" Faire boutique son cul "

Le Monde 20/11/1998

L'autre Afrique entre don et marché de Serge Latouche.
Albin Michel, 248 p., 130 F.

Reprenant son bâton de pèlerin du tiers-monde, Serge Latouche est allé observer en Mauritanie l'économie du don, mais aussi la très remarquable organisation des forgerons soninkés, la sorcellerie au Cameroun, mais encore l'économie informelle à Grand-Yoff, dans la banlieue de Dakar. Et il nous rapporte une foule d'impressions fort intéressantes. L'Afrique officielle, celle qu'on nous présente dans les médias avec son cortège de génocides, de famines et de pandémies, c'est aussi celle d'Etats dégénérés qui renforcent la dépen-dance des élites locales par rapport aux bailleurs de fonds occidentaux, tout en dotant ces mêmes élites d'un surpouvoir sur les braves gens qu'elles sont censées administrer. Ces Etats, dans leur interminable agonie, ne transmettent pas ce qui leur reste de souveraineté à la société civile, mais lèguent plutôt leur capacité de nuisance aux appareils bureaucratiques, militaires ou policiers qu'ils ont nourris en leur sein.
Délaissant ces cadavres fort peu exquis, notre auteur est allé à la rencontre de l'autre Afrique, ne serait-ce que pour répondre à la question: comment tout un continent sinistré parvient-il à survivre? Or, justement, cette autre Afrique est bien vivante. Elle survit " au plus juste prix" grâce à toutes sortes de trafics: roulant avec de l'essence détaxée, vêtue de vêtements importés clandestinement, écoutant des cassettes piratées, achetant dans les marchés de voleurs les larcins recyclés, les cargaisons détournées. Ce dumping social qui menace l'Etat-providence d'Occident par des exportations à bas prix, favorise la survie des damnés de la terre. " Un système de prix incroyablement bas permet aux reliés de se débrouiller avec des ressources monétaires très limitées, observe Latouche. Il n'y a là pas de place ni de prise pour un prélèvement fiscal conséquent. " Au demeurant, la guérilla silencieuse que l'autre Afrique livre à l'état pourrait s'avérer à terme autrement plus efficace que les flambées révolutionnaires dont les lendemains
sont promis au désenchantement.
Cette Afrique de la débrouille et du bricolage nous apporte encore d'autres leçons, concernant cette fois le rapport entre le don et l'économie, dont on sait la riche, complexité depuis les travaux fameux de Marcel Mauss. Le don, rappelle Latouche avec pertinence, ,ne supprime pas les injustices. On peut même prétendre qu'il "vise à, reproduire l'inégalité tout en la rendant supportable ". Les esclaves restent des esclaves. "Même affranchis, remarque notre auteur, leur statut social change si peu que la Mauritanie a dû abolir par deux fois l'esclavage sans que les mœurs en soient modifiées de façon significative. " Surtout, dans une société non marchande, rien n'est gratuit puisque rien n'est payant. Latouche pousse le paradoxe jusqu'à remarquer que la logique du don ne fonctionne vraiment qu'en Occident, grâce précisément à la séparation et à l'autonomisation du domaine marchand.

Du coup, lorsque la logique marchande pénètre dans les sociétés jusqu'alors dominées par le don, elle serait, d'après notre auteur, poussée beaucoup plus loin que chez nous, qui aurions su, semble-t-il, maintenir des zones hors marché, notamment dans le domaine des alliances matrimoniales. En Afrique, la monnaie ronge les relations les mieux établies. Pour s'en procurer, le maître change son client en salarié ou le dépouille, le sujet se refuse à toute allégeance, l'épouse s'écarte des liens du mariage, le fils abandonne son père. Non seulement hommes et femmes sont objets de marché, mais une véritable commercialisation du corps fait partie des attitudes mentales. La marchandisation atteint jusqu'à la vie politique, qu'elle a intégralement privatisée.
Serge Latouche fait remonter l'origine de la "surmonétarisation" actuelle à la traite des Noirs, antérieure à la colonisation proprement dite, les cadets étant vendus par leurs propres aînés, les filles par leurs pères. Le marché de la chair serait en voie de perfectionnement, si l'on ose dire. "Outre sa force de travail et ses facultés productives, remarque l'auteur, chacun est un entrepreneur qui peut spéculer sur la vente de ses efforts, de son patrimoine corporel (sang, organes, peau, sperme ou location d'utérus). " La femme, nous dit-on, maîtrise parfaitement la circulation des hommes sur son corps. La corruption marchande de la dot traditionnelle débouche " assez naturellement " sur des formes plus ouvertes de prostitution. La prostituée elle-même ne fait rien d'autre que traiter son activité comme une entreprise individuelle plus ou moins rentable, son corps comme un capital à exploiter. La sublime formule "Faire boutique son cul" signalerait une position dans laquelle l'Africaine libre ne subit ni l'opprobre des autres ni le mépris de soi. La femme occidentale est-elle aujourd'hui tellement éloignée de cette situation? Toutefois, l'hyper-marchandisation qui s'est emparée du continent, menacerait à terme l'autre Afrique elle aussi d'une totale déréliction.
Faut-il lui venir en aide? Surtout pas! "Toute aide, toute volonté d'aider est inéluctablement suspecte ", s'insurge notre auteur. L'autre Afrique n'a que faire de notre sollicitude intéressée, elle a besoin de reconnaissance et de confiance plus que de rations alimentaires. Et, si vraiment on veut l'aider, il faut lui demander de l'aide. Or il y a dans cette Afrique-là de véritables experts des relations harmonieuses entre l'homme et son environnement, des spécialistes en relations sociales, des docteurs ès rapports intergénérationnels, etc. En acceptant de solli-citer leurs conseils, conclut notre auteur, peut-être pourrions-nous troquer notre " pauvreté " contre leur " richesse ".
On voudrait bien suivre Serge Latouche sur ce chemin prometteur s'il ne gâtait ses observations par des considérations hasardeuses sur le savoir économique occidental, qui reposerait, selon lui, uniquement sur le rationnel et le calcul quantitatif. C'est bien ce qu'une certaine vulgate, malheureusement, véhicule quotidiennement. Mais on pouvait attendre d'un économiste aussi averti mieux qu'une caricature dépassée maintenant depuis plus d'un siècle!

Philippe Simonnot