Enfants esclaves
Les plantations de la honte

L'Express du 15/03/2001

Achetés quelques centaines de francs, des milliers de gosses maliens, parfois tout juste âgés de 7 ans, récoltent coton et cacao pour les planteurs ivoiriens. Ce trafic dure depuis des années et ne cesse de s'amplifier. Gouvernements et ONG tentent péniblement d'y mettre un terme (en vidéo dans l'article, des extraits du reportage de Gilbert Charles)

Il est 11 heures du matin. Il fait déjà 35 à l'ombre, mais il n'y a pas un seul coin d'ombre sur ce champ de coton des environs de Korhogho, dans le nord de la Côte d'Ivoire. Penchés sur les plants desséchés, une dizaine d'ouvriers cueillent depuis 6 heures les flocons blancs sous le cagnard. Parmi eux, trois gamins de 12 ou 13 ans, en sueur et vêtus de haillons, qui traînent leurs sacs de fleurs comme des boulets sous le regard sévère du propriétaire, un grand Peul en boubou bleu. Celui-là s'appelle Diakali: tee-shirt déchiré et chaussures en plastique, il n'a jamais été à l'école et ne parle que le dioula. Voilà déjà deux ans qu'il a quitté sa famille et son village des environs de Sikasso, dans le sud du Mali. Oui, ses parents étaient d'accord pour le laisser partir. «Et tu es bien traité ici? - Non», répond-il vivement en secouant la tête. Avant de se reprendre aussitôt: «Heu... ça va, je suis en bonne santé...» Diakali n'en dira pas plus: le planteur s'est approché derrière lui, et nous sommes censés faire un reportage sur la culture du coton, pas sur les enfants esclaves...
M. Maïga, riche commerçant ivoirien d'origine malienne, possède deux boutiques, des troupeaux, cette plantation de coton... ainsi que sept petits ouvriers achetés, comme Diakali, pour quelques centaines de francs à un trafiquant qui les fait venir du Mali. Et quand on lui demande pourquoi il emploie des gamins et pas des adultes, il répond simplement, d'un air excédé: «Parce que les adultes ont de la famille, des obligations... Et puis les enfants sont plus dociles.» Tout simplement.

Partout en Côte d'Ivoire, de la savane à la forêt, des champs de coton aux plantations de cacao ou de café, on tombe sur ces enfants déracinés qui triment de l'aube au crépuscule. Ils viennent pour la plupart du Mali, où ils sont ramassés dans les villages et amenés par cars entiers de l'autre côté de la frontière, avant de se retrouver condamnés au travail forcé dans des campements agricoles. «On estime à environ 15 000 le nombre de mineurs actuellement retenus dans les campagnes ivoiriennes, explique Pierre Poupard, responsable de l'Unicef à Bamako. Les plus jeunes ont 7 ans, un quart d'entre eux ont moins de 14 ans.» En décembre 1998, une étude menée par le bureau de l'organisation internationale à Abidjan a fait scandale en révélant l'ampleur de cette traite, jusque-là niée par les autorités. L'enquête montrait le régime inhumain réservé à ces gamins, enfermés la nuit, contraints à des horaires de bêtes de somme, sous-alimentés et parfois torturés...

Le mirage d'un travail facile
Phénomène endémique dans toute l'Afrique de l'Ouest, le trafic des enfants a pris ces dernières années les dimensions d'une véritable industrie entre le Mali, touché par la sécheresse et la pauvreté, et la Côte d'Ivoire, en proie depuis quelque temps au chaos, aux émeutes et aux coups d'Etat, où les planteurs sont de plus en plus friands de cette main-d'oeuvre naïve et bon marché. Il a fallu attendre décembre 1999 et le départ du général Gueï pour que le rapport de l'Unicef soit officiellement publié à Abidjan. En septembre 2000, après de longues tergiversations, les gouvernements malien et ivoirien ont fini par signer un accord de coopération destiné à mettre fin au trafic.
Mais, aujourd'hui, rien n'est vraiment réglé. Les taxis-brousse et les autocars qui font la navette entre Bamako et Abidjan continuent d'alimenter les plantations. Les douaniers arrêtent régulièrement des véhicules emplis de gamins sans papiers qui, en général, prétendent voyager seuls. La plupart des passeurs contournent la frontière en faisant traverser les enfants à pied, de nuit, par des pistes de brousse. Mais le trafic est tel qu'il ne se passe plus une semaine sans qu'on découvre une nouvelle cargaison.
Au commissariat de Sikasso, la grande préfecture du sud-est du Mali, un groupe de 11 enfants, dont trois filles, poireautent ce jour-là sur un banc à l'ombre d'un manguier. «Ils ont été interceptés à la douane de Zégoua, à 100 kilomètres d'ici, explique le commissaire Aly Samake. Ils viennent tous de Bankass, en pays dogon: il y a la sécheresse là-bas, alors les jeunes du village ont décidé de partir. Demain, nous allons les remettre dans un bus.» Les trois adultes qui les accompagnaient ont réussi à s'évanouir dans la nature. Les trafiquants sont en effet rarement inquiétés. Il arrive qu'on en arrête, mais il s'agit la plupart du temps d'exécutants ou d'intermédiaires. Comme ces deux chauffeurs d'autobus qui croupissent depuis huit mois à la prison de Korhogho, en Côte d'Ivoire. «Ils conduisaient un bus de 67 passagers, dont 40 enfants sans papiers, explique le procureur adjoint Thierry Dailly. Ils ne veulent pas reconnaître qu'ils allaient les vendre. Ils prétendent qu'ils étaient tous attendus par des parents.»
A défaut de stopper le commerce, les ONG tentent d'organiser l'accueil des petits clandestins récupérés par les autorités. A Sikasso, l'organisation Aide à l'enfance Canada (AEC) a carrément créé un Centre de transit pour enfants trafiqués, comme l'indique l'écriteau sur un immeuble à l'écart de la ville. Dans une grande salle, à côté des dortoirs, une vingtaine d'adolescents jouent aux petits chevaux sur une natte. «Nous les gardons quatre ou cinq jours, le temps de leur faire passer une visite médicale et des entretiens avec un psychologue, explique Michel Larouche, directeur régional d'AEC, l'une des premières ONG à avoir dénoncé le trafic. Après quoi nous les rapatrions: l'objectif est de leur faire prendre conscience de ce à quoi ils ont échappé, afin qu'ils puissent en parler autour d'eux au retour et dissuader d'autres jeunes de partir. Ceux-là viennent de la région de Nioro, dans le nord du Mali: ils prennent le bus de Bamako demain.»
Problème: certains n'ont pas du tout envie de rentrer, du moins ceux qui ont été interceptés avant de savoir ce qui les attendait. «Ça fait trois fois que j'essaie de partir en Côte d'Ivoire, reconnaît un des adolescents dans un français approximatif. Chez moi, il n'y a rien à cultiver, j'ai sept frères et soeurs et mes parents ne peuvent pas nourrir tout le monde: comme je suis l'aîné, ils m'ont demandé de partir. Si je retourne là-bas, ils ne voudront pas de moi. Tout ce que je veux, c'est trouver un travail, et, si possible, ramener de l'argent.» Au Mali, l'un des pays les plus pauvres de la planète, le revenu moyen est de 5 700 francs par an, plus de la moitié de la population a moins de 15 ans et les enfants doivent apprendre très tôt à se prendre tout seuls en charge. Le taux de natalité est de sept enfants par femme, l'école n'est obligatoire qu'en théorie et à peine 9% des élèves continuent leur scolarité au-delà de la sixième. Dans les campagnes arides du Sahel, il n'est possible de cultiver que quelques semaines par an. Les jeunes n'ont qu'une solution: partir à la saison sèche chercher un travail saisonnier vers des régions plus riches, en général la Côte d'Ivoire. «C'est une vieille tradition ici, depuis longtemps, une sorte de rituel d'entrée dans la vie d'adulte», explique Pierre Poupard. Mais cette émigration traditionnelle, qui concernait à l'origine les adolescents les plus âgés, s'est transformée en trafic à grande échelle au début des années 90, avec l'introduction de la culture du coton dans la région de la Maraoué, dans le nord de la Côte d'Ivoire. Faute de main-d'oeuvre locale, les planteurs ont commencé à faire appel à des Maliens, de plus en plus jeunes, alors que les cours du coton et du cacao s'effondraient, mondialisation aidant. Les rabatteurs, qu'on appelle ici «coaxers» - de l'anglais to coax, séduire - passent dans les villages où ils recrutent les adolescents en leur faisant miroiter un travail facile chez un «oncle» à l'étranger. Ils séduisent les parents en offrant d'emmener gratuitement leurs rejetons ou ramassent tout simplement ceux qui traînent dans la rue et les entassent dans des bus. Certains «recruteurs» n'hésitent pas à rédiger des contrats de travail en bonne et due forme, qui prévoient notamment une rémunération, en général une centaine de francs par mois. Mais l'enfant ne voit pratiquement jamais la couleur de cet argent. Une fois à destination, le coaxer remet les enfants au planteur, qui lui «rembourse» les frais de transport et sa commission, soit environ de 300 à 500 francs par tête de bétail humain. C'est ce qu'on appelle le «système arrivé-payé». Un passage peut rapporter de 10 000 à 20 000 francs - une somme énorme ici - sachant qu'à chaque voyage le rabatteur expédie plusieurs dizaines de gamins.

Les rabatteurs ont pignon sur rue
L'une des plaques tournantes de ce trafic se trouve à la gare routière de Sikasso: un quartier mal famé de rues en terre battue ou règne nuit et jour une effervescence cosmopolite. Partout, autour des échoppes et des autobus, errent des gamins désoeuvrés ou subsistant de petits boulots - cireurs, vendeurs de cassettes, porteurs d'eau. Traînent aussi des nuées de petits mendiants talibés, pensionnaires de ces écoles coraniques qui récupèrent les enfants abandonnés, ou confiés par les familles pauvres, pour leur apprendre le Coran. Et qui les envoient accessoirement quêter dans la rue pour leur «forger le caractère». Autant de jeunes en déshérence qui constituent une proie facile pour les trafiquants.
«Ici, c'est un lieu de transit, où l'on regroupe les enfants avant leur départ pour la Côte d'Ivoire», explique Ibrahim Djabi, secrétaire du syndicat des chauffeurs routiers. Accusés d'être très impliqués dans le trafic, les représentants de la profession ont décidé de jouer la transparence. Ibrahim désigne les hangars où sont habituellement enfermés les enfants pendant deux ou trois jours avant d'être acheminés. Il connaît les principaux coaxers, propriétaires de taxis ou chauffeurs, qui ont ici pignon sur rue, et n'hésite pas à les montrer du doigt publiquement. «Tout le monde sait qu'ils trempent dans le business, ça ne les empêche pas de continuer leurs affaires. Mais on ne veut pas les dénoncer à la police, ce n'est pas notre rôle, et puis, ici, mieux vaut ne pas se mêler de politique.» D'autant que les coaxers «graissent beaucoup de pattes» pour qu'on ferme les yeux sur leur business.
Les mentalités sont cependant en train de changer. Car, parallèlement à ceux qui partent, on voit aussi arriver à Sikasso des enfants rescapés des plantations ivoiriennes, hagards et déboussolés, dont les récits horrifiants commencent à indigner la population. A Dougouni, un petit village de brousse dans le sud-est du Mali, nous avons retrouvé un groupe d'adolescents revenus au bercail après un long séjour dans la région de Bouaké, en Côte d'Ivoire.

C'est le père de l'un d'eux qui est allé lui-même chercher ses deux fils, après qu'un des petits esclaves se fut échappé puis eut donné l'alerte. «Nous étions une cinquantaine dans le même campement, explique Amadou, 16 ans. On dormait à même le sol, enfermés dans des cases dont nous ne pouvions sortir la nuit. On débroussaillait les champs du matin jusqu'à la nuit, parfois même jusqu'à 10 heures du soir, à la lumière de la lune. On nous avait soi-disant promis un salaire, mais il fallait d'abord qu'on rembourse les frais de transport - j'ai bossé là-bas pendant deux ans sans être payé. Ceux qui refusaient de travailler étaient battus: les sbires du planteur les mettaient tout nus devant les autres et les frappaient avec des courroies de ventilateur, ou encore les brûlaient avec des cigarettes. Nous n'avions pratiquement pas à manger: deux bananes plantains à midi, qu'on avalait tout en continuant à biner, et une bouillie de maïs le soir. Certains s'écroulaient d'épuisement. Les malades étaient emmenés et on ne les revoyait jamais».

Une chose est sûre: les planteurs se soucient de la santé de leurs esclaves comme de leur dernière chemise. A Kassankro, dans la région de Korhogho, l'infirmier d'un dispensaire ivoirien affirme avoir soigné des petits Maliens déshydratés et squelettiques à qui, pour doper leur ardeur au travail, on avait fait ingurgiter des comprimés de stimulants vétérinaires normalement destinés aux boeufs - Coldranil et M 10 notamment. «C'est sûr, je ne retournerai jamais en Côte d'Ivoire, assure Amadou. Mais ici il n'y a rien à faire, pas de travail et pas d'argent. J'espère pouvoir repartir, mais cette fois vers la France, si Dieu le permet: là-bas au moins on peut gagner sa vie...»
Aujourd'hui, il ne s'agit plus seulement d'empêcher les enfants de partir, mais aussi d'aller récupérer les quelque 15 000 qui sont déjà en Côte d'Ivoire. L'Unicef s'apprête à lancer une grande opération «de sensibilisation et de prévention», avec l'appui d'ONG locales et du Bureau international du travail. «Il faudrait que les enfants de 12-13 ans, eux, au moins, ne soient plus victimes de ce trafic, explique Pierre Poupard. Notre objectif serait d'arriver à en rapatrier environ 1 800 chaque année. Des travailleurs sociaux vont donc aller dans les plantations, pour convaincre les exploitants de relâcher leurs pensionnaires les plus jeunes. Nous allons également tenter d'améliorer le sort des adolescents les plus âgés, en organisant un suivi médical et des cours d'alphabétisation. En espérant que les planteurs et les autorités ivoiriennes joueront le jeu.»

Des prostituées et des bébés à adopter
Cet objectif, modeste, risque pourtant d'être difficile à atteindre. Car ni la bonne volonté des ONG ni les efforts dérisoires des policiers ne semblent en mesure de juguler la traite. D'abord, parce que les planteurs n'abandonneront pas leur petite main-d'oeuvre sans contrepartie. Ensuite, parce que ce problème n'est pas la priorité du moment en Côte d'Ivoire, où les immigrés des autres pays africains sont de plus en plus mal tolérés et où la fracture entre les populations musulmanes du Nord (proche du Mali) et le reste du pays, en majorité catholique, ne cesse de s'élargir. D'ailleurs, les petits Maliens sont loin d'être les seules victimes - pas plus que les planteurs ne sont les seuls bénéficiaires - de ces pratiques moyenâgeuses. Les réseaux du trafic d'enfants s'étendent sur tout le continent africain. Ils alimentent les familles aisées en bonnes à tout faire, les chefs de guerre en petits soldats, les cabarets en jeunes prostituées et les pays occidentaux en bébés à adopter. Un fléau qui n'a fait qu'empirer ces dernières années.
«On sait très bien que lorsqu'on sort un enfant malien d'une plantation il est remplacé aussitôt par un Béninois, un Burkinabé ou un Togolais, soupire Michel Larouche. Et, pour ceux-là, on ne peut rien faire, car leurs pays ne reconnaissent pas la traite.» Constance Yai, ex-ministre de la Famille du gouvernement ivoirien, qui a pourtant signé l'accord de coopération avec le Mali, partage le même constat désabusé: «On ramène les enfants chez eux sans régler le problème, car rien n'est prévu pour les réinsérer, regrette-t-elle. Quand ils reviennent, traumatisés et honteux, bien souvent les parents refusent de les reprendre et le processus recommence.» Animateur d'un foyer social à Sikasso, Oumar Dembele observe: «On parle beaucoup d'esclavage à l'étranger, mais il faut savoir que la plupart des enfants maliens sont aussi exploités chez eux, dans leur propre maison. Ils travaillent aux champs dès qu'ils sont capables de tenir un outil mais, à la fin de la récolte, ils ne reçoivent même pas le prix d'une chaussure: c'est ça qui les pousse à partir, pas les trafiquants!»
Comment sortir alors de ce cercle vicieux? Lutter contre le trafic ne suffit pas, il faudrait aussi pouvoir dissuader les jeunes d'aller chercher fortune ailleurs en leur donnant du travail ou une formation, construire des écoles et rendre la scolarité gratuite et obligatoire. Ce qui paraît une douce utopie alors que la plupart des Maliens vivent avec moins de 10 francs par jour et ne connaissent ni retraite, ni sécurité sociale, ni allocations familiales. Constance Yai est pourtant persuadée que les moyens existent, même au Mali - mais qu'il manque surtout la volonté politique. «Il ne faut pas oublier que, dans bon nombre de pays africains, les aides destinées notamment à l'éducation et à la santé ont été détournées. Et, aujourd'hui, ce sont les femmes et les enfants qui paient les pots cassés. Les enfants surtout, les enfants d'abord.»

Gilbert Charles