Dans le berceau du vaudou
LE MONDE | 23.06.05 |

Quand souffle l'harmattan, le vent du Sahara, les côtes du golfe de Guinée se couvrent d'un épais brouillard, chaud, sucré, que le soleil couchant rend lunaire. Dans les rues de Cotonou, la capitale économique du Bénin, les taxis-motocyclettes vont leur rythme : un tourbillon. C'est l'heure où les Chinois, toujours plus nombreux, investissent les cybercafés, et où les évangélistes de quartier entonnent leurs chants collectifs à la gloire du Seigneur. A Godomey, quartier populaire de Cotonou, des "maisons" , qui regroupent plusieurs logements autour d'une cour unique, s'échappe une cacophonie de bassines en fer blanc et de voix féminines.
Comme Ouidah, à une quarantaine de kilomètres plus à l'Ouest, Godomey fut jadis un port négrier. Les brumes et camouflages lagunaires, propices au déplacement de petites embarcations, permettaient d'échapper à la surveillance des navires anglais qui jouaient les gendarmes contre la traite des esclaves à partir de 1816. Passé sous protectorat français en 1854, le Dahomey deviendra indépendant en 1960 et prendra le nom de Bénin. Président libéral élu en 1991, Nicéphore Soglo tiendra cinq ans avant d'être démocratiquement détrôné par le commandant Mathieu Kérékou, ex-marxiste-léniniste devenu fervent partisan du libéralisme. Chômage, inégalités, corruption ont attaqué le "Quartier latin d'Afrique" , comme on appelait jadis ce beau pays.
A Godomey, c'est dans ce climat qu'ont grandi deux générations de gamins turbulents qui n'ont pas leurs pareils pour chasser l'egùn. Il s'agit d'un revenant. En janvier, pendant les fêtes vaudoues, la créature sort avec d'autres egùns, en bande. Avec des mètres de broderies et de sequins sur le dos, un masque pas toujours avenant juste au-dessus. Sous les fanfreluches, bien sûr, il y a un homme, en transe, dont on ne voit pas le regard, mais dont on mesure la fureur. La croyance dit que si l'on touche un egùn, ou s'il vous frôle, on tombe malade. Pustules, fièvre, assèchement, boursouflures. Le jeu consiste donc à se pourchasser entre garçons, les femmes faisant cercle autour. Les piétinements dans la poussière et la latérite font monter l'adrénaline à un tel paroxysme qu'il n'est pas exclu que ces élus des divinités ­ les vôdum ­, se transforment effectivement en lion ou en crocodile. D'ailleurs, c'est annoncé au programme.
Nous échapperons à la variole et aux autres expressions sympathiques de l'egùn grâce aux garçons qui manient le bâton pour écarter les malicieux. Grâce aussi à l'obole qu'il est "conseillé" de faire. Pour sceller les pactes, on danse et puis on tue ; des boucs, des chèvres, des poules qui seront ensuite dévorés.
Folklore ? Sûrement pas. Ici, comme au Togo ou au Nigeria, chez les Fons, les Yoroubas, les Ewés, le vaudou, ou vôdoun, gouverne en sous-main. C'est ici, au Bénin qu'il est né il y aurait quatre mille ans. Ici, tout fait sens. On meurt rarement de mort naturelle. Derrière une disparition, il y a presque toujours un empoisonneur jaloux, un féticheur mécontent, un ancêtre mal écouté. Les "prêtres" ­ les vodounons ­ sont puissants. Mieux vaut s'attirer leurs faveurs, souvent monnayables. On cite le cas d'une radio publique française venue à Cotonou pour organiser un concert, et qui dut financer une cérémonie payante pour écarter la pluie ­ en pleine saison sèche ! "Il valait mieux éviter l'incident" , se souvient un responsable français. Au Bénin, il y a du grigri partout : pour le foot, les examens, les élections.
Le culte vaudou est puissant, et il a essaimé partout. Il imprègne La Nouvelle-Orléans, se nomme "candomblé" au Brésil, "santeria" à Cuba, "vaudou" en Haïti. Il a marqué le monde arabe, le Maghreb notamment, où les rites stambalis en Tunisie ou gnawas au Maroc ressemblent comme deux gouttes d'eau à ceux de Salvador de Bahia. Ici le syncrétisme s'est opéré avec le catholicisme, là avec l'islam, dès les débuts de la traite des Noirs par les Arabes, au IXe siècle.
En langue fon, le mot vôdoun désigne le culte et toutes les divinités que les hommes essaient de se concilier. Il décrit aussi "ce que l'on ne peut élucider, la puissance efficace" . L'esprit, le vent, la respiration, le son, le non-dit, le non-visible, le non-fixé. Autour d'un dieu suprême ­ Olorum, en yorouba, insaisissable et présent en tout ­, des divinités ­ Shango, dieu du tonnerre, Yemanja, déesse des eaux, Ogun, dieu de la guerre ­ régissent les forces de la nature aussi bien que les humains qui leur doivent obligations. Autant qu'aux ancêtres.
Le photographe-ethnologue français Pierre Verger (1909-1996), quoique profondément athée, avait été consacré babalao (grand initié) en 1948 à Salvador de Bahia, puis au Bénin en 1952. Auteur de Flux et reflux, somme ethnographique sur les allers-retours entre les deux rives de l'Atlantique, il expliquait ainsi son attachement : "Les Yoroubas pratiquent des monothéismes juxtaposés, et non une religion supposée polythéiste : les dieux dont ils font le culte sont pour eux des ancêtres familiaux divisés, avec pour conséquence une absence de tout esprit de prosélytisme, et son cortège d'intolérance, de persécutions qui ont caractérisé les grandes religions dites révélées. (...) En face de ces multiplicités de monothéismes agressifs, les religions yoroubas ont un esprit serein, rassurant, et ne sont pas assombries par la crainte de l'enfer."
En 1972, Mathieu Kérékou, un homme du Nord, déclare la guerre au féodalisme, au tribalisme et à la sorcellerie. Première mesure : interdire les "couvents" , autrement dit les "maisons de la mort" , qui font vivre aux novices choisis par les "prêtres" une mort symbolique. Jusqu'alors, "l'initiation durait entre deux et huit ans" , explique l'ethnomusicologue Gilbert Rouget. En 1958, devenu l'ami du roi de Porto Novo, Gbefa, il est autorisé à enregistrer, sans les regarder, le chant d'une quinzaine de novices sortant du couvent local. "Ces enfants chantaient dans un unisson parfait, sans se voir, puisque prosternés tête au sol, des chants vocalisés en voyelles, en langue secrète ­ celle de la divinité à laquelle les novices appartiennent" ­ dans ce cas, Shango, dieu de la foudre et de la pluie. Gilbert Rouget a passé un pacte : ne jamais commercialiser ces bandes. Il le respecte.
"Les couvents fétichistes en ont pris un coup entre 1972 et 1980. Beaucoup ne s'en sont pas relevés. Kérékou, qui y croyait quand même, a nommé une féticheuse, Yawo Rischa, 'camarade commissaire au peuple préposée aux cultures fétichistes'. Fille du dieu Xango, elle a négocié un compromis : le vôdoun était reconnu, les couvents laissés en paix, moyennant quoi la durée des initiations ne se comptait plus qu'en semaines." Les chants naguère si mûris ont disparu à jamais.

Quand Mathieu Kérékou interdit les couvents, il veut à la fois combattre le pouvoir des prêtres, délibérément renforcés pendant la colonisation pour s'opposer à celui des rois, et répondre aux aspirations de nombreux Béninois. Dans les critiques exprimées, "la description de l'étendue du pouvoir des prêtres qui permettait l'internement de force dans les couvents -pour- plusieurs années revient comme un leitmotiv" , écrit la sociologue Karola Elwert-Kretschmer, de l'université Humboldt de Berlin.
A Alladah, haut lieu de la royauté fon, en janvier, il y a fête. Des centaines de tambours, de danseurs, d'initiés en transe. Le roi et ses épouses observent sous un baldaquin. Un autochtone blanc, en aube et muni d'un trident de carton-pâte, assez malin et "généreux" pour être là, est assis à la droite du sage monarque. A midi, c'est un défilé incessant d'esprits gardiens de la nuit, de zangbetos cachés sous d'invraisemblables pyramides de raphia. Ces farceurs gourmands s'amusent à disparaître. Des femmes-devins portent clochettes et cauris, des jeunes femmes en pagne blanc miment la chasse au tigre au rythme des tambours. Dans ce tourbillon d'énergies, tout peut arriver. La prudence s'impose.
"Dans la culture occidentale, le visible a été développé au maximum. La culture africaine cache plus qu'elle ne révèle" , explique Patrick Nguema Ndong, producteur de la très populaire émission "Triangle", consacrée à la spiritualité africaine sur la radio Africa N°1. Le secret, le hunxo, est central dans le vaudou. Il sert la connaissance, le pouvoir et la peur. Les marchands d'esclaves l'avaient compris.
Angélique Kidjo, la chanteuse d'origine béninois, ambassadrice de l'Unicef, explique les raisons qui l'ont poussée vers la musique : "La révolte, quand j'ai découvert l'existence de l'esclavage et l'usage de notre culture faite par les négriers." L'arbre généalogique fon est matérialisé par la chambre des assins, ­ des figurines en métal de chaque défunt ayant participé à l'édification de la famille et représenté par son métier ­ un tailleur et sa machine à coudre, un cultivateur avec sa houe, etc. "Ceci est fait pour nous rappeler nos ancêtres, poursuit la chanteuse. Quand un enfant naît, la mère doit y passer sept jours pour une fille, neuf pour un garçon, afin de lui trouver un guide spirituel ici-bas."
A Ouidah, sur le chemin de la plage, il y avait jadis des marécages qui contenaient les âmes des morts. "Les négriers y avaient planté un poteau. Ils demandaient aux femmes enchaînées, déjà apeurées, de faire sept tours, neuf aux hommes. Il y avait l'odeur du marais... Du coup, ils couraient vers la mer d'eux-mêmes." Mais, au Bénin, le commerce humain fut longtemps un sujet tabou. "Parce que nous n'avions pas encore fait le travail de réconciliation nationale" , selon l'écrivain béninois Nouréini Tidjani-Serpos, sous-directeur général de l'Unesco, qui fut l'un des promoteurs de la manifestation panafricaine La Route de l'esclavage en 1992. En clair : parce que l'esclavage passait par la collaboration. Que le voisin pouvait vendre le voisin. Figure de proue de ces alliances indignes : Francisco da Souza, dont l'écrivain anglais Bruce Chatwin raconte les aventures dans Le Vice-Roi d'Ouidah (adapté au cinéma par Werner Herzog sous le titre de Cobra Verde). Né à Bahia en 1754, il reçut le monopole de la traite des esclaves du belliqueux roi Adandozan, devint Cha Cha I er, vice-roi d'Ouidah, en 1818.
En 1993, le Festival d'Ouidah, prolongation de La Route de l'esclavage, transforme la ville en épicentre du vaudou. Depuis, chaque 10 janvier, la plage s'emplit d'une foule multicolore. Caméras de télévision et calicots aux couleurs du rhum Bacardi, "qui soutient le culte vôdun" . Même schéma en ville, à deux pas de la cathédrale catholique, où le gardien du "temple des Pythons" propose aux touristes une photo-souvenir avec serpent autour du cou.
Sur la plage, la porte du Non-Retour, le point d'où partaient les esclaves, côtoie la porte du Retour, construite ensuite pour encourager le retour de la diaspora au pays. "Welcome to the Homeland" , indique un calicot. La piste menant à la mer à travers lagune et cocoteraie est jalonnée d'une centaine de statues monumentales, chargées de symboles, sculptées par l'artiste béninois Cyprien Toukoudagba. En 1993, il avait été rejoint par le peintre haïtien Edouard Duval-Carrié et le Cubain Mendive, chargé de repeindre les murs de la demeure du chef spirituel vôdun, le grand dagbo Hounon, aujourd'hui décédé.
Au Bénin, l'idée d'une communauté de pensée héritée du vôdun n'a pas toujours fait l'unanimité. Le Festival d'Ouidah, ouvert trois jours après la visite du pape Jean Paul II en 1993, s'était d'abord heurté à l'hostilité de la hiérarchie catholique. Puis à celle du ministre de la culture d'alors, Paulin Hountondji, philosophe, fils de pasteur protestant, pour qui "le vôdun est un culte, pas une culture" .
Le vôdoun, qui, comme le catholicisme, englobe 30 % des Béninois, est en régression. L'islam (20 %) est en hausse. A Porto Novo, derrière la grande mosquée bâtie en 1930 sur les plans de la cathédrale de Salvador de Bahia ­ en référence aux esclaves que le Brésil avait renvoyés en Afrique après la révolte des Mâlés de 1835, ­ les fils de Xango ou de Yemanja portent aujourd'hui des tee-shirts au portrait de Ben Laden. Devant, le grand marché propose toutes les herbes nécessaires à la réalisation de quelques-unes des 447 recettes scientifiquement livrées dans Ewé, le dernier livre de Pierre Verger. De comment rendre fou son ennemi à comment soigner les maux de ventre de son enfant.
Véronique Mortaigne