Les enfants guerriers de Monrovia

Le Monde 18/09/1996

C'était une ville, une capitale; celle d'un pays qui a, petit à petit, cessé de l'être. La folie meurtrière. de "généraux " de quatorze ans en a fait un champ de ruines où les survivants tentent, chacun à sa manière, de subsister.

L'immeuble domine, de sa masse de béton, tout Monrovia. Ce fut un grand hôtel, une usine à tourisme, le Ducor. Aujourd'hui, les moquettes sentent l'urine. Les escaliers n'ont pas vu la lumière électrique depuis six ans. Dans. les couloirs interminables, des, enfants s'amusent avec des jouets faits de fil de fer. .Ici les premiers " déplacés" sont arrivés en 1990. Depuis, la population de réfugiés a grossi au rythme des naissances. Des " privilégiés ", eux, car ils ont toujours eu un toit. Au septième étage, siègent, dans quatre pièces, les studios de l'ELBC, la radio d'état libérienne, et son équipement de fortune, bricolé un nombre incalculable de fois. Du balcon, on découvre la capitale du Liberia; en avril et en mai, on pouvait y suivre les combats et voir la ville, peu à peu, se transformer en champ de ruines.
Du septième étage de l' " hôtel " Ducor, donc, Titus Kessely donne, tous les matins, les cours du marché, assortis de quelques considérations philosophiques - "Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir" est l'une de ses maximes favorites -, que les événements s'emploient systématiquement à démentir. Cet été, le sac de riz a atteint 2 000 dollars libériens (150 francs), alors qu'un fonctionnaire gagne 200 dollars libériens. Comme le fait remarquer l'un d'entre eux, " il faut travailler dix mois pour se nourrir deux mois ". Une pause. "En théorie, parce que personne n'a été payé depuis décembre 1995."
Ce matin-là, Titus Kessely aborde un sujet tabou: "On trouve un nouveau produit sur nos marchés, mais si on le trouve au marché, on ne le retrouve plus à la maison le soir. Et quand on mange, on peut se demander où est passé mon c-h-i-e-n." Il épelle, pour faire rire ses auditeurs, pour atténuer un peu la brutalité de la situation.
Il n'empêche, les Monroviens mangent leurs chiens, qui se vendent 400 dollars libériens pour une belle pièce, ces mêmes chiens qui se sont transformés en charognards pendant les derniers combats. Le riz n'est plus distribué par le programme alimentaire mondial. L'approvisionnement est assuré par un négociant libanais qui affirme ne pouvoir augmenter les quantités importées, parce que le marché n'est pas solvable. Les " insolvables" se contentent, eux, du bulgur, le blé concassé distribué par le programme alimentaire mondial. Au Liberia, comme dans toute l'Afrique de l'Ouest, la consommation de bulgur est un signe extérieur de déchéance. L'année dernière encore, des réfugiés sierra-léonais regroupés dans un camp de la banlieue de Monrovia avaient organisé une manifestation contre l'introduction du bulgur dans leurs rations. Aujourd'hui, il se revend au marché.
Capitale d'un pays qui n'existe plus vraiment, Monrovia avait gardé l'allure d'une vraie ville jusqu'au printemps dernier. Par deux fois, les, troupes de Charles Taylor, le chef du Front patriotique national du Liberia (NPFL, la principale faction armée qui déclencha la guerre civile dans la nuit de Noël 1989) ont failli y entrer. En 1990, le NPFL s'était avancé jusqu'à l'ouest de la cité, pillant, entre autres, les studios de la radiotélévision et la mairie. Mais le centre commerçant, le quartier résidentiel de Mamba Point et le port maritime avaient été épargnés.
En 1992, Taylor avait lancé l'opération " Octopus" (pieuvre), destinée à prendre Monrovia en ouvrant plusieurs fronts; mais seuls les faubourgs avaient été touchés. A chaque fois, ce sont les forces d'interposition ouest-africaines - essentiellement nigérianes - de l'Ecomog qui ont repoussé les hommes de Charles Taylor.
Les soldats de l'Ecomog sont omniprésents à Monrovia. Chaque carrefour a son barrage, tenu par des Nigérians, des Ghanéens, des Guinéens. Ils laissent repartir les voitures qu'ils ont interceptées moyennant un petit pot-de-vin de 5 ou 10 dollars s'ils sont corrompus (Nigérians, disent les Libériens) ou après une fouille plus ou moins approfondie s'ils sont honnêtes. Au fil des ans, les Monroviens avaient fini par oublier leurs exactions pour ne plus voir en eux qu'un rempart contre la violence des factions. Dans le reste du pays, les populations étaient condamnées aux travaux forcés par des généraux de quatorze ans. A Monrovia, on pouvait garder l'illusion d'une vie ordonnée, où la sécurité était assurée, où personne ne mourait de faim, grâce à l'aide internationale.
Dans les magasins, appartenant la plupart du temps à des commerçants libanais, on pouvait tout acheter, des ordinateurs et des réfrigérateurs, des cassettes de musique arabe, des chaussures de sport américaines. Sur Broad Street, la rue commerçante, sur le pont qui relie la ville à la zone portuaire de Bushrod Island, les 4 x 4 des organisations humanitaires se suivaient pare-chocs contre pare-chocs. ..
De cette normalité, il ne reste presque plus rien; un réseau téléphonique qui fonctionne envers et contre tout, une brasserie et une usine de Coca-Cola qui approvisionnent le marché, quelle que soit l'intensité des combats. Le reste a disparu. Le 6 avril, la guerre est entrée dans la ville. Quand elle a reflué, deux mois plus tard, des quartiers entiers avaient été rasés, des milliers de.personnes étaient mortes. Officiellement, le ministère de la santé a dénombré 1000 morts par balles ou par roquette et 700 victimes d'accidents de la route. Pendant ces deux mois de folie, près de 500 véhicules d'organisations humanitaires ont été volés par des gamins qui, la plupart du temps, ne savaient pas conduire et ont provoqué des collisions terribles. Sur les plages, des équipes continuent d'exhumer les cadavres enterrés à la hâte, et l'on ne sait toujours pas combien de corps rendront ces cimetières improvisés. Dans les camps de personnes déplacées, dans les quartiers défavorisés, des enfants, des vieillards, continuent à mourir de malnutrition ou du choléra.
Il y a, à Monrovia, environ 700 lits d'hôpital pour 1 300 000 habitants. Swedrelief est apparu en 1990, au début de la guerre. Ce grand hangar construit par une organisation suédoise en a gardé le nom, même s'il est désormais géré par Médecins sans frontières. Aujourd'hui on y accueille les victimes de l'épidémie saisonnière de choléra ainsi que des enfants mal nourris, ventre gonflé, cheveux blondis par le syndrome de Kwashiorkor.
C'est là qu'exerce le docteur John Mulbah. Ce chirurgien de quarante ans, formé en Guinée, n'a pas quitté le Liberia, contrairement à l'immense majorité de ses confrères. Il explique qu'il aurait été trop compliqué d'organiser le départ de toute sa famille. Lors des derniers combats, il a opéré près d'une centaine de combattants, généralement blessés aux membres la plupart du temps, les miliciens atteints au torse ou à la tête ne survivent pas. Il a consigné ses observations et en tire un relatif réconfort: "Je n'ai pas opéré de combattants de moins de douze ans, cette fois, et pas une seule fille."
Ce chirurgien est devenu un expert ès fighters. D'après lui, lorsque l'un de ces enfants soldats, souvent recrutés de force avant l'âge de dix ans, est blessé au combat, il y a trois chances sur quatre pour qu'il abandonne la lutte armée. Mais les 25 % restants s'endurcissent, et il lui est arrivé de soigner plusieurs fois de suite les mêmes combattants, qui passent le cap de l'adolescence traînant derrière eux une courte vie remplie d'horreur.
Le docteur Mulbah est le chirurgien de la clinique du Barclay Training Center. Située au beau milieu de la ville, cette caserne de style colonial - une immense pelouse d'exercice bordée par des tribunes, des casernements, un hôpital et une chapelle - s'est transformée en camp retranché pendant les combats du printemps. Les civils d'ethnie krahn s'y sont réfugiés sous la protection de leurs milices, le Conseil pour la paix au Liberia (LPC), les Forces armées libériennes (AFL, qui restent théoriquement l'armée gouvernementale) et le Mouvement uni de libération, branche krahn (Ulimok), que dirige l'imprévisible "général" Roosevelt Johnson. C'est de là que jaillissaient les combattants krahns pour affronter les forces coalisées du NPFL et de la branche mandingue de l'Ulimo. Les combats s'accompagnaient toujours de pillage. Plus de trois mois après le cessez-le-feu, les alentours de la caserne restent un marché aux voleurs, où les Monroviens tentent de reconstituer leur mobilier, négociant avec des combattants irascibles le rachat de meubles, de portes ou de fenêtres dont ils sont les légitimes propriétaires.
L'Ecomog a repris pied dans le quartier et partage le camp Barclay avec les AFL. Mais la situation reste tendue. Contrairement à ce qu'affirment leurs chefs, les fighters ne sont pas repartis en brousse. "Ces gamins ont cru qu'ils étaient devenus riches, explique un fonctionnaire. Ils avaient volé un millier de dollars américains et ils pensaient que ça leur durerait toute la vie. Mais maintenant, leurs chefs les ont laissé tomber et ils ont tout dépensé. Ils ont enterré ou caché leurs armes, et la seule chose qu'ils puissent faire pour survivre, c'est de les récupérer pour s'en servir. "
La plupart des combattants blessés au printemps ont quitté la clinique du BTC. Ne restent que ceux qui ont eu besoin de greffes osseuses ou ceux dont les blessures s'étaient infectées, faute de soins immédiats. Le docteur Mulbah doit faire face à une multitude de revendications. La plupart des patients se plaignent d'être mal nourris, certains ont des idées très arrêtées sur leur traitement et sont convaincus que seule une radiographie les remettra sur pied. Le chirurgien dose humour et fermeté, se conduit presque comme si ces jeunes gens n'étaient pas, pour la plupart, des tueurs chevronnés. Dans les environs du camp, on peut croiser un très jeune homme qu'on vous désigne comme "le général Walk like God Walk like Devil [marche comme Dieu, marche comme le diable]. Il était au NPFL quand l' Ulimok l'a fait prisonnier. Il s'est rallié à eux et Charles Taylor [le chef du NPF] a fait exécuter toute sa famille. Maintenant il n'a plus peur de mourir ".
Dans le no man's land qui sépare le BTC des ambassades américaine et française, les quelques murs encore debout sont couverts de graffitis rappelant le passage de ces "généraux ". Certains d'entre eux sont calqués sur les slogans des gangs des ghettos afro-américains, comme " Fuck la police ".
A une autre échelle, le principal John Boimah, qui dirige la Matida Newport Junior and Senior High School, établissement d'état qui accueille les élèves du secondaire partage quelques-uns des souci de ses collègues de South Centra ou d'East New York, avec, dans le rôle des gangs, les factions armées. "A partir de 1990, la discipline s'est dégradée. Cette année-là quatre de nos professeurs ont été tués par des élèves à qui ils avaient refusé le passage dans la .classe supérieure. " Avec son équipe, le principal a renoncé à l'excellence académique pour se concentre sur la discipline.
Cette année encore, il comptait plusieurs membres de faction parmi ses élèves. "j'avais édicté un règlement, aux termes duquel toute personne qui se réclamerai d'une faction ou qui en prononce rait seulement le nom, une fois revêtu l'uniforme scolaire, serait renvoyée. Et ce règlement a été respecté. "

Mais, durant les combats le principal Boimah a perdu deux élèves, don l'un, qui était en second cycle avait le grade de général, sans doute au NPFL puisque "les autres élèves disaient qu'il avait été entraîné au Burkina ", un pays qui a longtemps soutenu la faction de Charles Taylor. Maintenant, le collège est occupé par les habitant du quartier qui ont perdu leur maison.
Ce centre d'accueil n'est pas reconnu par les autorités, et M. Boimah espère que les déplacés lu laisseront bientôt la place afin d'assurer la rentrée scolaire. Sans livres, sans matériel. Se posera de nouveau la question de la réintégration des combattants, qui sont pour la plupart, d'âge scolaire.
Au début des années 90, l'Unicef avait lancé un programme dit " Guns for school " (rends ton fusil et tu iras à l'école). Les combattants qui remettaient leurs armes recevaient une aide en nourriture et en logement s'ils suivaient régulièrement les cours d'un établissement scolaire.
Un privilège qu'ils partageaient avec les élèves les plus brillants, à condition que ces derniers fussent issus des milieux les plus démunis Les autres doivent se débrouiller comme ils peuvent, dans l'espoir ténu d'entrer à l'université afin d' obtenir un diplôme qui leur ouvrira les portes d'un marché du travail inexistant. Comme aux Etats Unis, le principal Boimah a fait remplir aux élèves qui quittent Matida Newport un " yearbook ", Un annuaire de promotion, dans lequel les diplômés doivent indique: leurs ambitions; à peine un sur dix a pu indiquer sa vocation.

Thomas Sotinel