Des hippos et des hommes

Une cohabitation pacifique qui tourne parfois au drame au Mali

Afrik.com 3/01/2006, par Habibou Bangré

Les relations sont généralement pacifiques entre les hippopotames et les pêcheurs ou les agriculteurs maliens. Les cultivateurs prennent garde à éloigner le pachyderme de leurs plants et les pêcheurs veillent à le ménager. Malgré tout, certains champs sont ravagés par des hippopotames en quête de nourriture et il arrive que des gens meurent sous les coups de la bête, qui n’attaque généralement l’homme que par peur ou par douleur.

Les hippopotames meilleurs ennemis des agriculteurs et pêcheurs maliens ? La cohabitation entre les humains et les pachydermes se passe généralement bien. Une entente surtout due aux efforts des hommes, qui font tout pour protéger leurs intérêts économiques et vitaux. Car il reste malgré tout difficile de faire le poids contre les 2 à 4 tonnes des mastodontes, sans compter leurs impressionnantes canines inférieures qui ornent leur gueule...
Des torches, des épouvantails et une corde
Dans les zones du Mali où les quadrupèdes herbivores sont présents (Delta central du Niger, Gao, Tombouctou...), les agriculteurs qui travaillent non loin des cours d’eau font parfois grise mine. Le soir, dans certaines zones et surtout en période lunaire, les hippopotames sortent de l’eau et gambadent tranquillement, piétinant tout sur leur passage. Certains se détachent de leur groupe pour se restaurer aux frais de la princesse. « Dans la région de Bafoulabé, à l’Ouest, les hippopotames sont friands des plants d’arachides. Dès que le maïs pousse, ils le mangent. Parfois, ils se baladent en groupe et dévastent toutes les cultures maraîchères et sèches », explique Salif Foulani Sissoko, coordonnateur technique de Coordination Nationale des Organisations Paysannes du Mali (CNOP).
Pour éviter de perdre leur source de revenu alimentaire et économique, les paysans développent des stratégies. « Ils placent des épouvantails ou montent des gardes avec des torches », poursuit Salif Foulani Sissoko. « Mon grand-père m’a dit que l’une des méthodes pour les éloigner consistait à tendre une corde à l’endroit où ils sortent. Les hippopotames ont une mauvaise vue et, paraît-il, une peur bleue des serpents. En sentant la corde sur lui, le mâle dominant, qui sort toujours en premier, est effrayé, il se sauve, et les autres hippopotames avec lui », raconte Ismaël Coulibaly, de l’Union nationale des coopératives des planteurs et maraîchers du Mali.
Abattre les hippos trop dangereux
Parfois, cela ne suffit pas. Les hippopotames, ou certains d’entre eux, reviennent plusieurs fois, causant toujours plus de dégâts. Dans ce cas, les paysans font appel aux autorités. « Nous demandons une autorisation d’abattage de l’animal, sauf si c’est un bébé, au Service de la protection de la nature. Mais c’est la croix et la bannière : il faut prouver que beaucoup de dégâts ont été causés, sur une période suffisamment longue et que les cas se soient multipliés dans une zone donnée. Les autorités vérifient tous ces éléments, ce qui rend la procédure vraiment longue », explique Salif Foulani Sissoko. C’est alors qu’un maître chasseur entre en scène, car abattre un hippopotame n’est pas donné à tous les chasseurs.
Les autorités. C’est également à elles que font appel les pêcheurs lorsqu’un hippopotame les attaque. Une situation qui peut se produire lorsque les « chevaux du fleuve » ont une sensibilité à fleur de peau : lorsqu’une femelle vient de mettre bas, qu’un individu du groupe est blessé ou parce que les hippopotames estiment qu’on a violé leur espace. Les hippopotames peuvent alors être très agressifs. Voire meurtriers. Ce qui ne manque pas de provoquer une certaine crainte chez les cibles potentielles. « Lorsqu’ils attaquent, ils n’abandonnent pas tant qu’ils ne voient votre cadavre », résume Amadou Daou, chef du service de la pêche au ministère de la Pêche. Ainsi, lorsque les pêcheurs expulsés de leur pirogue ne parviennent pas à rejoindre la rive, il se produit de macabres scénarios.
Rares mais mortelles attaques de pêcheurs
« Un de ces mammifères porcins avait fait des dégâts vers Soa (village situé à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Djenné) dans les semaines précédentes : un pêcheur l’aurait dérangé par inadvertance en le piquant avec sa perche, l’hippopotame serait parti, puis revenu, brisant la pirogue et déchiquetant le pêcheur ; le village avait décidé de l’abattre, mais cette mauvaise bête avait profité de la chasse pour tuer encore un villageois et s’échapper », relate Djenné Patrimoine informations. Les faits remontent à 1997 et la bête a finalement été abattue. « L’année dernière, plusieurs personnes ont été tuées en 2005 », assure Mamadi Fila Traoré, président de l’association des pêcheurs de Gao.
Les attaques mortelles arrivent heureusement rarement, selon plusieurs pêcheurs interrogés par Afrik. Peut-être grâce aux précautions que prennent ces derniers. Ils naviguent loin du repère des pachydermes et restent proches des berges. Ils prennent garde à ce que les hameçons ou les filets de pêche de n’entrent pas en « zone ennemie ». Mais à force de prudence, le travail est limité. D’autant plus que les hippopotames sont friands du bourgou, une plante notamment utilisée pour nourrir le bétail qui se trouve près de là où sont les poissons.
Des incantations pour « neutraliser et se protéger »
Un inconvénient que certains tournent à leur avantage. « La méthode la plus simple pour éviter d’être gênés par les hippopotames est de planter le bourgou dans un coin qui n’est pas dans notre zone de pêche. Les hippopotames y sont ainsi attirés et nous pouvons travailler », commente Abdoulaye Kompao, secrétaire général de la Fédération nationale ses pêcheurs du mali. Lui-même pêcheur, il explique que les recettes de sorcier sont aussi utiles. « Nos ancêtres nous ont légué des choses qui permettent de nous protéger des hippopotames et des crocodiles . Si un hippo veut faire des dégâts, les vieux se consultent et confient l’affaire à l’un d’entre eux. Je ne peux pas expliquer en quoi consistait les incantations, mais elles fonctionnement ! », poursuit Abdoulaye Kompao. Ces incantations secrètes se pratiquent chaque fois que les pêcheurs s’apprêtent à mettre pied dans l’eau.
Alors hippo ami ou ennemi ? Agriculteurs et pêcheurs craignent trop souvent cette énorme bête pour qu’une réelle amitié soit scellée. Et pourtant. Il existe au Mali, dont le nom signifie hippopotame en bambara, un conte sur l’amitié exceptionnelle qui a lié un hippopotame et une jeune fille : Sadio. S’adressant à la mère de cette dernière, l’hippopotame a déclaré, selon les propos rapportés par le site du ministère malien de l’Artisanat et du Tourisme : « O toi, femme enceinte ! Moi hippopotame des eaux de ce fleuve, je lie amitié avec l’enfant que tu portes en toi. Quelque soit le sexe de cet enfant, qu’il soit un garçon ou une fille, je fais le serment de lier amitié avec lui ». D’après la même source, l’hippo a tenu sa parole et les deux ont été inséparables tout le long de leur vie. D’autres rapportent qu’un militaire colon a abattu la pauvre bête. Quelle que soit l’issue de cette histoire, elle démontre que les hommes et les animaux peuvent vivre ensemble et heureux.