commettre des atrocités, comme tuer 20 000 Gambiens sans en perdre le sommeil. Yahya a dit qu'il en était capable, sa déclaration a été enregistrée. Voilà un mensonge dont il faut espérer qu'il le restera à tout jamais.

Les clowns ne changent pas, le pouvoir et l'abjection n'étant que de simples vecteurs de la démonstration de leur absurdité intrinsèque. Comme tous les clowns, le très imprévisible Yahya Jammeh est en fait toujours prévisible.

Peut-être, comme l'assurait Héraclite, que l'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, mais il est fort possible de se retrouver les fesses dans l'eau à chaque tentative. En fait, le caractère vaguement pathétique des tristes actions de Yahya Jammeh tient à son incapacité à cesser d'être un clown, en dépit de tous ses efforts.

La principale différence entre le héros tragique et le clown, c'est que le héros qui se plante ne se relève pas. Par conséquent, en termes de plantage, l'amusement est davantage garanti avec un clown qu'avec un héros, bien que le décompte des plantages ne soit pas forcément le moyen idéal de juger l'Histoire et d'évaluer le destin de la Gambie. Comme tous les clowns, donc, Jammeh est incapable de changer, on le reconnaîtra toujours comme l'auguste qu'il est, ce qui fait de lui un symbole (effrayant) de notre temps.

Cet histrion mal dégrossi, aussi graveleux qu'un enfant peut être immoral, capable des plaisanteries les plus scandaleuses sur ce qu'il y a de plus sacré, restera à jamais exclu du cercle des dirigeants, personnage solitaire d'un égocentrisme obsessionnel qui s'agite nerveusement à la lisière de l'univers des gouvernants humains, un monstre, un rebut, en quelque sorte.

Un clown ne fait confiance à personne. Yahya ne fait donc confiance à personne, puisqu'il ne participe pas vraiment à l'entreprise gambienne. Certes, il se trouve pendant un temps aux commandes de cette entreprise, mais plus pour longtemps. Il n'appartient pas à la sphère des dirigeants doués de sagesse.

Ces dernières semaines, il nous a gratifiés de l'affirmation la plus délirante jamais proférée par un président en exercice. L'affaire a commencé sous la forme d'une pantomime théâtrale, plaçant au centre d'un grand cirque historique la pandémie la plus terrible qui ait frappé l'humanité, mascarade orchestrée par nul autre que ce superhéros diabolique qu'est le docteur Alhaji Yahya Abdul-Aziz Jemus Junkung Jammeh, le génie qui a découvert le remède contre le sida. Grâce à notre conquérant autoproclamé des mystères de l'Univers, notre sorcier armé de trois bananes et d'une pâte verte, la Gambie ne sera plus jamais la même. Même le BET n'a pas pu résister à l'envie de diffuser l'histoire du clown élu président. Car je vous le rappelle au cas où vous l'auriez oublié, 67 % des Gambiens ont voté pour lui.

J'ai pu voir la totalité de son grand numéro sur www.raaki.com. Au fur et à mesure que le suspense gagnait en intensité et que les numéros d'équilibristes se multipliaient, j'ai reconnu le clown en grande tenue, entièrement vêtu de blanc, dans son luxueux mbaseng 100 % coton avec des gants en latex blanc bien ajustés. Qu'est-ce qui lui a pris ? n'ai-je pu m'empêcher de m'exclamer. Qu'est ce qui peut bien passer par la tête de mon président ?

D'après l'expression de son visage, on voyait bien qu'il se donnait beaucoup de mal pour faire partie du cercle des grands sages, mais il aura beau faire, ses efforts sont voués à l'échec. Son numéro à la télévision nationale était un grand moment comique avec son visage couleur mastic, ses mouvements confus, ses bajoues et son nez exagérément épaté. Même son sourire avait des ratés. On aurait dit qu'il n'en était pas maître, que quelqu'un l'actionnait en coulisse comme pour une marionnette et que le mécanisme était cassé. Son sourire donnait donc l'impression d'être artificiel, figé et menaçant. Et, pour être menaçant, il l'était.

La preuve que Yahya Jammeh est bel et bien un clown, c'est qu'il s'imagine œuvrer pour le bien de l'humanité en général et de l'Afrique en particulier. Car Jammeh en sait bien plus que les rois qui l'ont précédé : les Musa Molloh, les Mansa Kangkang, les Samori Touré ne sont que de vulgaires mortels. Son savoir le distingue des autres. Un savoir qui n'a pas été appris mais reçu, et c'est justement là que le bât blesse. Là où nous voyons un monde organisé de manière rationnelle, lui ne voit qu'une mauvaise blague. Et grâce à son mandat, le clown va pouvoir transformer la réalité. Il va ainsi créer à l'infini des événements pour se mettre en scène ou s'embourber dans ses créations ; et nous rirons de ses tentatives ridicules pour se sortir de ses gaffes.

Socrate disait que le véritable imbécile est celui qui s'ignore. Peut-être que, finalement, Lincoln avait raison.

Abdoulie Jallow, The Gambian Echo (Raleigh)