Dans la misère du Darfour

LE MONDE 05/09/2004

Dans les camps de déplacés autour d'El-Geneina, il n'y a guère que femmes et enfants. Sous leurs huttes de fortune, les femmes racontent les jours de paix, lorsqu'elles n'avaient pas peur des Arabes, puis la guerre.


"Les janjawids sont toujours là", souffle Fatma, en désignant du doigt les alentours du camp. Quand elles vont chercher du bois, Fatma et ses amies ne se déplacent qu'en groupes hors du camp d'Ardamata, à Al-Geneina, capitale de l'Etat du Darfour occidental. "Plusieurs filles ont été violées", assure-t-elle.

Au camp de Ryad, où l'on peut voir les jeeps de la police et de l'armée sillonner à vive allure les allées de sable, effrayant au passage les groupes d'enfants, les femmes ne se sentent pas non plus en sécurité. Leurs maris, leurs pères, leurs frères, leurs grands garçons ont été massacrés ou dispersés ; Ryad est, essentiellement, un camp de femmes et d'enfants. "Pendant longtemps, les janjawids sont restés à l'affût, derrière la colline", explique Ahmed, un jeune Soudanais qui travaille pour une organisation caritative. Il tend le bras vers la colline qui borde le camp. "Ils s'étaient installés dans un hameau, au bord de la rivière. Ce n'était pas dur de les reconnaître, avec leurs chameaux, leurs vestes militaires et leurs armes. Ils sont restés là jusqu'à la mi-juin." C'est-à-dire jusqu'à l'arrivée des organisations non gouvernementales (ONG) et des équipes humanitaires de l'ONU. "Certains se sont reconvertis en policiers ou en militaires, ajoute Ahmed. Ce n'est pas bon, ça ne peut pas durer." En attendant, les femmes se défendent comme elles peuvent. "La nuit, les policiers viennent avec des lampes de poche, ils prennent des filles dans les huttes", souffle une amie de Sakina.
"Parfois, si elles crient assez fort, les policiers s'en vont. Mais il y a des viols. Certaines filles voudraient le déclarer. Mais à qui ? Il n'y a personne pour nous rendre justice."
Dans le camp de Ryad, il y a un cimetière d'ânes : des dizaines de bourricots, morts de soif et de faim, ont été enterrés à la hâte pour éviter les maladies, les charognards et les odeurs. C'était avant la saison des pluies. La terre n'était que sable et poussière, le fourrage manquait. Aujourd'hui, l'herbe a recouvert le cimetière et on a oublié. Les humains ont été moins chanceux. La plupart des tués de la guerre du Darfour n'ont pas reçu de sépulture. "Ceux dont les villages sont trop éloignés n'ont pas pu retourner chez eux pour enterrer leurs morts, explique une jeune femme Fur (l'une des trois principales tribus africaines de cette immense province soudanaise, à laquelle elle a donné son nom). Quand nous avons fui notre village, nous avons vu beaucoup de cadavres sur la route."
C'était en avril, au moment des derniers grands massacres. Selon les estimations de l'ONU, les attaques des janjawids, ces milices arabes lancées à travers le Darfour dès le milieu de l'année 2003 pour y terroriser les populations et mater les mouvements rebelles opposés au régime de Khartoum, auraient fait quelque 50 000 morts et jeté sur les routes de l'exode plus de 1,2 million de civils, femmes et enfants surtout, dont plus de 200 000 sont réfugiés au Tchad.
Comparée à d'autres, Sakina, 24 ans, ne s'en est pas trop mal tirée. Sa mère, Aïcha, "environ 70 ans", est avec elle au camp de Ryad, de même que trois de ses sœurs et une de ses tantes : la famille, bien que privée de ses hommes, s'est en partie recomposée. Sakina a même pu retourner à son village d'Umdjimi, à trois heures de marche à pied d'Al-Geneina, pour y enterrer son mari et son frère. Dès qu'elle évoque ce jour de tuerie, les larmes jaillissent et elle baisse la tête, s'essuyant vite le visage avec un pan de son tobe, le grand voile sahélien de couleurs vives. Celui de Sakina est en partie déchiré.
Hormis quelques ânes et les rats, il n'y a pas d'animaux dans le camp. Ni chèvres ni poulets. Sakina ne se rappelle pas à quand remonte son dernier repas avec de la viande. Trois mois ? Quatre mois ? Elle se contente, comme la plupart des déplacés, d'un bol journalier d'assida (farine) mouillée d'un peu d'eau. Ici, aucune distribution de nourriture n'a pu être organisée, faute de recensement des déplacés, dit-on. Pas une seule vraie distribution depuis plus de quatre mois que le camp de Ryad existe ! Dans la demi-douzaine d'autres camps de misère qui ont poussé comme des champignons aux portes de la ville, la situation n'est guère plus reluisante : la majorité des 108 000 déplacés présents sur la commune ont attendu deux mois avant que les vivres du Programme alimentaire mondial (PAM) leur parviennent - en quantité souvent insuffisante. "On a faim. Et nos enfants ont faim. Qu'a-t-on fait pour qu'on nous traite comme ça ?", s'énerve Fatma, du camp d'Ardamata. Près des huttes en terre, patiemment construites par les femmes, certaines ont fait pousser quelques plants de sorgho, de mil ou d'arachide. La seule chance des déplacés d'Al-Geneina, c'est de se trouver aux portes de la ville. Beaucoup tentent de décrocher un petit job pour la journée. Les hommes vendent leurs bras pour décharger un camion ou une cale d'avion. Les femmes vendent les leurs pour fabriquer des briques. Une journée de labeur est payée 200 dinars soudanais (60 centimes) : de quoi acheter une cuillère de thé ou de sucre... "Au début, on nous payait 300 dinars. Mais avec le nombre de gens qui cherchent du travail, le salaire a baissé", explique Sakina. Avec la saison des pluies, les choses ont encore empiré. "La nuit, le sol des huttes est tout mouillé. On dort dans l'eau et dans le froid", dit Saadia, en serrant contre elle son enfant endormi. Le nombre des enfants souffrant de malnutrition sévère est en "légère mais constante augmentation", souligne le docteur Laurence Benaid, qui travaille avec l'équipe de MSF à l'hôpital, où sont accueillis une centaine d'enfants. Il y a une première raison à cela : le "système de référence s'est amélioré et les gens viennent plus facilement consulter". Mais il y en a une autre : les gens "n'ont rien à bouffer".
Cette misère est, pour Sakina, chose nouvelle."On était une famille plutôt riche", raconte-t-elle, égrenant la liste de ce que l'on cultivait chez elle : arachide, sorgho, mil, maïs, sésame, tomates, haricots, aubergines... Le village était lui-même assez prospère, disposant, fait rare, d'une école primaire. Des six filles de la famille, Sakina est la seule à avoir continué ses études, en partant à Al-Geneina pour entrer au collège. Un privilège insigne : selon les statistiques officielles, dans la province du Darfour, grande comme la France et peuplée d'environ 6 millions d'habitants, seulement un tiers des filles (pour 44,5 % des garçons) vont à l'école primaire.
L'abandon dans lequel a été laissée la province et, singulièrement, l'Etat du Darfour occidental, se mesure dès l'arrivée sur l'aéroport d'Al-Geneina, dont la piste d'atterrissage est en terre battue, noyée par le sable en saison sèche et ravinée pendant les pluies. La carcasse d'un avion malchanceux orne l'entrée de l'aéroport, où patrouillent en permanence militaires (en treillis léopard vert) et policiers (en treillis léopard bleu). Les janjawids, eux, restent invisibles.
Aïcha, la mère de Sakina, écoute la conversation en secouant la tête. Elle est assise à l'ombre, dans la hutte de branchages qu'elle partage avec sa fille. A l'intérieur, chacun s'assoit par terre, sur un sac de jute qui fait office de natte. La cuisine se résume à deux pierres noircies par le feu. Aïcha boit son verre de thé à petites gorgées, comme pour économiser son plaisir.
La vieille femme n'est jamais allée à l'école. Sa langue, le masalit, est celle de sa tribu. Avant, indique Aïcha, des cultivateurs d'autres tribus vivaient aussi dans le village. Elle jure n'avoir pas le moindre souvenir d'une quelconque bagarre. Pas même avec les chameliers arabes. "Avec les nomades, on s'entendait bien. Ils venaient l'été et restaient deux mois, le temps de faire paître leurs troupeaux. Les Arabes et nous, on ne se mariait pas, mais on mangeait ensemble. On leur donnait des céréales et eux, en échange, ils nous fournissaient en lait de chamelle et en beurre pour la peau et les cheveux - sorte de crème cosmétique -", sourit-elle. Sakina, elle, se rappelle le rythme tranquille des jours de paix : la corvée d'eau "avec les calebasses et l'âne", les travaux des champs, la cuisine à préparer, les troupeaux de vaches et de chèvres dont il faut s'occuper, et le soir, autour des lampes à huile, le chant des tambours et la danse des Nougarra - célèbre dans tout le Soudan.
Dans ce temps-là, Sakina n'avait pas peur des Arabes. C'est l'un d'eux, d'ailleurs, qui l'a avertie, un matin, alors qu'il venait faire boire son chameau à la rivière, de l'attaque qui se préparait. Mais Sakina ne l'a pas cru. "Il m'a expliqué que les Arabes allaient venir pour détruire le village, qu'ils voulaient en finir avec les Masalit et les Zaghawa. C'était un homme gentil. Mais je ne l'ai pas pris au sérieux, soupire Sakina, en retenant un sanglot. Trois jours plus tard, les janjawids sont arrivés." Cavalcade, hurlements, coups de feu visant les hommes, surtout : le même scénario d'horreur se répète à Umdjimi, comme dans des milliers d'autres villages du Darfour. D'après Sakina et la vieille Aïcha, il y aurait eu, ce matin-là, à Umdjimi, sept hommes tués et une femme blessée. Comme ailleurs, les huttes sont incendiées, les récoltes détruites... "Nous, les femmes, nous avons fui de notre côté, avec les enfants, explique Sakina. Les hommes sont partis du leur. Où ? On ne sait pas. Peut-être vers Khartoum. Certains d'entre eux sont au Tchad, on a eu des nouvelles." Contrairement aux années passées, marquées par des razzias et des guerres entre tribus locales, c'est la première fois que la province entière du Darfour est touchée et que ses villages sont aussi massivement désertés.
"C'est vrai qu'il y a eu des guerres avant. En 1998, beaucoup d'hommes ont été tués", admet Fatma, une Masalit qui fait partie des quelque 20 000 "déplacés" du camp d'Ardamata. "Mais ce n'était pas pareil. Les hommes se battaient entre eux. Là, ils s'en sont pris aux femmes et aux enfants. Ils ont violé beaucoup de jeunes filles, parfois sous les yeux des parents. Ils ont massacré des garçons : j'ai vu un bébé piétiné sous les sabots du cheval d'un janjawid", raconte Fatma, en criant presque. Son village, Azinni, comme celui de Sakina, n'est pas très éloigné d'Al-Geneina. "J'ai réussi à y retourner. Il ne reste plus rien. Même les arbres ont été détruits, les manguiers, les bananiers, les goyaviers. Même le toit de la mosquée, ils l'ont détruit..." Aujourd'hui, dans les camps, l'ombre d'un arbre fait office de mosquée. Une femme Fur l'interrompt : "Nous, on a appris l'arabe avec le Coran. Les janjawids, eux, ne savent que répéter "Allah Akbar". Mais leur Dieu, c'est Béchir - Omar Hassan Al-Bechir, actuel chef de l'Etat soudanais -. Ils ne connaissent rien, à part leurs chameaux", dit-elle avec mépris.
Les janjawids, ce "lumpenprolétariat rural", selon l'expression de Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS, à qui l'on doit Le Soudan contemporain (Karthala, 1989), ont déjà leur légende sanglante et leurs stars locales. Dans la ville d'Al-Geneina, comme dans les camps de déplacés des faubourgs, certains noms circulent. Celui de Choukratalla, par exemple. Cet ancien officier de l'armée régulière, devenu "chef des janjawids", aurait été, affirme-t-on chez les notables Masalit, "responsable à lui seul de la mort de plus de 300 personnes" et aurait quitté la région, par peur des représailles. Musa Al-Sanoussi Basher, lui, n'a pas bougé. Celui que ses nombreux détracteurs accusent d'avoir été le coordinateur et le banquier des milices progouvernementales du Darfour occidental reçoit fort civilement dans son bureau défraîchi du centre-ville. Il balaye ces "foutaises" du revers de la main. Selon lui, la crise a de multiples causes, parmi lesquelles la désertification, qui "a poussé beaucoup de nomades à se sédentariser" et a provoqué de nouveaux conflits. Mais les "premiers responsables", insiste-t-il, ce sont les rebelles, qui ont "pris les armes contre le gouvernement" et "sèment l'insécurité". Quant aux janjawids, "ce sont des voleurs, qui se sont eux-mêmes donné ce nom. Je ne dis pas que les déplacés mentent, corrige-t-il aussitôt. Mais s'il y a des Arabes parmi ces brigands, il ne faut pas généraliser".
Au camp d'Ardamata, Fatma et ses amies ne sont pas convaincues. "Les Arabes nous prennent pour leurs esclaves. Ils veulent transformer le Darfour en un Etat arabe", lance l'une d'elles. Au camp d'Abu Zahr, Ibrahim, ancien cultivateur à Gokar, un bourg situé à plusieurs nuits de marche, au sud d'Al-Geneina, est persuadé qu'un "accord" a été passé "entre les janjawids et des pays arabes". Il ne sait pas précisément quels pays, mais ce dont il est sûr c'est que, "dans tout le Soudan, la seule terre encore fertile, c'est le Darfour". Et que "tant que les janjawids ne seront pas désarmés, il n'y aura pas de sécurité au Darfour".
Catherine Simon