DANS LES GANGS DES RUES DE NAIROBI

LE MONDE DIPLOMATIQUE | JANVIER 2005 |

Terres ancestrales de la Rift Valley

« Bien sûr que nous sommes des héritiers Mau-Mau ! Mais, aujourd’hui, le combat que nous menons est beaucoup plus mental que physique. » De Nakuru, quatrième ville du pays, M. Ruo Kimani, coordinateur Mungiki de la Rift Valley, dit compter 40 % de sympathisants parmi les habitants de la région. Quelques-uns de ses « lieutenants » sont présents cet après-midi à ses côtés. Il y a un paysan, un commerçant, un sans-emploi. Seules les blagues à tabac en corne d’antilope sortant par intermittence attestent leur appartenance au culte de « ceux qui prient face au mont Kenya ». « Nous avons des membres dans le gouvernement tout comme dans la fonction publique ; des policiers et des militaires, affirme M. Kimani. Nous pourrions très bien renverser le gouvernement, mais nous préférons utiliser la voie démocratique pour demander justice. Dans la situation de crise actuelle du gouvernement, d’ailleurs, nous ne pourrons pas être longtemps ignorés. »
Ces derniers mois, une dizaine de Mungiki ont été mystérieusement assassinés. Le mouvement a-t-il fomenté ces exécutions ? « C’est nous qui sommes les victimes de la guerre interne entre la NAK [Alliance nationale du Kenya] et le LDP [Parti démocratique libéral] », rétorque M. Ruo Kimani, évoquant les deux partis membres de la coalition Arc-en-ciel (NARC) désormais au pouvoir. « Nous sommes trop radicaux pour certains. On cherche à nous manipuler, à nous infiltrer. » Entré chez les Mungiki à la fin des années 1980, M. Kimani se définit comme un « guerrier culturel », d’abord au service de l’Afrique, ensuite du Kenya, et enfin des Kikuyus, un peu comme le christianisme englobe toutes les tribus. « Nous ne voulons pas de guerre ethnique. L’exemple des pays voisins nous suffit. »
S’il reconnaît que son mouvement reste impliqué dans des activités Vigilante dans de nombreux bidonvilles, M. Kimani préfère s’appesantir sur les revendications du mouvement : « Installer dans ce pays un vrai système africain de gouvernement, qui n’a jamais eu la chance d’être instauré. Quelque chose de décentralisé, et qui a autant à voir avec l’éducation des jeunes que la question de la santé. Mais il faut d’abord en finir avec la vieille garde des politiciens qui nous gouvernent. »
En attendant, Mungiki organise des microprojets visant à « éliminer la pauvreté ». De la ferme à l’atelier de mécanique, plus de 600 entreprises Mungiki auraient été montées, selon les mots de son coordinateur régional : « Ainsi, nous sommes de plus en plus indépendants du pouvoir et de plus en plus incontournables économiquement. »
C’est dans cette région distante de 200 kilomètres de Nairobi que le vent du désespoir kikuyu a tourné, il y a dix ans, en faveur de Mungiki. Ici aussi, de Laikipia à Nyahururu, la relève semble assurée. Cinquante ans après que la Kenyan Land and Freedom Army a lancé l’insurrection Mau-Mau, la question de la terre est en effet plus que jamais brûlante. L’East African Standard, quotidien centenaire du Kenya, vient d’inaugurer sa nouvelle maquette en révélant l’identité des vrais propriétaires fonciers du pays (1) : la famille Kenyatta posséderait 221 600 acres, celle de l’ex-chef d’Etat arap Moi 114 600 acres et les Kibaki 31 600 acres (2).
En clair, selon la Kenya Land Alliance, la moitié des surfaces arables du pays serait entre les mains de 20 % de la population kényane. « Comment pouvez-vous accepter ce fait lorsque votre père – et le mien est dans ce cas – n’a même pas un acre de terre pour survivre ? », s’exclame M. Kimani. Depuis août 2004, Nairobi et les terres blanches de la Rift Valley ont été le théâtre de plusieurs manifestations de la minorité massaï demandant la réattribution de leurs terres ancestrales. En ligne de mire, 38 immenses propriétés transformées majoritairement en réserves animalières privées. Toutes ont été allouées, avant l’indépendance, et pour 999 ans, à des Kényans pour la plupart blancs.
« Les Mau-Mau se battaient contre les colons. Nous, contre la classe dirigeante, qu’il s’agisse d’entreprises occidentales telles que Del Monte ou de responsables politiques, précise M. Kimani, estimant que le combat des Massaïs est juste. Lorsque le temps sera venu, nous nous joindrons à eux. Beaucoup d’entre nous restent des étrangers dans leur propre pays. » Mais il n’y aura pas de « processus de mugabéisation ici » (3), précise l’un de ses adjoints, avant d’ajouter : « Même si notre combat dure cent ans, l’Etat finira par céder à nos demandes. »
JEAN-CHRISTOPHE SERVANT
(1) Le Monde, 10 novembre 2004.
(2) Un acre = 4 046,86 mètres carrés.
(3) Du nom de M.Robert Mugabe, président du Zimbabwe. Celui-ci a engagé un processus autoritaire de redistribution des terres majoritairement détenues par les Blancs.