Femmes africaines (2) - L'étreinte de la polygamie

Posséder deux, trois, ou même quatre épouses garantit à l'homme la survie et une main-d'oeuvre à bon marché

Article paru dans le journal Le Devoir (Canada-Québec) le mercredi 10 août 2005 *.

Les femmes africaines sont l'espoir d'un continent qui croule sous les mauvaises nouvelles: guerres, sida, corruption, famines. Partout elles s'engagent pour améliorer le sort des leurs. Notre collaboratrice s'est rendue aux quatre coins du continent africain. Elle nous livre ici le deuxième d'une série de cinq articles.

Dakar, capitale du Sénégal. Diba m'accueille dans son taxi au son d'une chanson que ne renierait pas notre chanteuse country Julie Daraîche. «Je t'invite à devenir ma femme / Je serai un bon mari / Je te ferai la femme la plus heureuse du monde...» Diba, grand gaillard dans la fraîche quarantaine, a eu 12 enfants avec deux femmes : Mbougane, 38 ans, et Ndaye, 32 ans. Il dort en alternance avec l'une et avec l'autre. «Y a des jalousies parfois, l'une voudrait me garder plus longtemps juste à elle.»

Nous roulons dans son vieux taxi déglingué sur la côte. Au loin de longues pirogues de pêcheurs glissent sur la mer. Des enfants jouent sur les plages, au milieu des gravats, des vieux pneus, des ordures et des troupeaux de chèvres. Pour Diba comme pour une large proportion d'Africains, la polygamie est tout ce qu'il y a de plus normal.

L'écrivaine sénégalaise Fatou Diome écrit dans Le Ventre de l'Atlantique que, pour un homme africain, avoir plusieurs femmes signifie «un supplément de virilité et la multiplication de sa descendance». Car la descendance est LA valeur fondamentale qui fonde les sociétés africaines. La progéniture est considérée comme la principale richesse humaine. Les hommes ont plusieurs femmes pour avoir de nombreux descendants. «Et une nouvelle épouse, c'est moins cher qu'une bonne !», poursuit l'écrivaine.

Notre taxi poursuit sa course vers le traversier qui mène à l'île de Gorée, pas très loin de Dakar, fort prisée des touristes. Je demande à Diba s'il comprendrait qu'une femme ait plusieurs maris... Une seconde d'hésitation, il ne sait trop s'il doit me prendre au sérieux ou pas. Puis il s'esclaffe en dodelinant de la tête. «Non, non, pas les femmes...»

Dans ces sociétés rurales que demeurent aujourd'hui les pays d'Afrique noire, la force de travail repose encore essentiellement sur les femmes. Posséder deux, trois, ou même quatre épouses garantit à l'homme une main-d'oeuvre à bon marché et la survie. Femmes à l'oeuvre de l'aube jusqu'au soir, responsables des repas, de la recherche de bois et d'eau, ensemençant les champs au pic et à la pelle, leur dernier-né noué autour des reins. Femmes porteuses d'eau et d'enfants qui, la nuit venue, doivent encore se garder disponibles pour les avances de leur mari. Une femme africaine ne se refuse pas à son mari.

Scène glanée au Rwanda, cette fois. Immaculée Ingabire, une militante pour la cause des femmes rwandaises, m'accompagne ce jour-là. À quelques mètres de nous, trois femmes bêchent et retournent la terre à coups de pioche dans un champ. Il y a l'épouse, portant sur son dos un nourrisson qui pleure sans arrêt; il y a sa fille à peine pubère; et puis une jeune cousine. C'est le milieu du jour et la chaleur est accablante. Le chef de famille, lui, est assis sur une chaise pliante, dessous un parasol, face aux trois travailleuses. Il écoute un radio-transistor, privilège des hommes au Rwanda.

Devant cette scène familière en Afrique, Immaculée Ingabire lâche : «Les femmes ici sont des bêtes de somme. Certaines vont même jusqu'à encourager leur mari à prendre une autre épouse.» «Pourquoi ?», je demande, intriguée. «Pour souffler un peu, tout simplement, et pouvoir dormir la nuit. Se reposer quelques heures. La polygamie rend les hommes paresseux.» Justa Mwaituka, une Tanzanienne qui vit à Dar es-Salaam, ne mâche pas ses mots. «Pendant que les femmes travaillent, eux "siestent" ou boivent de la bière. Et ne pensent qu'à une chose : le sexe. Le plus injuste, c'est que les femmes ne profitent même pas du produit de la vente de ce qu'elles cultivent !»

Justa Mwaituka a vécu 18 ans avec un homme dont elle s'est séparée en 2001 parce qu'il venait de prendre une deuxième épouse. «J'ai dit non et je suis partie. Nous les femmes, on ne veut plus être des outils aux mains des hommes.» Le père de Justa avait quatre épouses. «C'était normal à l'époque. Mais les choses ont changé ici en Tanzanie comme dans le reste de l'Afrique. Du moins j'ose le croire.» Sa fille a 19 ans et veut finir ses études avant de se marier. «Voyez, ça c'est nouveau ! Un signe de changement dans les mentalités !»

Reste que Justa, 47 ans, demeure un cas exceptionnel dans une Afrique encore vigoureusement attachée à cette pratique de la polygamie qui transcende la frontière des religions, aussi répandue chez les musulmans que chez les chrétiens. «C'est l'éducation que j'ai reçue qui m'a ouvert les yeux. J'ai eu la chance d'avoir des parents qui croyaient en la scolarisation des garçons, mais aussi des filles. Vous savez, l'école change tout.»

Pas si sûr que l'école change tout, rétorque Mary Mwingira, fondatrice de Taaluma Women Group, un regroupement de professionnelles et d'intellectuelles tanzaniennes (taaluma en langue swahilie signifie «profession») «La plupart des hommes professeurs à l'université de Dar es-Salaam ont plusieurs épouses. On semble en train de passer d'une polygamie de nécessité à une polygamie de loisir. Et avec des femmes toujours plus jeunes !»

Bon, Justa et Mary ne partagent pas la même vision de l'école, mais elles partagent la même vision de la polygamie : c'est un facteur d'aliénation des femmes. «Il y a souvent de graves conflits entre les épouses, et entre les enfants des différents lits», poursuit Mary. «Pas facile à gérer, tout ça.» En effet. Cette rotation de femmes et de lits tous les deux ou trois jours suppose déjà toute une organisation pratique, en plus de la gestion des relations humaines entre ces différentes personnes, pas du tout évidente.

La polygamie est aussi un facteur d'aggravation de la pandémie du sida en train de ravager toute l'Afrique et, en particulier, des pays comme l'Afrique du Sud (où un adulte sur cinq est infecté). Les statistiques révèlent qu'un homme sud-africain atteint du VIH contamine en moyenne 3,5 femmes !

Pourtant la polygamie ne semble pas faire partie des priorités de ceux et celles qui luttent pour améliorer le sort des femmes africaines. Justa Mwaituka : «Écoutez, certaines de nos tribus n'ont jamais vu une feuille de papier de leur vie. Allez donc leur dire que la polygamie est une mauvaise chose !» Mary Mwingira ajoute : «Il y a tant et tant de dossiers plus urgents que celui de la polygamie pour les femmes africaines : le sida, l'inaccessibilité des soins médicaux, l'extrême pauvreté.»

Collaboration spéciale

Monique Durand s'est rendue dans plusieurs pays africains grâce à un programme de l'ACDI destiné aux journalistes.

* L'Institut de l'Énergie et de l'Environnement de la Francophonie (IEPF) remercie Madame Monique Durand et le journal Le Devoir d'avoir bien voulu contribuer à l'animation du portail "Femmes" de Médiaterre en acceptant d'y diffuser 5 articles sur le thème "femmes africaines et environnement" publiés dans Le Devoir du 8 au 13 août 2006 ainsi que 2 articles sur les femmes africaines publiés dans