DEUX JOURS DANS UNE GARE AU NIGERIA - Dans l'attente d'un train fantôme...

Courrier international - n° 551 - 23 mai 2001

Les trains qui desservent les Etats du Nord nigérian ne sont ni fréquents, ni rapides, ni confortables. Et tout le monde vous déconseille de les utiliser. Le récit d'un journaliste néerlandais qui voulait faire l'expérience malgré tout.


Après avoir été brinquebalé pendant des semaines dans des cars parcourant le Sahel, j'ai envie d'autre chose. Ici, dans le nord du Nigeria, j'ai décidé de prendre le train. Sachant que le Nigeria était sous la domination britannique jusqu'en 1960, j'imagine qu'il y a encore des trains de l'époque coloniale. Avec un peu de chance, mes tourments vont prendre fin ; je vais voyager sans être trop secoué en première classe, dans une voiture tout en bois de noyer et en cuivre, décorée avec goût. J'imagine aussi le wagon-restaurant avec ses couverts en argent et ses verres en cristal. Mais, lorsque je demande à un chauffeur de taxi, à Bauchi, de m'emmener à la gare, je le vois hésiter. Je lui explique que je souhaite prendre le train et il éclate de rire. "Vaut mieux prendre le bus, lâche-t-il. Vaut mieux prendre l'avion. Il n'y a qu'un seul train par semaine."
Un peu plus loin, des automobiles garées négligemment au beau milieu d'un passage à niveau me font clairement comprendre qu'il ne peut être question d'un passage régulier. Mais, maintenant que l'envie m'en est venue, je n'ai qu'une idée en tête : prendre ce train qui passe une fois par semaine ! A l'extérieur de la poussiéreuse petite gare, tous les guichets sont fermés, et le panneau sur lequel étaient autrefois affichés les horaires est recouvert d'affiches des têtes les plus recherchées au Nigeria. Le quai est comme envahi par un nuage toxique. Des gens se sont installés pour dormir au hasard, dans des positions biscornues, la tête sur leurs bagages. Il fait trop chaud pour trouver encore l'énergie d'écraser une mouche, et personne ne bouge. Dans leurs amples vêtements, on dirait des anges.
Je me réjouis déjà de la scène de la résurrection qui se produira lorsque le sifflet, loin derrière le virage sur la voie ferrée, donnera le signal. Rasant un mur, un vieil homme qui avance d'un pas traînant se retourne, soupçonneux. Je lui demande s'il sait quand part le train en direction du Sud. Il secoue la tête d'un air désespéré, pousse un profond soupir, puis annonce : samedi, oui, samedi. Quand je m'enquiers de l'horaire, il s'éloigne, agacé, comme si la question lui donnait des maux de tête. Avant de disparaître derrière le coin du mur, pivotant légèrement sur lui-même, il hausse les épaules. "6 heures, 10 heures, lance-t-il. Mais prenez donc le car !"
Au-dessus d'une entrée, on peut lire une inscription en caractères à demi effacés, mais indubitablement britanniques : "Chef de gare". Passant à travers un rideau de perles, je pénètre dans une pièce obscure. Dans la pénombre, derrière des bureaux massifs, se tiennent deux Haoussas [ethnie majoritaire dans le nord du Nigeria]. La surface des bureaux est vide, totalement vide. En revanche, une tablette dans un coin de la pièce est surchargée de documents. Je me suis déjà trouvé confronté à ce genre de situation dans des bureaux de poste et autres établissements publics. Ces deux hommes, drapés dans leurs beaux vêtements, sont maîtres de la situation. Leur fonction consiste à donner une impression de pouvoir. Pour y parvenir, le plus convaincant est certes d'afficher sa présence, mais surtout de ne strictement rien faire. "Que pouvons-nous faire pour votre service, monsieur ?" Assis sur le fauteuil qui m'a été proposé, je jette un regard autour de moi. L'homme qui m'a fait entrer et dont la place se situe derrière la table surchargée est allé s'asseoir sur une petite armoire et attend maintenant avec impatience, ses jambes se balançant dans le vide, la conversation qui va immanquablement se dérouler. Je fais savoir que je veux partir samedi en train et que j'aimerais connaître l'heure du départ. Un silence s'installe durant lequel ces messieurs échangent un regard de connivence. L'un, songeur, tire sur son menton.
"Il y a un car qui part... tous les soirs", me rétorque-t-il.
Je répète que je souhaite prendre le train.
"C'est un car tout confort !"
Je dis préférer le train.
Le ventilateur ronfle. Celui qui tire sur son menton regarde le plafond, tandis que l'autre avance sa lèvre inférieure d'un air avisé et pose les unes contre les autres les extrémités de ses doigts.
"Mais... où voulez-vous aller au juste ?" me demande-t-il.
A peine ai-je nommé l'endroit qu'ils s'écrient simultanément : "Vous pouvez y aller en avion !"
Conscient qu'en exprimant une fois de plus ce que j'ai envie de faire j'imposerais un trop grand stress à mes interlocuteurs, je me tais. Je ne comprends pas quelle menace mon voyage en train fait peser sur eux.
"Peut-être... vaudrait-il mieux que l'on vous annonce d'abord le prix", explique le premier. "La première classe n'est pas donnée", ajoute le deuxième.
"Le bus ne coûte que 80 nairas [4 FF]", croit bon d'ajouter l'homme assis sur l'armoire, mais, avant qu'il n'ait terminé sa phrase, le chef le ramène au calme, lui faisant comprendre qu'il doit lui laisser la parole. Je précise que l'argent n'entre pas en ligne de compte. Un long silence s'installe, puis s'engage un dialogue en haoussa dont j'imagine la traduction suivante :
"Regarde dans le tiroir de ton bureau !
- Et pourquoi je regarderais dans le tiroir de mon bureau ?
- Tu y trouveras une liste des tarifs.
- Une liste vraiment ?
- Absolument.
- Dans le tiroir de mon bureau ?
- Tout à fait.
- Lequel ? (Question piège !)
- Celui en haut à droite."
Une main entre en mouvement sans conviction, ouvre le tiroir et sort un morceau de carton sur lequel est collée une liste défraîchie. Temps de lecture. Dehors, sur le quai, des babouches approchent. A travers le rideau de perles passe une jeune femme portant dans un torchon une casserole de nourriture qu'elle pose sur le bureau du chef. Il ne lève pas les yeux, ne dit pas bonjour, et la femme s'en va en glissant les pieds sur le sol. Une fois que le tarif a été trouvé, je m'enquiers de la durée du voyage. Ils répondent ensemble, l'un "vingt-quatre heures" et l'autre "trente-six heures". "Il faut compter plus longtemps s'il y a un accident, ajoute l'un d'entre eux. Et il y a souvent des accidents."
Je ne tiens pas compte de la remarque de l'homme sur l'armoire, qui ajoute que le car parcourt la même distance en dix heures à peine et propose de réserver aussitôt. Voilà comment les choses se déroulent : si le train est à l'heure, il passe à Bauchi le vendredi, en route pour le Nord. Le conducteur sera alors informé de mon souhait, pour que, en revenant du Nord, il veille à garder une place libre pour le fou qui veut prendre le train. Je ferais bien de revenir le vendredi, car ils sauront d'ici là où se trouve le train et seront en mesure d'évaluer prudemment si un départ peut être raisonnablement prévu pour le samedi, le matin, l'après-midi ou le soir.
"Ça marche comme ça, monsieur.
- C'est comme ça", répète l'autre.
"Eh oui, c'est le système", insiste l'homme sur l'armoire avec un claquement de lèvres satisfait. Lorsque je demande s'il ne faut pas confirmer ma réservation par écrit, ils rient pour me tranquilliser. Comme j'insiste, on trouve un morceau de papier où l'on inscrit mon nom. Le papier est enfoui dans un tiroir, avec la liste des tarifs. Ensuite, le chef de gare croise les mains avec satisfaction sur son bureau, dont la surface est à nouveau totalement dégagée. Je veux leur demander de me décrire les compartiments, mais ils font un geste de dénégation et regardent ailleurs. Voilà le stress qui resurgit ! Il est temps pour le subordonné de glisser du haut de son armoire pour me prendre gentiment par le bras. "Ça suffit, maintenant", chuchote-t-il en m'accompagnant dehors, comme si j'avais totalement épuisé l'oracle en posant mes questions.
Je prends une chambre dans un hôtel à portée d'oreille de la gare et j'y passe des heures en regardant au plafond et en m'étonnant de ma singulière persévérance. Le lendemain, vendredi, je retourne à la gare. Sur le quai, les gens sont encore plus nombreux à être allongés entre des matelas et autres équipements ménagers. Tout le monde a l'air un peu abruti. La vie n'est qu'attente jusqu'à ce que l'on se fasse transporter. Du côté du chef de gare, quelque chose a changé. Sur le bureau trône maintenant un téléphone : un appareil à l'ancienne. Il est posé en plein milieu, comme un reliquaire sur un autel. Je demande si je peux m'en servir et où en est la situation concernant le train. Un silence se fait. Les deux autres regardent gravement l'appareil en retenant leur souffle.
"Ils vont m'appeler", dit le chef de gare d'un ton décidé. Les autres laissent échapper un soupir.
"Oui, mais ce serait très gentil de votre part si...", lui dis-je.
"Ils vont m'appeler", répète-t-il avec force sans quitter l'appareil des yeux, comme s'il s'attendait à le voir s'animer à chaque instant. Les autres s'éventent en détournant le regard. Je sais maintenant reconnaître les signes de stress lorsqu'ils se présentent et leur dis d'un ton rassurant que je repasserai plus tard dans la journée. Une fois sorti de la gare, après quelques pas, je m'immobilise en fixant les rails à mes pieds. La situation est grotesque. Au cours des dernières vingt-quatre heures, j'aurais pu partir à deux reprises en prenant tout simplement le car. M'imaginant que l'expérience en valait la peine, j'ai tenu bon. Mais que cache donc leur réserve ? N'existe-t-il plus dans tout le Nigeria un seul train pour le transport de passagers ? Transporte-t-on tout le monde dans des wagons de marchandises et veut-on éviter de le faire savoir à des étrangers ? Les rails ne présentent aucune trace de rouille. Je m'agenouille, me retenant de poser l'oreille contre le métal quand j'entends un bruit derrière moi. C'est la femme en babouches qui porte sur la tête la casserole de nourriture. Je suis du regard la gracieuse démarche de sa silhouette élancée longeant la voie ferrée.
Plus tard, dans l'après-midi, lorsque je me présente une nouvelle fois à la gare, il y règne une atmosphère de soulagement. Le train a eu un accident, à 500 kilomètres au sud, il ne passera certainement pas à Bauchi avant dimanche et il repassera au plus tôt le lundi en direction du sud.
"Il a heurté une...... vache !" s'écrie son collègue, juste au moment où le chef de gare prononce : "Un camion."
"Un camion... de vaches", précise le chef de gare.
Mon regard va de l'un à l'autre. Je sens fondre ma volonté, je renonce. Je remercie chaleureusement ces messieurs pour leur patience et leur constante coopération. Je respire une dernière fois l'odeur de vieux bois et me retrouve dehors en deux enjambées. Mais, en voyant le nombre croissant de personnes sur le quai, un sentiment désagréable m'envahit, sentiment qui s'accentue à la tombée de la nuit quand, au loin, le bruit incontestable d'un sifflet fend le silence du soir, juste au moment où mes bagages sont installés dans les soutes du car maudit. Aussitôt, mon désir s'enflamme, mais, comme le bruit ne se reproduit pas, je suis envahi d'un doute et me dis (peut-être pour me protéger) que mes sens ont dû m'abuser...

Sierk Van Hout
NRC Handelsblad