Damouré Zika, le double africain de Jean Rouch

Le Monde 2 15/12/2007
De notre envoyé spécial au Niger, Jean-Pierre Tuquoi

Il fut, entre autres, scénariste et acteur hors norme dans les films de Jean Rouch, le cinéaste mort en 2004 qui, sur fond d'Afrique noire, mêla fiction, ethnographie, documentaire et poésie. Damouré Zika, aujourd'hui « médecin » au Niger, est plus célèbre dans son pays que le chef de son Etat !

Ce doit être un sorcier. Sa grand-mère, une Songhaï, l'était, qui parlait au génie du tonnerre et à celui de l'eau qui hantent le grand fleuve Niger. Oui, Damouré Zika a dû hériter des dons de Kalya, dont celui de pouvoir égrener les vies. Il y a eu, dans les années 1940, le jeune Damouré pêcheur sur le fleuve Niger, le Damouré employé sur les chantiers lancés par le colonisateur français dans son pays, le Niger, le Damouré acteur fétiche et scénariste, à la fois devant et derrière la caméra au côté de l'ethnologue Jean Rouch, le Damouré infirmier guérisseur » dans l'Afrique des indépendances, enfin, ultime métamorphose, le« sage » Damouré, l'octogénaire, plus célèbre dans son pays que le chef de l'État, médecin sans diplôme que l'on vient consulter de l'autre bout du Niger.

Damoure l'inclassable
Damouré l'inclassable. Pêcheur, acteur , scénariste et, à 80 ans, "guérisseur", comme son père.

Une armée de petits-enfants
Damouré habite une maison traditionnelle à la sortie de Niamey, la capitale, loin du goudron. Le quartier est sans charme, la bâtisse anonyme, modeste mais vaste. On comprend vite pourquoi : il faut loger les épouses - Damouré le patriarche en revendique quatre, un nombre qui n'a rien d'inhabituel au Niger, où la polygamie est la règle -, accueillir à l'occasion la tribu des enfants et l'armée des petits enfants (« Je ne connais pas leur nombre précis mais j’en ai plus de cent », assure-t-il).
Le plus surprenant est la pièce où Damouré reçoit le visiteur de passage. Elle tient à la fois du musée personnel et du cabinet médical. Accrochés aux murs, on y trouve un stéthoscope, un tue-mouches, de vieilles photos en noir et blanc, une brochette de décorations civiles, quelques lettres dactylographiées dans des cadres de bois, une affiche anatomique du corps humain, une autre exhibant une prostate... Le mobilier - une balance, un bureau encombré de papiers, un lit de fer - est à l'image du propriétaire : Simple, plus très jeune mais indestructible.
Un homme dont le souvenir flotte dans le bureau relie les vies multiples de Damouré. Il a disparu il y a près de quatre ans, un accident sur une route du Niger justement. C'était jean Rouch, le créateur d'un cinéma-vérité qui, sur fond d'Afrique noire, a su mêler ethnographie, documentaire, fiction et poésie, et dont la nouvelle vague alors naissante fera l'une de ses figures tutélaires. « Jean Rouch, c'était à la fois mon père et mon grand frère. J'étais son double africain. Sans moi, il bougeait pas », résume Damouré.
« Damouré a rencontré jean Rouch en 1941 », raconte le même Damouré qui, tel un conteur, parle parfois de lui-même comme s'il était étranger à son propre personnage. « Damouré a jamais été à l'école. Il faisait la pêche à la ligne. Il avait aménagé un endroit pour sa pêche. Un soir, il a vu un monsieur à vélo. Il voulait se baigner mais il savait pas où aller. Je lui ai fait signe et je lui ai laissé l'endroit. Le lendemain, il est revenu. Le troisième jour, il m'a dit :"Viens." Il m'a demandé si je parlais le français des tirailleurs [sénégalais] et il m'a dit de le suivre jusqu'à son domicile, à Niamey. Son cuisinier a servi d'interprète. Le Blanc a écrit sur un papier l'alphabet français. Et il m'a fait répéter. C'est comme ça que j'ai appris à écrire et à parler le français. »
Jean Rouch, ingénieur des travaux publics de 25 ans, n'en reste pas là. « II m'a engagé comme "pointeur" sur un chantier qu'il dirigeait, raconte Damouré. J'avais 18 ans. C'était l'époque du travail forcé. Il y avait des dizaines de milliers d'hommes réquisitionnés pour trois mois. Je devais faire l'appel des présents, repérer qui était malade et qui ne l'était pas. »
Jean Rouch racontera une version différente de sa rencontre avec Damouré. « Il cherchait du boulot, expliquera-t-il dans un entretien au Monde. Il me dit qu'il était relieur. Je lui demande de me couvrir le [livre de] Hegel (...). Je m'aperçois qu'il a mis tellement de colle qu'on ne peut pas ouvrir le livre. »
Pour jean Rouch, ce travail saboté est un signe du destin, la preuve qu'il lui faut s'éloigner de la culture occidentale, et Damouré le messager même involontaire mérite d'hériter d'un petit boulot - précaire - aux Ponts et aux Chaussées. « Après, Rouch a plaidé ma cause et j’ai été embauché comme infirmier bénévole à Niamey. La sauce [autrement dit la nourriture] était bonne et Damouré était heureux. Puis Damouré s'est transformé en grand docteur. »
« Grand docteur », c'est beaucoup dire. En réalité, le jeune Nigérien va devenir à la fin des années 1940 un acteur hors norme grâce à un jean Rouch qui, d'ingénieur, s'est transformé en ethno-logue cinéaste, auteur de films à la fois comiques et émouvants sur une Afrique de l'Ouest à des années-lumière de la culture occidentale.
Acteur à temps partiel, Damouré est de tous les films ou presque de jean Rouch - il y en a eu plus d'une centaine. Et il figure tout en haut de l'affiche de i949 à 2002. Il chasse l'hippopotame dans Bataille sur le grand fleuve, le lion dans La Chasse au lion à l'arc, observe la tribu des Parisiens en vrai faux ethnologue dans Petit à petit, découvre l'océan Atlantique dans jaguar, et tâte du commerce dans Cocorico ! Monsieur Poulet, un film collectif extravagant où il est question de poulets, d'une femme sorcière, et d'une 2CV à bout de souffle - Patience - que l'on doit freiner avec les pieds.

Acteur à temps partiel
Acteur à temps partiel. De 1949 à 2002, Damouré Zika sera de tous les films, ou presque, de Jean Rouch. Ici, avec le cinéaste et sa femme Jane, sur le tournage de Jaguar, en 1954-1955, dans la mine d'or d'Obuasi (Gold Coast, l'actuel Ghana).

Tourner avec jean Rouch et Damouré, c'était se lancer dans l'inconnu. « Il nous laissait faire, raconte Damouré. On improvisait. On inventait tout. Il n'y avait pas de scénario. Cocorico ! Monsieur Poulet, c'est l'idée de Damouré. Pas de Rouch. A l'époque, il y avait une épidémie et il était interdit de faire venir des poulets de la zone contaminée. Impossible de trouver un poulet à Niamey. On est donc parti en 2 CV dans une autre région pour ramener des poulets. Et c'est comme ça qu'on a fait le film. »
Le mélange des rôles est permanent au sein de la petite bande que Rouch retrouve chaque année lorsque, tel un oiseau migrateur, il revient sur les bords du fleuve Niger. « Pendant qu'il tenait la caméra, il m'arrivait, comme aux autres, de prendre des photos avec son appareil », raconte Damouré, l'ultime survivant de l'équipe. « Il n'est pas du tout exclu que quelques photos de Rouch soient en réalité de Damouré », confirme la directrice du centre culturel franco-nigérien de Niamey, Delphine Boudon, qui tente vaille que vaille de répertorier l'œuvre foisonnante de Rouch. Entre deux tournages au Niger, en Côte d'Ivoire, ou dans l'ancienne Gold Coast(l'actuel Ghana), Damouré retourne à son métier d'infirmier. « Il passe continuellement de la seringue de vaccination au harpon de chasse, de la poursuite incertaine des magiciens des savanes aux tournées réglementaires des dispensaires forains. Certes, il ne prend pas l'ethnographie plus au sérieux que la médecine, mais l'une et l'autre lui ont donné une désinvolture certaine. Et sans doute est-il aujourd'hui l'un des rares "évolués" africains qui aient parfaitement résolu la coexistence du DC-4 et de la hache de foudre », écrit, en 1956, jean Rouch dans sa préface au journal de bord tenu par Damouré et publié à l'époque par la Nouvelle Revue française (NRF) - un texte exhumé en 2007 par les éditions des Mille et une nuits.
Damouré adore tellement son métier de faux médecin et de vrai infirmier qu'à plus de 8o ans le vieil homme continue de l'exercer, à son domicile transformé depuis vingt ans en centre de santé, avec la bénédiction des autorités et l'aide d'un de ses fils. « N'oubliez pas que Damouré est sorti premier de sa promotion d'infirmier à la fin de la guerre et qu'il a été décoré de toutes les médailles de la santé qui existent au Niger », fait observer l'ancêtre assis derrière son bureau.
De la même façon que Damouré était un acteur hors du commun, il est un infirmier-médecin inclassable. « Je suis un guérisseur. J'ai hérité des dons de mon père qui soignait avec les plantes. Je reçois tout le monde, sept jours sur sept, et je ne fais payer personne. Mes clients, de dix à quinze chaque jour, c'est la médecine traditionnelle qui les intéresse. Mais il y en a que je dirige vers les hôpitaux », raconte-t-il.
Devenu un peu dur d'oreille avec l'âge, la démarche moins assurée mais toujours majestueux et plein de verve, Damouré est une sorte de missionnaire laïque. Chaque semaine depuis i958, il anime le vendredi matin, sur les ondes de la radio nationale, une émission de trente minutes consacrée à la santé. Elle s'appelle « Santé médecine » et tous les Nigériens la connaissent. « J'enregistre les émissions à l'avance, dit Damouré. Je parle du paludisme, de la tuberculose ou de la lèpre parce qu'au Niger il y a encore trop de lépreux. Les gens croient que c'est Dieu qui a lancé un sort contre ceux qu'il n'aime pas. Je donne des conseils. »

Comédiens amateurs
Comédiens amateurs. Damouré Zika, Lam Ibrahim Dia et Ilo Douma lors du tournage de Jaguar, de Jean Rouch. Lhistoire de trois hommes qui quittent le Niger pour faire fortune à Accra, dans l'ancienne Gold Coast.

« Humour et grandiloquence »
Ce n'est pas tout. S'il ne part plus comme naguère lutter contre les épidémies de méningite à l'intérieur du pays, deux fois par an, le vieux Damouré quitte femmes et enfants. Il embarque sur une « pirogue sanitaire » qui remonte sur plusieurs centaines de kilomètres le fleuve Niger en direction du Mali avec une cargaison de médicaments envoyés par ses amis européens. L'équipe est réduite qui se résume à un piroguier, un infirmier et deux manœuvres. « On part pour un mois. On accoste dans les villages reculés pour soigner les gens et leur donner des conseils d'hygiène élémentaires comme construire des latrines », résume Damouré. « Il pratique le même type de médecine que celle que nous faisions il y a un demi-siècle, du temps de la colonisation », note le docteur Pinson, un ancien médecin militaire au Niger, grand ami de Damouré depuis un demi-siècle.
Mais Damouré est à l'origine d'une nouvelle caravane : la caravane jean Rouch. En juin, pendant quelques jours, une petite équipe, épaulée par le centre culturel français, a fait découvrir les films « du Blanc jean Rouch » aux populations du fleuve Niger qui furent à l'origine de tant de ses films. « Avec humour et grandiloquence, Damouré a su parler de Rouch, de l'aventure des tournages, des métamorphoses du fleuve Niger, de la transformation des paysages et de santé publique », raconte Daniel Mallerin, l'un des membres la caravane.
L'entreprise a rencontré un succès phénoménal. Le « double africain du Blanc » a proposé de récidiver et d'organiser l'année prochaine une nouvelle édition de la caravane jean Rouch. « Je dois entretenir la mémoire de mon double », dit Damouré.