Fascinantes et misérables villes d'Afrique

Le Monde 5/02/1979

Nima, faubourg d'Accra, capitale du Ghana. Nima, lèpre de toutes les métropoles africaines atteintes de gigantisme... Monde des domestiques, des chauffeurs, des gagne-petit, des marginaux, de la pègre, des prostitués en bordure de la ville. sans égouts, souvent sans électricité, en marge de la, loi Nima que l'on, retrouve un peu partout à travers le continent. Nima, taudis de l'Afrique post-coloniale, telle que l'a sentie Kofi Awconor dans un beau roman, 'This Earth, my Brother... (1). " Je ferai de Nima une ville à l'intérieur de la ville", fait-il dire à l'un de ses personnages. Son héros, Amamu, ne comprend pas. "Désespérer et mourir ", répond-il. Il s'en va, somnambule, dans un rêve d'enfance, sur une plage, sous un cocotier, plutôt que de contempler " une nation qui danse sa mort dans la salle de fête de ses imaginations " . Nima, dit encore le poète, " histoire d'un pays qui défie toute consolation " .
A l'échelle de l'Afrique noire, l'extrapolation s'impose. Les " Nimas " y poussent comme des champignons. Lusaka : 123 000 habitants en 1964, date de l'indépendance; un demi-million aujourd'hui, dont 50 % de gens qui regardent vivre les autres par la porte de leurs taudis. Nairobi:
40 % de squatters sur près d'un million d'habitants; une dizaine de milliers de nouveaux " foyers " chaque année, dont 80 % ,sont " Illégaux". La cité en Afrique fascine, autant les élites que le chômeur des campagnes. Elle est vécue comme une chance: le rêve du succès matériel; la rupture avec un environnement traditionnel, la quête de la survie dans un univers inhospitalier. Trop souvent conçue pour le Blanc, la métropole d'Afrique noire a quelque chose d'insolite, surtout sur les Hautes-Terres du centre du continent.

Des chiffres poignants

Selon une récente enquête du B.I.T., l'Afrique aurait besoin de créer 150 millions d'emplois d'ici la fin de ce siècle pour éliminer le chômage. Les chiffres sont poignants, l'Afrique est le continent le plus touché par la récession économique mondiale. On y trouve vingt-neuf pays du quart-monde. En 1972, le niveau de vie de 19 % des Africains se situait au-dessous du seuil de "grande pauvreté" et 39 % au-dessous de celui de "pauvreté extrême". En raison d'une forte expansion démographique, le produit national brut par tête n'y a progressé, en moyenne annuelle, que de 2.6 % pendant la période 1960-1973. antérieure , à la. sécheresse qui a affecté la bande sahélienne et au quadruplement des prix du pétrole en 1975, dans vingt-neuf pays sur les quarante-sept étudiés. la production alimentaire par tête avait diminué par rapport à la période 1961-1965.
Partie australe exclue, l'espérance de vie y est de 40,6 ans, la plus faible du tiers-monde. Des épidémies de choléra peuvent y faire encore des milliers de victimes comme on l'a vu en 1917-1978 en Tanzanie, au Rwanda, au Burundi et au Zaïre.
" Un paysan qui passe la journée entière à surveiller trois maigres chèvres est, quoi qu'on en dise, un chômeur ", estime Allo Ojuka, éditorialiste du Daily Nation de Nairobi. Pour le B.I.T., cela ferait une soixantaine de millions de chômeurs, soit près de la moitié de la population adulte du continent. Selon le nouveau président kényan, M. Arap Moi, le chômage est une "véritable bombe à retardement". Une enquête a montré que 13 % des 1 800 diplômés en 1977 de l'université de Nairobi ne trouveraient pas d'emploi pendant au moins trois ans. Il est vrai que les qualifications ne sont pas toujours à la hauteur du diplôme et que l'obtention d'un emploi peut être davantage affaire de relations sociales ou ethniques - que de mérite. Il reste que la ville, secteur moderne n'offre que des possibilités bien limitées de création de nouveaux emplois et que l'enseignement universitaire détourne généralement les étudiants du secteur rural.
" Compte tenu de la situation de beaucoup de diplômés qui n'ont aucun espoir de trouver sur le champ un emploi, le problème devrait susciter toutes sortes de maux sociaux : vols, prostitution, délinquance juvénile, destruction de foyers et autres développements qui font frémir ", estime M. Chegte KibMhla un haut fonctionnaire du ministère kényan du travail. A quelques exceptions près - notamment celles de la Tanzanie et du Mozambique, - l'Afrique indépendante n'a pas su, au départ, enrayer un mouvement d'urbanisation souvent créé par la colonisation européenne.

Squatters et bidonvilles

Au Kenya, ancienne colonie de peuplement, un système triangulaire de financement a permis, depuis l'indépendance, le transfert de l'immense majorité des anciennes " terres blanches " à
des Africains. Mais, en dépit d'une forte croissance de la production agricole et d'un relèvement des revenus plus rapide à la campagne qu'à la ville, le revenu moyen d'un rural demeurait. fin 1977, le sixième du revenu moyen de l'habitant de la capitale. Ce rapport ne souligne pas les écarts de revenus, en milieu rural comme en secteur urbain. Surtout, depuis 1970, 65 % des fonds publics d'aide à 1a.constuction sont dispensés dans le Grand Nairobi.
Il faut une politique des villages ", estime M. Akin Mabogunje, professeur à l'université d'Ibadan (Nigeria) , avant d'ajouter que la création de centres Industriels en secteur rural sous-développé n'a servi qu'à." aggraver la pauvreté et la misère de la population rurale ! ". En 1975. près de la moitié des Etats d'Afrique n'avaient pas encore pu procéder à un recensement général de leur population. En promouvant les collectivités rurales et en investissant en priorité dans les campagnes, la Tanzanie est l'un des rares pays du tiers-monde à avoir endigué une croissance urbaine démesurée, quitte à négliger dans les villes les infrastructures déjà. existantes.
Même en ce qui concerne le logement en secteur urbain, la définition de politiques se fait encore attendre. La construction se poursuit, selon les normes occidentales, qui ne correspondent pas au mode .de vie africain. de logements sociaux, où l'on s'entasse à cinq ou six dans deux pièces et dont les parties communes sont vite à l'abandon. A Nairobi, où le salaire minimum est à peine supérieur à 200 francs par mois, la location. mensuelle d'une maisonnette à l'anglaise varie entre 400 francs et 2 500 francs. En règle générale, les deux. tiers des citadins du tiers-monde n'ont pas les revenus nécessaires à rachat des habitations les moins chères. Il faut compter également avec, l'absence de mise en valeur des matériaux locaux. Au Nigeria, des règlements interdisent la construction d'habitations en bois. Résultat : 80 % des matériaux de construction sont importés et, faute de moyens, les taudis se multiplient.
Le Mozambique et la Zambie tentent de faire face à ce problème. A Lusaka, des crédits sont ouverts pour aider les habitants à aménager leurs taudis, alors qu'ailleurs. des opérations de police sont montées pour chasser les squatters ou raser les bidonvilles, ce qui est à la fois impopulaire et inutile: les squatters reviennent toujours, les bidonvilles se reconstituent. au mieux, un peu plus loin. A Maputo, les autorités ont conçu un projet de réhabilitation pour les " caniços ", quartiers populaires habités par près de quatre cent mille personnes. Ils devraient être dotés de l'infrastructure alors que la distribution de titres de propriété invitera les habitants à investir leurs maigres économies dans leurs logements. Ailleurs un bidonville peut être rayé de la carte à l'aurore afin de " préserver la beauté " d'une métropole.
Maintenant que le plis est pris, l'Afrique peut, au mieux, espérer ralentir le rythme de l'explosion urbaine. Mais le handicap est lourd. Au prorata de la population, même les économies expansion ont moins d'emplois à offrir actuellement que voilà dix ans. Rien n'indique que cette tendance puisse se renverser dans la décennie prochaine. Depuis deux ans, le Kenya exporte de la main-d'œuvre vers le Proche-Orient. Le Malawi. vient de reprendre l'envoi de travailleurs dans les mines sud-africaines. Plus de la moitié de la population de l'île du Cap-Vert est partie chercher du travail ailleurs. Le Lesotho continue d'exporter, vers l'Afrique du Sud, près de la moitié de sa main-d'œuvre. L'émigration nord-africaine vers l'Europe ne constitue jamais que le mouvement le plus important. Tout se passe comme si la métropole locale, tout en demeurant un puissant centre d'attraction, devenait peu à peu une étape avant le contrat de travail à l'étranger.

De citadins désorientés

Cette tendance, en Afrique noire ne fait qu'accentuer l'ambivalence des attitudes à l'égard. de ce qui est ressenti comme une monstruosité : la construction urbaine. Le citadin est un "individu anonyme, disponible - bien que restant toujours sur ses gardes. Il habite souvent là en célibataire, fragilement accroché à un lambeau de parenté ou à un groupe de camarades. Il vit isolé parmi les étranges, désorienté par la confusion des coutumes, la nouveauté des usages et les tentations " constatait, voilà déjà vingt ans, Georges Balandier (2). Les réflexes ne se modifient que lentement; "Les cités se métamorphosent, mais, cette poussée du progrès soulève autant d'inquiétudes que d'espoirs " , souligne une récente enquête sur Nairobi. (3). La méfiance paysanne demeure.
De préférences naissances, mariages, décès - "les principales bases d'une vie, - se célèbrent encore au village. En priorité. les économies se réinvestissent à la campagne. Pour des raisons de revenus, la femme et les enfants demeurent sur le petit lopin de terre au village : là-bas, la nourriture et l'éducation des enfants coûtent moins cher. Les changements - attrait de la spéculation foncière urbaine, du profit rapide - sont lents à. entrer dans les mœurs et n'affectent qu'une minorité de nantis. La ville est conçue comme une occasion de réussite financière ou de survie tout court. On Y est, le plus sou vent, de passage, même si c'est pour toute la vie. A l'exception d'une nouvel1e classe possédante - ou occidentalisée, - il est jugé souhaitable d'éduquer les enfants ailleurs.
La sécurité, c'est encore le maintien de solides liens avec la communauté villageoise, - assurance d'un statut sociale valable, - lieu où l'on espère - souvent à tort - profiter un jour des bénéfices d'années de sacrifice. Ancien symbole du pouvoir colonial, aujourd'hui lieu où l'homme d'affaires peut obtenir un crédit, où un jeune diplômé peut tenter d'amorcer une carrière, mais dont l'environnement est jugé instable et incertain, - la ville n'est rien de plus qu'un moyen, surtout sur les hautes terres sans tradition urbaine de l'Afrique noire.

Jean-Claude Pomonti

(1) Heinemann, Nairobi, 1972.
(2) Dans Afrique ambiguë, Paris, Plon, 1957.
(3) Cf. Mare H. Ross, Grassroots in an African City. Political Behavior in Nairobi, Cambridge, M.I.T. Press, 1975.