Excision ; Enterrer le couteau

L'Express du 14/06/2004

«Les mutilations sexuelles féminines, un autre crime contre l'humanité»: c'était l'intitulé de la journée d'information organisée à l'Académie de médecine, le 10 juin. Alors que, en Afrique, des femmes se battent pour faire reculer cette pratique, à Paris, Pierre Foldes, chirurgien urologue et responsable en Asie de Médecins du monde, a inventé une technique de réparation du clitoris (lire l'entretien).

Boubou safran et boucles savamment coiffées sous sa toque, Oumar Sado Bah, 34 ans, jure qu'elle ne coupera plus jamais un clitoris: elle enterre publiquement le couteau dans un trou symbolique de 15 mètres. Pendant dix-huit ans, cette mère de famille guinéenne a pratiqué son commerce, hérité de sa grand-mère, dans un pays, la Guinée forestière, où 99% des femmes sont excisées. «C'était mon gagne-pain et je ne me posais pas de question.» Jusqu'au jour où l'accident s'est produit. Une fillette est morte. Ourya Sall, 60 ans, une ancienne exciseuse originaire de Mbour venue assister à la déclaration publique d'abandon de cette pratique traditionnelle dans 96 villages de la région de Kolda, dans le sud du Sénégal, a fini par estropier sa propre fille, malgré sa longue expérience. «Il m'est arrivé d'exciser jusqu'à 15 gamines par jour, raconte-t-elle. Quand ce fut le tour de la mienne, elle ne s'en est jamais remise...» Incontinente à vie. A Soutouré ou à Médina Samba Kandé, deux villages peuplés majoritairement, dans ces régions proches du Mali, de la Guinée et de la Guinée-Bissau, de Peuls et de Malinké, les exciseuses locales ayant accepté de déposer le couteau répugnent à parler de leurs déboires. Ces femmes souvent illettrées préfèrent mettre sur le compte de l'adoption par le Sénégal, en janvier 1999, d'une loi interdisant l'excision la raison qui les a amenées à arrêter une activité très lucrative: une de ces interventions peut rapporter jusqu'à 5 000 francs CFA (environ 10 euros avec les dons en nature - lessive, lames, etc.). Certaines ont pu se faire construire une maison grâce à cet argent.

Un processus irréversible
Les sketchs joués pendant les cérémonies, ponctuées de chants et de danses, marquant la déclaration solennelle de renonciation aux mutilations génitales féminines et au mariage précoce sont sans ambiguïté: médusés, les spectateurs assistent à l'agonie d'une fillette et aux pleurs de sa famille. La petite excisée risque, sous la morsure de la lame, la syncope ou, pire, l'hémorragie. Et, si elle en sort indemne, des complications surviendront le jour où elle accouchera, explique une matrone (sage-femme), Djeneba Kané, coordinatrice des anciennes exciseuses du Fouta-Djalon. Dans cette région entre le nord du Sénégal et la Guinée, la résistance à l'abandon de cette pratique est encore très vive, au nom de l'islam.

«Le poids de la tradition est tel que les femmes ont du mal à faire le lien entre l'excision et ses conséquences sur la santé et la reproduction», affirme Molly Melching, directrice de l'ONG Tostan, au Sénégal. Après de nombreuses années en Afrique, cette sympathique Américaine a compris que l'éradication d'une pratique néfaste, mais très largement répandue dans certaines ethnies, ne pouvait pas être imposée, mais qu'elle devait venir d'une prise de conscience des populations elles-mêmes. «La méthode Tostan replace l'abandon de l'excision dans un programme plus vaste d'alphabétisation des filles et de lutte contre la pauvreté», explique-t-elle. L'engouement de la délégation guinéenne, venue en nombre assister à la déclaration publique de renonciation de Médina Samba Kandé, montre, selon le Pr Gerry Mackie, auteur d'un modèle statistique liant l'abandon de l'excision à celui du bandage des pieds en Chine, que le processus est entré dans sa phase irréversible. C'est la dix-septième déclaration organisée au Sénégal depuis 1997 par Tostan, avec l'aide de l'Unicef. Au total, 1 367 villages sur les 5 000 pratiquant l'excision y ont déjà renoncé.

Au Burkina comme au Sénégal, il existe des textes réprimant cette pratique, mais ce n'est pas le cas au Mali, en Gambie ou en Guinée-Bissau. D'où une «transhumance» des exciseuses, quand ce ne sont pas les parents eux-mêmes qui envoient leurs filles dans les pays voisins. Les élus de plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest insistent sur la nécessité d'harmoniser les législations. «Les choses avancent lentement», reconnaît un parlementaire sénégalais, qui compte sur l'exportation de bonnes pratiques. En attendant, Oumar Sadoh Bah peut repartir dans sa Guinée natale, convaincue que l'excision n'est pas une fatalité pour ses deux petites filles et qu'elle a eu raison de se reconvertir dans le maraîchage.

Christine Holzbauer

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Pierre Foldes
«On peut soigner ces femmes»

Propos recueillis par Sophie Massieu

Qu'est-ce qui vous a amené à vous intéresser à l'excision?
Au cours de missions en Afrique, j'ai soigné des femmes victimes de fistules vésico-vaginales, conséquences de leurs mutilations sexuelles. 65 millions d'Africaines en souffrent. Elles deviennent incontinentes, et cela leur vaut une mise au ban de leur société. Parfois, elles en meurent. Les médecins africains ne savent pas opérer ces femmes. Nous, si. Et c'est là, il y a vingt-cinq ans, que j'en ai rencontré qui, face à face avec le médecin, ont osé parler de l'excision. Parce qu'elles avaient mal.

Et vous n'aviez aucune technique à votre disposition?
Non. Aucun scientifique ne s'était intéressé au clitoris, alors que les techniques de réparation de la verge prospèrent. J'ai donc travaillé de manière empirique. En Afrique d'abord, en France ensuite, où au moins 30 000 femmes seraient excisées. Il s'agit de restaurer l'organe lui-même et sa physiologie. C'est une opération réparatrice, pas de la chirurgie esthétique. L'excision n'ampute que la partie visible du clitoris. Il suffit d'aller chercher sa partie interne, en libérant les ligaments qui le retiennent, et de le réinnerver. Cette technique est au point depuis six ans environ. Je milite pour que cet acte soit remboursé par la Sécurité sociale, ce qui serait logique puisque la France est le seul pays à avoir fait de l'excision un crime. J'ai opéré à peu près 200 femmes et je reçois des dizaines de demandes chaque mois. Je ne peux pas répondre à toutes et mes confrères urologues ne se bousculent pas pour pratiquer cette intervention, par peur des menaces et parce que cela ne rapporte pas d'argent.

Il faut dire que vous recevez des menaces de mort...
Je ne veux pas y prêter attention. Ce qui m'intéresse, moi, c'est de soigner ces femmes, qui souffrent dans leur chair, leur identité féminine et leur sexualité tronquée, et d'être le porte-parole des milliers de femmes qui ne veulent plus de l'excision. Auprès du grand public, mais aussi de mes confrères. Certains gynécologues vont jusqu'à dire à leurs patientes qu'elles ont été «bien excisées»!