Du Maroc au Ghana, carnet de voyage
En roue libre sur les routes d'Afrique

Le Monde Diplomatique 08/2002

Du détroit de Gibraltar à Accra, en passant par le Maroc, la Mauritanie, le Mali, le Sénégal, le Burkina-Faso, le Togo et le Ghana : plus de 10 000 kilomètres sur les routes et pistes d'Afrique occidentale, à bord d'une antique « pijo » (Peugeot). Ni un exploit ni même une aventure dangereuse. Mais des expériences insolites, formidables, et une découverte inoubliable, celle des Africains du voyage, au rythme chaotique d'un vagabondage balisé.

Pour l'autoroutier traversant la France et l'Espagne vers Algésiras, à l'abri dans son habitacle douillet, glissant sur l'interminable ruban asphalté, une certaine Europe existe bien. Mêmes successions d'embranchements, de péages en euros, d'aires de repos, de stations-service pareillement approvisionnées de mille produits inutiles, baignant dans une musique aseptisée. Voyage virtuel, comme un jeu vidéo.
Traversé le détroit de Gibraltar, l'enclave espagnole de Ceuta -à quelques encâblures de l'îlot Persil (Leila), si disputé actuellement- a un air désuet de comptoir colonial décrépi, hanté d'une multitude de Pépé le Moko(1) à bout de souffle. Petits Blancs, petits retraités, petits trafics. Zone franche du pauvre, sas d'entrée vers le Sud qui commence avec les cigarettes achetées à l'unité, l'essence vendue en bouteille. Et, aux abords des villes, les sacs plastiques, feuilles mortes en toutes saisons, glissant dans l'air, tourbillonnant, se posant un moment sur les champs et terrains vagues, s'accrochant aux branches des arbres, avant qu'un souffle d'air ne les entraîne dans de nouvelles arabesques.
Dans un quartier résidentiel de Rabat, au sous-sol du coquet et discret consulat de Mauritanie, officie un préposé aux visas, jeune, élégant, l'air important. Le bureau est ouvert au public de 8 à 10heures du matin. Il est 10heures moins le quart à notre montre et à l'horloge placée derrière le fonctionnaire. Mais il a le pouvoir discrétionnaire de décréter l'heure passée, le bureau fermé : il nous invite sèchement à revenir le lendemain. Tandis qu'un serviteur noir lui apporte le thé sur un plateau, l'homme s'est levé pour répondre au téléphone, avec une grande politesse et un rien de déférence.
Nous nous concertons sur la conduite à tenir. Partis avant l'aube de Chechaouen, dans le Rif, arrivés au consulat fatigués, débraillés, désinvoltes, il suffit de rectifier la tenue, d'engager la discussion sur un tout autre sujet pour obtenir en quelques minutes ce qui nous était refusé. Ce n'est pas un billet glissé dans le passeport que le fonctionnaire attendait, mais sans doute l'occasion de rappeler que le représentant d'un Etat souverain, fût-il l'un des plus pauvres du monde, peut aussi user de méthodes arbitraires trop souvent réservées à ses compatriotes émigrés dans les pays occidentaux.
La leçon nous servira lors des multiples contrôles qui balisent tout parcours en Afrique : gendarmerie, douanes, police, avant et après chaque frontière, à l'entrée et à la sortie des villes, aux principaux carrefours routiers, au passage d'un pont, d'un bac, à la traversée d'un parc, ou quelque part, n'importe où. Le rituel est partout le même : ralentissement, arrêt, attente et palabres en file jusqu'à oublier ce que l'on attend, paperasses (passeport, visa, carnet de vaccination, carnet de passage, carte grise, assurance, permis de conduire international, fiche à remplir en deux ou trois exemplaires), avant le coup de tampon salvateur.
L'accueil est variable, le plus souvent débonnaire et curieux. Les demandes de petits cadeaux sont fréquentes ; celles de bakchich rares, parfois maquillées en perception de droits ou taxes plus ou moins fantaisistes. Le racket organisé reste exceptionnel, mais la technique est bien rodée. A Rosso, par exemple, ville frontière de Mauritanie au bord du fleuve Sénégal, l'obtention des différents tampons a peu de chances d'aboutir sans l'intervention d'un solliciteur intermédiaire bien introduit qui se charge avec succès de toutes les démarches moyennant un prix durement négocié. Un prix qui s'élève au fur et à mesure qu'approche l'heure de fermeture des bureaux et du départ du dernier bac, tandis que monte le ton des palabres, s'accélère l'agitation, s'amplifie la cohue dans un débordement de cris, d'apostrophes, de rires et de bousculades sous le regard blasé des riverains. Et pourtant tout se passe sans animosité et se termine sans rancoeur, pourvu que l'on accepte le jeu des petits arrangements et la reconnaissance formelle de l'autorité de l'Etat, surtout quand celui-ci est faible et que ses agents, oeuvrant dans des bureaux de fortune, armés du seul tampon, n'ont souvent pas été payés depuis des mois.
Au pied de la maison des cigognes, à Tilmasma, près de Ouarzazate, au Maroc, l'homme simplet du village, vieillard édenté au faciès vaguement inquiétant, vêtu d'une djellaba crasseuse, la démarche mal assurée, cherche à attirer l'attention des passants qui se détournent sur le contenu d'un sac de toile qu'il tient à la main. Deux ravissantes petites filles rentrant de l'école, cartable au dos, s'arrêtent sans appréhension, regardent avec curiosité le contenu du sac entrouvert, discutent longuement en riant, puis s'éloignent, laissant le vieil homme épanoui, un sourire aux lèvres. Enfin quelqu'un l'a considéré comme son semblable, attentif à son improbable trésor. Ce ne pouvait être que des enfants.
Visite officielle du roi du Maroc dans les territoires du Sud. Multiplication des barrages de contrôle routier. A Laâyoune, au Sahara occidental, une foule colorée, effervescente envahit les rues pavoisées dans l'attente de MohammedVI. Impossible de traverser la ville avant plusieurs heures. On nous indique une vague piste qui doit nous permettre de la contourner et de retrouver la route derrière l'aéroport. Sous un soleil de plomb, naviguant dans un nuage de sable et de poussière jaunâtre que le vent soulève en tourbillons, deux heures d'errance dantesques. D'abord au milieu d'habitations sordides, à peine achevées et déjà en ruine, blocs de parpaings grisâtres éparpillés dans des terrains vagues désertés. Puis dans une zone immense couverte de gravats, de ferrailles et d'ordures, avec, çà et là, une charogne d'âne ou de chameau. Une zone parsemée de taudis en planches et tôle ondulée, certains coiffés d'antennes de télévision, où vit une population misérable, triant et récupérant tout ce qui peut l'être, au milieu de vautours, de chiens errants aux yeux jaunes et de chèvres squelettiques broutant les détritus -service animalier de traitement des ordures ménagères. Au-delà, sur des centaines d'hectares, une forêt immense de sacs en plastique accrochés aux arbustes desséchés dans laquelle nous nous perdons, flottant dans la poussière. Une antichambre de l'enfer, sous-produit du modernisme, près de l'aérodrome où se posèrent Jean Mermoz, Saint-Exupéry et les pilotes de l'Aéropostale, pionniers de la mondialisation, dans les années 1920 et 1930, dans cette région qui servit de décor à Terre des hommes et au Petit Prince...
A la pointe extrême du Sahara marocain, à 300kilomètres au sud de Dakhla, un no man's land miné, long de 60kilomètres, qu'il faut parcourir en convoi escorté d'un véhicule militaire, sépare le Maroc de la Mauritanie. Malgré cela, les accidents ne sont pas rares. A notre arrivée, l'escorte vient d'être supprimée depuis quelques semaines et le passage se fait aux risques et périls de chacun. Avertis du danger, regroupant quelques voitures, nous nous engageons, de nuit, dans une traversée qui va durer plus de sept heures. La piste de goudron défoncé est impraticable. Sans trop s'en éloigner, il faut se risquer sur les côtés où l'on s'ensable régulièrement.
Nos compagnons de voyage, inexpérimentés, nous laissent faire la trace. Parmi eux, dans une minuscule voiture, un pasteur allemand, sa femme sur le point d'accoucher et trois enfants âgés de deux à huit ans. Le pasteur n'a ni boîte à outils ni matériel de dépannage ou de secours, à l'exception d'une énorme bible posée sur le tableau de bord. Il s'ensable plus souvent qu'à son tour. A chaque arrêt, les enfants s'échappent par le hayon et s'égaillent sous notre surveillance inquiète, tandis qu'il faut dégonfler les pneus, creuser, poser les plaques en tôle, pousser, récupérer les plaques enfouies sous le sable, regonfler. Mais aux adultes tendus, bientôt épuisés, la vision renouvelée des trois petits princes en pyjama, épanouis de bonheur insouciant sous la superbe voûte étoilée, est une promesse de salut.
Alors que nous sommes arrêtés en plein désert saharien, à des centaines de kilomètres de toute agglomération, passe, non loin, une camionnette peinte en rose bonbon surmontée d'un canoë. Sur le coté, une enseigne jaune : « Au péché mignon - Pâtissier, chocolatier, glacier - Blois ». Ainsi, les mirages existent bien... Au reste, nous retrouverons la camionnette dans un camping de Nouakchott. Elle appartient à des voyageurs hollandais rigolards, qui ne sont pas venus livrer un lointain client, mais ont choisi de garder en l'état leur véhicule acheté d'occasion.
Le désert réserve au néophyte d'autres surprises. Il y fait plutôt frais. Non seulement la nuit, mais de jour aussi, même en saison printanière, dans cette partie du Sahara mauritanien, proche de la mer. Autre paradoxe, le désert ne l'est pas. Le Sahara occidental marocain est traversé par une route goudronnée de 1500kilomètres, parsemée de stations-service et d'agglomérations, de Tiznit à Guerguarat, où, plus que le paysage rocailleux ou broussailleux, seuls les panneaux indicateurs de passages de troupeaux ornés d'un chameau rappellent que l'on est bien loin du Charolais.
Quant au désert de sable sans piste tracée de Mauritanie, il est jonché de carcasses de voitures ; abandonnées un moment, ces dernières sont, dit-on, désossées en quelques heures. Si les projets se réalisent, il sera bientôt bitumé, lui aussi. En attendant, on y file à bonne vitesse, obligatoirement conduit par un guide agréé et chèrement tarifé sur un parcours sans repères. Une sorte d'autoroute à péage sans autoroute, coupée de rares oueds, ces cours d'eau sans eau.
Les 500 kilomètres de désert qui séparent Nouadhibou de Nouakchott sont un enchantement. Quittée la grande ville du nord, on contourne la baie des Lévriers, s'éloignant de la côte atlantique vers l'est sur quelques dizaines de kilomètres, avant de bifurquer plein sud sur le banc d'Arguin. Bientôt, le spectacle est féerique. D'immenses dunes de sable ocre orangé glissent vers le bleu Matisse d'une mer étale. A perte de vue, entrelacés de chenaux miroitants, s'étendent vasières tapissées d'herbiers, îlots marécageux et mangroves peuplés de milliers de flamants roses, pélicans blancs, hérons cendrés, spatules, mouettes, cormorans, sternes, goélands...
Sur 12000kilomètres carrés, de part et d'autre du 20eparallèle, le parc national du banc d'Arguin est une gigantesque nurserie de poissons où se retrouvent les oiseaux migrateurs d'Afrique, d'Europe et même de Sibérie. Plus loin, la traversée se prolonge entre dunes et mer. A marée basse, sur une étroite plage de sable longue de 200kilomètres, il faut passer à vive allure traînant un brouillard d'embruns et soulevant devant soi des nuées d'oiseaux d'un blanc éclatant. Quelques villages de pêcheurs abritent les lointains descendants des tribus almoravides, farouches guerriers et musulmans mystiques, qui, aux XIe et XIIesiècles, après avoir submergé les Berbères, conquirent le Maroc puis l'Espagne. Plus près de nous, le 2juillet 1816, une frégate française s'échouait sur le banc d'Arguin. Des cent quarante-sept passagers, trente rescapés du naufrage dérivèrent longtemps, finissant par s'entre-dévorer, sur un radeau de fortune. La frégate s'appelait la Méduse...
Du Maroc au Ghana, routes et pistes déroulent en continu le film animé de la vie quotidienne africaine. En technicolor et son dolby. Dans des pays sans réseaux de chemins de fer, où l'avion est inabordable pour le plus grand nombre, où les rivières et les fleuves sont peu nombreux et rarement navigables, tout passe par les quelques axes routiers qui relient villes et régions. Spectacle garanti, continuellement renouvelé. De l'aube au crépuscule et même longtemps après, tout y circule lentement, avec des arrêts fréquents, pas toujours volontaires. Panoplie complète de véhicules à moteur d'occasion.
Antiques camions brinquebalants, rampant en crabe sur des pneus lisses, crachotant leur fumée de gas-oil ou soulevant des nuages de poussière, surchargés, bien au-delà de la hauteur limite, de toutes sortes de marchandises qui menacent de basculer à chaque virage ou cahot, souvent surmontés de passagers eux-mêmes encombrés de ballots, de sacs, de vélos, voire de chèvres qu'il faut hisser au sommet. Transports en commun de tout acabit, du bus interurbain au taxi-brousse en passant par les plus diverses variétés de « bâchés » : camions, camionnettes, fourgonnettes aménagées pour les passagers, tôle découpée sur les côtés en forme de carré, de cercle, de coeur pour l'aération, bancs rustiques à l'intérieur, portes et marchepieds à l'arrière et sur les côtés où s'accrochent ceux qui n'ont pu pénétrer dans l'habitacle, porte-bagages encombrés sur le toit, ridelles où accrocher poulets et pintades. Tous ont en commun d'entasser beaucoup plus de voyageurs et de bagages qu'ils n'en peuvent supporter. Avec des airs de vieilles pataches louis-philippardes.
S'y mêlent et se traînent charrettes à âne ou à bras, vélos et vélomoteurs sur lesquels se tiennent en équilibre instable homme, femme et enfants, ou paniers de volailles, cageots de légumes, piles de tissus, tables, fourneaux, machines à coudre... En compagnie de troupeaux de bovins, de chèvres, de chameaux qui bordent la route ou la piste, la traversent à l'improviste, s'y installent un moment. Et partout, le long des routes, du matin au soir, des gens qui marchent, marchent, marchent, sans précipitation, à des kilomètres du premier village. De tous âges, par petits groupes, discutant, se tenant par la main ou le bras sur l'épaule, souvent lourdement chargés. Les femmes surtout : moyen de transport le plus commun, véhiculant sur la tête, dans d'immenses cuvettes en plastique coloré, eau, bois, charbon, céréales, fruits, légumes, tissus, quincaillerie...
Les bourgs traversés sont l'occasion d'arrêts prolongés. En bord de route s'alignent des dizaines de minuscules échoppes : mercier, épicier, coiffeur, bijoutier, mécanicien-forgeron, cybercafé... Entourés de vendeurs ambulants de mangues, bananes, ananas, oranges, papayes, petits pains, pâtés, brochettes, poissons séchés, plats cuisinés, tabacs, cartes de téléphone... Le tout artistiquement présenté, dans une féerie de couleurs, de senteurs, une animation qui se prolonge tard dans la nuit quand, à la lueur des brasiers, on sirote quelque café soluble -crème en poudre, cocktail préparé dans un gobelet plastique avec la gestuelle théâtrale d'un barman de grand hôtel. Le matin, de point en point, de petits groupes sont arrêtés assis à l'ombre d'un arbre, au milieu de tas de paquets mal ficelés, de sacs hétéroclites, attendant interminablement mais sans impatience l'arrêt improbable d'un hypothétique bus brinquebalant ou d'un taxi collectif surchargé. « Quand passe-t-il ? - Aujourd'hui. - Oui, mais à quelle heure ? - Je n'ai pas l'heure, mais j'ai le temps. » Ici, le temps n'est pas une marchandise tarifée. Le soleil couché depuis des heures, la nuit aussitôt tombée n'apporte aucune fraîcheur. L'air du soir est encore brûlant à Senewaly, petit village du Sahel au nord-ouest du Mali, entre Kayes et Nioro, près du désert mauritanien. Au coeur de ce qui fut le premier royaume du Ghana, qui durant près de mille ans prospéra sur le commerce transsaharien de l'or, du sel et des esclaves. Assis en tailleur, sous la tonnelle de branchages du patio en terre battue reliant les traditionnelles cases en pisé, bercé par le chant obsédant des cigales, nous goûtons le thé brûlant et l'hospitalité d'une famille de bergers peuls. Nous avons voituré jusque chez eux un jeune neveu, apprenti forgeron, pris en stop au crépuscule et qui nous a guidés dans l'obscurité sur la bonne piste, de village en village. La journée a été éprouvante. Des heures de routes défoncées, de pistes en tôle ondulée coupées de ravins, de nuages de poussière, dans un paysage de moins en moins arboré dominé par les vilains baobabs, troncs éléphantesques, branches en forme de moignons. La température extérieure dépassait les 45degrés et celle de nos boissons rafraîchissantes le niveau d'un bain bien chaud.
Le calme retrouvé, nous restons silencieux dans la pénombre, les regards brillants à la seule lueur des braises du foyer entretenu par une femme belle et élégante, qui surveille la marmite de riz au collier de mouton. Près d'elle, une fillette nattée de perles aux couleurs de sa robe légère nous regarde avec gravité. Elle a ce geste gracieux et émouvant des petites filles africaines : un bras passé derrière le dos, comme une liane, l'autre le long du corps, le ventre un peu en avant. Autour de nous, aucun objet inutile, une frugalité apaisante ; quelques nattes et coussins, trois verres à thé, régulièrement remplis et distribués selon un rituel et une préséance réglés par le chef de famille, une cuvette émaillée dans laquelle chacun prélève avec les doigts un peu de riz et de viande.
A la famille se sont joints des voisins venus voir les « toubabs » et palabrer. Un seul parle un français approximatif. Il lui faudra traduire, la soirée sera longue. Le plus âgé, qui pour la première fois de sa vie n'a pu accompagner son troupeau dans sa transhumance annuelle, ne parvient pas à comprendre pourquoi je suis venu de si loin. Les Peuls sont de grands voyageurs, mais on ne voyage pas sans raison. Les miennes lui sont incompréhensibles et le laissent incrédule. Bienveillante, attentive, curieuse, enjouée, entrecoupée de longs silences méditatifs, la conversation révèle peu à peu le plaisir d'être ensemble, tandis que la nuit apporte enfin sa fraîcheur bienfaisante.
Les Peuls parlent entre eux avec une extrême douceur une langue enchantée qui nous effleure comme une caresse. Moment de bonheur. De ceux que l'on aura souvent l'occasion de partager, au hasard des rencontres. Fugitif, car le malheur n'est jamais bien loin. La petite fille s'est endormie. Nous apprenons que c'était la meilleure amie d'une enfant de la famille, morte quelques semaines plus tôt de paludisme. Une des premières maladies infectieuses mondiales, qui tuent chaque année des centaines de milliers de gosses. Les grands laboratoires pharmaceutiques s'en désintéressent depuis longtemps. Au nom de la bonne gouvernance d'entreprise. Le marché des enfants pauvres d'Afrique n'est pas assez rentable pour servir les dividendes du retour sur investissements aux fonds de pension aux retraités du Nord, vieux et riches, qu'ils servent. La même cupidité effrénée condamne à mort les victimes du sida, qui ravage le continent, sans autre thérapie que les campagnes de prévention omniprésentes (Lire Vivre à Soweto avec le sida).
En bordure de route, au Mali, récent organisateur de la Coupe d'Afrique de football, on peut voir d'immenses panneaux où trois joueurs font le mur devant leur gardien de but les mains croisées sur le bas ventre. Avec pour légende : « Ce n'est pas la bonne protection. Utilisez le condom. » Et dans un petit hôtel de Bobo-Dioulasso, au Burkina, cette affichette qui laisse perplexe : « Nous prions notre aimable clientèle de déposer ses préservatifs à la réception avant de quitter l'établissement. »
Dans une petite ruelle d'un quartier populaire de Lomé, au Togo, non loin du grand marché, un groupe compact d'enfants et d'adultes goûte la fraîcheur du soir en regardant la télévision installée au milieu de la chaussée. Visages étonnés et sincèrement compatissants. Au programme de la chaîne francophone, un documentaire sur les douloureux problèmes et les soins coûteux des adolescents suisses obèses. Cynisme et dérision. Près de trois décennies après les premiers accords de Lomé, qui avaient tenté d'établir entre le Nord et le Sud des relations moins inégalitaires, les aides au Togo sont suspendues depuis des années, plongeant le pays dans la récession. Ainsi punit-on le peuple, coupable de subir un régime dictatorial qu'on a installé et soutenu pendant trente ans.
La survie est dure à Lomé, comme dans la plupart des villes et villages traversés ; la pauvreté reste la condition du plus grand nombre, éprouvé par la défaillance des services publics, les coupures d'eau et d'électricité. Il faut des trésors d'imagination et de débrouillardise quotidiennes pour s'assurer au moins un repas avec un revenu moyen inférieur à un euro. Si le coût de la vie est deux ou trois fois moins élevé qu'en France, le salaire minimum ou celui d'un cadre est vingt fois plus faible. Peu nombreux sont ceux qui en bénéficient. Plus rares encore ceux qui le perçoivent avec régularité.
Et pourtant, malgré ce qu'elle subit, l'Afrique, c'est la vie. Foisonnante, exubérante, débridée, insolente, cocasse. Quand la majorité de la population a moins de vingt ans, c'est la jeunesse qui l'emporte et imprègne les rapports sociaux de sa force vitale partout palpable, leur conférant cette convivialité naturelle, mélange d'enthousiasme et d'insouciance. Les vieux, peu nombreux, ne le restent pas longtemps. De retour en France, et au silence des pantoufles, les angoisses sécuritaires et xénophobes d'une population vieillissante prenant peur de ses enfants nous accablent.
Si l'Afrique c'est la vie, la vie c'est la musique, tout à la fois culte rituel et besoin physiologique (voir encadré). La musique et la danse. Inséparables, omniprésentes : dans la rue, les courettes, les marchés, les jardins, les « maquis », partout. Les bébés les apprennent sur le dos de leurs mères bien avant de savoir marcher. Toutes les musiques du continent, d'une prodigieuse diversité, et celles d'ailleurs. En Europe, un soir par an, la fête de la musique nous fait goûter un air de liberté, comme une piqûre de rappel, pour ne pas oublier tout à fait. Là-bas, c'est tous les jours la fête de la musique, sans laquelle les Africains perdraient espoir et dignité.
Symbolique, la distinction africaine du « poulet cadavre » et du « poulet bicyclette ». Le poulet cadavre ? Aseptisé, gonflé aux hormones, truffé d'antibiotiques, gavé de farines, élevé en batterie, performant, gras, sans goût ni saveur, calibré, contrôlé, étiqueté, rangé dans la morgue des consoles réfrigérées des grandes surfaces, dans son linceul de plastique, un code barre en épitaphe, à l'image de nos sociétés. Le poulet bicyclette ? Gringalet, maigrichon, poussiéreux, élevé dans la rue, traînant dans les cours, nourri à la force du jarret, pédalant sous la chaleur pour grappiller de quoi subsister en dansant d'une patte sur l'autre, avant de finir, ferme et goûteux, tête en bas et plumes au dos, attaché par les pattes, en plein air, à la devanture d'une échoppe. Si vous ne voulez pas finir en poulet cadavre, allez en Afrique à la rencontre du poulet bicyclette, retrouver les racines oubliées au berceau de l'humanité.
CHRISTIAN DE BRIE
(1) Nom du héros (un repris de justice interprété par Jean Gabin) et du film du même nom (qui se déroulait dans la casbah d'Alger), réalisé par Julien Duvivier en 1936.