De la démocratie tranquille au chaos

Courrier International - 10 janv. 2008

La journaliste Michela Wrong accuse les élites kényanes d’avoir pillé leur pays avec la complicité de l’Occident. Et d’avoir poussé les plus pauvres à la révolte.

“Si [Mwai] Kibaki est investi président, le Kenya ne sera plus jamais le même”, commente l’homme d’affaires au volant de son 4 x 4. Quittant la ville de Kisumu, dont le quartier commerçant fume encore, nous venons tout juste de franchir un barrage tenu par deux jeunes hommes ivres armés de machettes, qui fouillent les voitures à la recherche de partisans du gouvernement.
Dans le bâtiment délabré qui fait office d’aéroport, des familles terrifiées se bousculent pour avoir des places à bord des premiers avions qui décollent. Quarante passagers ont passé la nuit à même le sol, voulant à tout prix quitter ce bastion de l’opposition. Parmi eux, beaucoup de commerçants d’origine asiatique, traumatisés par le pillage de leurs magasins. Des membres des communautés kikuyues et kisiies, cibles eux aussi des violences des partisans du chef de l’opposition Raila Odinga, se sont réfugiés dans les postes de police.
Longtemps réputé être l’une des démocraties les plus stables d’Afrique, le Kenya attire près de 1 million de touristes chaque année. Cette image a volé en éclats en l’espace d’une seconde pour un couple d’Américains implorant un billet d’avion. “Nous venons de voir une femme brûlée vive sous nos yeux. Nous devons impérativement partir”, plaide l’homme.
Les touristes ne sont pas les seuls affectés. Les organisations de défense des droits de l’homme dénoncent un “coup d’Etat” et les commentateurs baissent la tête, honteux. “Nous sommes vraiment devenus une république bananière”, m’a confié un éditorialiste, alors que les bailleurs de fonds étrangers ont du mal à prendre la mesure de la situation. Car le Kenya compte, aux yeux des Occidentaux. Seul pays d’Afrique jugé suffisamment paisible pour abriter plusieurs agences des Nations unies, il accueille aussi les sièges de centaines d’ONG, de multinationales, de banques et de médias. Son économie à croissance rapide semblait pouvoir être le moteur de la prospérité régionale. Pris pour cible à plusieurs reprises par Al-Qaida, utilisé comme plaque tournante des drogues dures destinées à l’Europe, le Kenya est, aux yeux des diplomates occidentaux, un pays dont la situation intérieure détermine la stabilité de toute la région, mais aussi la sécurité de leurs ressortissants. “Si la maison Kenya est en ordre, nous sommes tous en sécurité”, résume un diplomate. Désormais, la maison est sens dessus dessous. La bataille électorale qui opposait le président sortant Mwai Kibaki au chef de l’opposition Raila Odinga, la plus serrée de l’histoire du pays, a mis au jour une fracture ethnique dont aucun Kenyan n’ignorait la gravité – les ethnies n’ont jamais été aussi divisées depuis l’indépendance. Depuis des mois, des sites reprenaient le terrible slogan “47 contre 1” : les 47 ethnies minoritaires du Kenya, contre les Kikuyus, les plus nombreux et les plus prospères, dont sont issus le président Kibaki et ses plus proches ministres.
Le 30 décembre, les émeutes ont éclaté dans les minutes qui ont suivi la proclamation de la victoire de Kibaki, après un comptage de voix manifestement truqué. Et les violences ne se sont pas exercées au hasard : dans les bidonvilles de Nairobi, dans les rues de Kisumu comme dans la station balnéaire de Mombasa, ce sont des maisons appartenant à des Kikuyus qui ont été incendiées, et des Kikuyus que l’on a roués de coups et lynchés.
Dans les fiefs du Mouvement démocratique orange de Raila Odinga, les habitations appartenant à des Luos n’ont pas été touchées, et le flot des voitures est inspecté par de jeunes excités cherchant l’ennemi kikuyu. La composition multiethnique de la population de la plupart des bidonvilles accentue la menace d’un bain de sang : des milices de Luos et de Kikuyus armés de machettes, de barres de fer et de couteaux font des descentes dans les secteurs contrôlés par l’adversaire et montent la garde sur les routes d’accès. La forme sous laquelle s’expriment les frustrations des Kényans ne manquera pas d’alimenter le débat sur la nature et la gravité du “problème ethnique” africain. Mais tout indique que le chaos dans lequel est plongé le pays est révélateur d’un tout autre clivage, celui qui existe entre une élite politique bouffie de suffisance et des Kényans dans la misère.

Malgré les révélations sur la corruption phénoménale qui règne jusque dans les plus hautes sphères de son gouvernement, Kibaki n’a jamais perdu le soutien des pays donateurs occidentaux, ni du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Après des années de stagnation économique du temps de son prédécesseur Daniel Arap Moi, les 6 à 7 % de croissance annuelle atteints depuis 2002 ont convaincu plus d’un responsable de l’aide au développement que Kibaki était un dirigeant qui méritait d’être soutenu – à hauteur de 800 millions de dollars par an. De façon préoccupante, toutefois, tout indiquait que les Kényans les plus démunis ne recueillaient pas les fruits de la croissance. Toutes les études montraient un creusement des inégalités entre la population rurale défavorisée et les élites urbaines. A Nairobi, qui connaît un étonnant boom de la construction, les classes aisées font leurs courses dans des centres commerciaux ouverts 24 heures sur 24 et se prélassent sur les pelouses de leurs résidences sécurisées. Pendant ce temps, les deux tiers des habitants de la capitale vivent dans les bidonvilles, et Kibaki n’a pas réussi à créer les 500 000 emplois par an qu’il avait promis.
Paradoxalement, beaucoup de Kikuyus pauvres de Nairobi ont voté pour Odinga et non pour leur grand défenseur supposé. Ils en étaient arrivés à la conclusion que Kibaki et ses proches étaient fondamentalement antipauvres. Ils ont été particulièrement exaspérés par l’impitoyable nettoyage des rues voulu par le gouvernement : des dizaines de milliers des kiosques en tôle ondulée où les habitants achetaient leur nourriture et d’autres produits de base ont été détruits pour laisser place à des parterres de fleurs. Or le commerce informel assure la survie des plus pauvres. Avec les inquiétudes que suscite le caractère ethnique des violences, on risque de négliger certains signes plus encourageants. Si l’élection présidentielle a été trop manipulée pour qu’on en tire quelque conclusion que ce soit, les résultats des législatives en disent long sur l’image qu’ont les Kényans de leur gouvernement : vingt des ministres et lieutenants de Kibaki ont été battus. C’est une claque envoyée par une jeunesse sans emploi ni perspectives à une élite jugée déconnectée des réalités et moralement corrompue, et il faut la saluer.
Ce signal doit d’ailleurs être pris en compte par une communauté internationale fermement décidée à croire que des gouvernements corrompus et ethniquement déséquilibrés restaient malgré tout des partenaires constructifs. Quand John Githongo, un ancien conseiller anticorruption du gouvernement Kibaki, aujourd’hui réfugié au Royaume-Uni, a dévoilé le scandale Anglo Leasing [du nom d’une société fictive censée fournir des passeports au Kenya], les gouvernements occidentaux et la Banque mondiale se sont contentés d’arborer une mine consternée. Connu pour son franc-parler, le haut-commissaire britannique au Kenya Edward Clay, qui avait froissé des ministres kényans en les accusant de se gaver jusqu’à “vomir sur les chaussures” des donateurs étrangers, a été remplacé à son départ à la retraite par un diplomate plus accommodant, et le représentant de la Banque mondiale Colin Bruce, qui loue son logement au couple présidentiel, a continué de déverser sur le pays des centaines de millions de dollars d’aide.
Le Kenya est en proie aux plus graves violences politiques depuis son indépendance [en 1963]. Si le président Kibaki survit à l’agitation actuelle, il aura du pain sur la planche pour asseoir sa légitimité face à un Parlement où le Mouvement démocratique orange est majoritaire. “Le Kenya court à la catastrophe, met en garde John Githongo. Il n’est pas sûr que les responsables de la situation soient conscients des conséquences.”

Michela Wrong
New Statesman
ANALYSE • “Nous avons perdu la raison”

Pour le directeur du Sunday Nation* de Nairobi, l’opposition doit comprendre qu’il ne suffit pas de remporter un scrutin pour mériter de gouverner. Il faut aussi rassurer les Kikuyus.

La présidentielle du 27 décembre a anéanti beaucoup d’espoirs et de nombreux rêves. Les Kényans sont en colère et, comme moi, blessés. Depuis le 28 décembre, ils ont perdu la raison et laissé libre cours à leurs instincts les plus bas, de meurtre, de pillage et de vengeance. Ces derniers jours, nombreux sont ceux qui m’ont demandé ce que j’en pensais : Que devrions-nous faire ? Faut-il parvenir à un règlement politique ? Faire appel à des médiateurs internationaux ? Ou encore pousser, d’une manière ou d’une autre, le président Kibaki à la démission ?
Mon point de vue est simple mais clair. Tout d’abord, il faut établir, par le biais d’un mécanisme auquel feraient confiance les deux parties, que l’élection a été effectivement truquée et déterminer par quels moyens. En second lieu, il faut mettre en place un dispositif acceptable par les deux camps, pour faire appliquer la loi.
A mon avis, les politiques perdent leur temps : ils devraient sécuriser chaque bulletin de vote lors de la présidentielle et assurer un dépouillement objectif et un nouveau décompte. Ces deux tâches ne sont pas ce qu’il y a de plus difficile à l’heure actuelle. Le plus dur est de séduire la minorité, les millions d’électeurs qui ont voté pour Kibaki.
Le Mouvement démocratique orange (ODM) d’Odinga ne devrait pas commettre la même erreur que Kibaki, c’est-à-dire croire qu’une victoire est une victoire sans tenir compte des sentiments de l’autre camp.
La crise n’est pas due au résultat du scrutin. Le problème vient de la manière dont l’élection a été conçue, en tant que conflit entre les Kikuyus – accusés de voler la richesse du pays et de confisquer tout le pouvoir – et une coalition d’autres ethnies.
L’ODM n’a pas réussi à convaincre l’élite kikuyue qu’une victoire de Raila Odinga ne signifierait pas la fin de la vie qu’elle a connue jusqu’à présent. Les Kikuyus craignaient qu’en cas de victoire de l’ODM leur ethnie ne soit détruite, qu’ils ne soient dépossédés de leurs biens et que ceux qui s’étaient établis un peu partout dans le pays ne soient massacrés. Il sera très difficile de les convaincre qu’ils avaient tort, compte tenu des violences ethniques qui ont éclaté entre autres dans les provinces de la côte et dans la vallée du Rift.
Si l’ODM s’empare du pouvoir par des méthodes révolutionnaires, une contre-révolution est inévitable. Et, comme tous les Kényans le savent au vu des récentes décapitations, la capacité de barbarie chez certains est l’une des réalités les plus effrayantes de notre pays en pleine détresse. Il y a des vieux démons qu’il vaut mieux éviter de réveiller. Un règlement légal – qui peut sortir de négociations politiques – concernant notamment la protection des urnes, un décompte objectif et une prompte décision de justice serait bien plus facile à faire accepter, notamment aux adversaires de l’ODM.
Si l’ODM et ses partisans estiment vraiment qu’un règlement équitable ne peut pas passer par les institutions, alors pour quelle raison nous battons-nous ? C’est l’existence même du Kenya qui serait remise en cause.

Mutuma Mathiue
Daily Nation