Doudou Ndiaye Rose, l'homme-tambour

LE MONDE | 18.04.05

Avant de prendre congé, il tend sa carte de visite. Le geste pourrait sembler convenu, mais le petit carton en question n'a rien de très officiel. Il tient plus de l'image que l'on s'échange dans les cours de récréation. Une étoile, son nom, suivi de son titre (grand tambour-major du Sénégal), une carte d'Afrique aux couleurs du drapeau sénégalais (vert, jaune et rouge), et au milieu, le portrait du gaillard, visage rigolard et main déployée, un tambour, un numéro de téléphone, une adresse.
Griot d'origine wolof, Doudou Ndiaye Rose a 75 ans, mais rien n'y paraît. Ni dans ses manières de faire, ni dans son regard où brille une lueur enfantine, ni dans son époustouflante exubérance quand il dirige son équipe de tambourinaires.
Lorsque le maître tambour-major du Sénégal déboule sur une scène, nul besoin de préambule. Tout le monde se retrouve illico en prise directe avec les mille et un mystères du rythme. Révélé au public français en 1986, lors du Festival de jazz de Nancy, il est trois ans plus tard l'une des vedettes des festivités du Bicentenaire de la révolution française. Depuis, il se produit régulièrement dans le monde et sa renommée est désormais internationale.
Il a collaboré avec des musiciens de tout bord (Peter Gabriel, Dizzy Gillespie, Nina Hagen, Jacques Higelin...), fait la première partie des Rolling Stones, accompagné Maurice Béjart. On l'a vu lancer ses tambours à la rencontre des bombardes et des binious du bagad Men Ha Tan, dirigé par Pierrick Tanguy, ou, plus récemment, les croiser avec l'Orchestre de Basse-Normandie et les Percussions claviers de Lyon.
"La première fois que j'ai rencontré Doudou Ndiaye Rose, j'ai eu la sensation de recevoir en quelques minutes un enseignement musical de plusieurs années", témoigne Eric Serra. Le bassiste et compositeur de musiques de film, emballé par la fougue, le talent, l'insaisissable mystère de ce lutin sur qui les années n'ont pas de prise, a produit en 1992 son album Djabote (Virgin), enregistré au Sénégal.
"Tout ce que j'entreprends, dit le musicien, c'est dans le seul but de faire connaître mon pays." Le pays lui en sait gré. Il vient de rendre hommage à l'un de ses ambassadeurs les plus actifs, à l'homme passeur de traditions, à la fois sentinelle vigilante et infatigable rénovateur d'un patrimoine. "Cet hommage s'adressera à l'homme pour tout ce qu'il représente dans la vie sociale, culturelle et sportive de son pays mais aussi à la poésie de ses rythmes, de ses danses, de ses couleurs", annonçait le communiqué officiel du comité d'organisation de la manifestation.
Un hommage décliné sur trois jours, du 14 au 16 avril, avec prestations des artistes sénégalais (Youssou N'Dour, Thione Séck, Omar Pene, Baaba Maal, Ismaël Lô, Yandé Codou Séne, Adja Khare Mbaye, Viviane N'Dour), remise de décorations et discours au langage fleuri de circonstance ("Manifestation placée sous le haut patronage de Son Excellence Monsieur le Président de la République du Sénégal, Maître Abdoulaye Wade, premier protecteur des arts et de la culture").
Lors de son passage à Nouakchott (Mauritanie), où il clôturait le festival Musiques nomades il y a quelques jours, Baaba Maal, l'une des étoiles de la musique sénégalaise, exprimait sans réserve son admiration. Doudou Ndiaye Rose serait une grande source d'inspiration pour tous les artistes du Sénégal, d'après le chanteur. "Cet hommage, c'est une manière de lui dire merci. Il doit savoir, de son vivant, ce qu'il a représenté pour nous. C'est un exemple, par sa manière de vivre, proche des siens, de sa famille, de ses enfants, des autres artistes, par sa façon, aussi, de rester toujours au-dessus de toutes les divergences, de tous les tiraillements."
Le maître tambour a l'habitude des honneurs. Dès 1960, le président défunt Léopold Sédar Senghor faisait de lui un héros. "Il nous a demandé de défiler avec les tam-tams, parce que la fanfare, ça ne nous appartenait pas, ce n'était pas notre culture et puis il nous a suggéré aussi d'"africaniser" un peu nos majorettes." Et l'on verra ainsi ces jeunes dames perdre képis et plumes, au profit des mouchoirs de tête et des tresses. "Quand nous sommes entrés sur le stade le 4 avril 1960, pour les fêtes de l'Indépendance, c'était fantastique !" Le président de la République sénégalaise lui enverra "une lettre de seize pages" pour le féliciter.
Un trophée gardé précieusement, comme la missive, encore plus copieuse ("trente-deux pages !"), également transmise par Senghor après sa prestation du 14 juillet 1989, dans le défilé mis en scène par Jean-Paul Goude. Un souvenir fort, là encore. "Lorsque j'étais élève, français, donc, à l'époque, on défilait pour le 14 juillet, à Dakar. Les meilleurs élèves de chaque classe, en short bleu, chemise blanche et béret rouge, avec des fanions tricolores. Moi je rêvais des Champs-Elysées. Quelques décennies plus tard, mon rêve s'est réalisé."
Lorsqu'il égrène ses souvenirs, le maître tambour-major raconte encore qu'en 1959, de passage à Dakar, Joséphine Baker lui avait prédit un grand avenir. Sous-entendu : elle ne s'est pas trompée. Petite pointe de fierté ? A peine. L'ivresse des honneurs ne semble pas l'affecter. Il peut même paraître presque timide, quand il n'est pas en représentation. Comme ce jour où nous l'avons rencontré à Paris, emmitouflé pour contrer le froid encore piquant : il n'avait rien de l'archétype du héros national auquel son pays s'apprête à témoigner toute sa gratitude, son respect.
Doudou Ndiaye Rose sait même rectifier certaines inexactitudes. S'il est exact qu'il a osé bousculer la tradition en créant les Rosettes, premier groupe de femmes percussionnistes d'Afrique, s'il a bien signé la musique du générique du journal télévisé, il n'est pas l'auteur de l'hymne sénégalais, contrairement à ce que l'on l'entend dire souvent.
Le "trésor national" du Sénégal a su garder l'élégance de la modestie : "Les paroles sont du Président Senghor, quant à la musique c'est un travail collectif des professeurs de l'école des arts où j'enseignais moi-même, après avoir travaillé quarante ans en tant que plombier. Je n'ai fait que composer la rythmique de notre hymne."

Patrick Labesse