Dakar-Bamako, nonchalant express
Ignorant les excès de vitesse, le train qui relie Dakar et Bamako abrite une vie foisonnante.

Le Monde 14/02/2002

Il est 10 heures du matin quand le train quitte la petite gare de Dakar, une construction de l'époque coloniale coiffée d'un toit de tuiles rouges. Il roule à petite allure, se faufilant dans la banlieue, le long des constructions anarchiques qui ont poussé à quelques mètres des rails. Bordée de maisons basses, la voie ferrée a tout d'une rue animée où chacun vaque à ses occupations. A Thiaroye, c'est même là que s'installe le marché et lorsque le sifflet du train retentit, les petits vendeurs remballent précipitamment leurs marchandises. Accoudé à la fenêtre, le voyageur domine la scène. Sous ses yeux défilent les pyramides de tomates et d'oignons dressées le long des rails. Un lent travelling où se croisent les commerçantes assises par terre devant leur petit étal et les clientes en boubou déambulant en rangs serrés. Avec, en fond sonore, le bruit des voix mêlé à quelques notes de musique. En arrière-plan, se profilent les échoppes, constructions faites de bouts de bois et de tôle. Peu à peu, la foule s'éclaircit et le bas-côté redevient un paisible chemin qu'empruntent des carrioles tirées par des chevaux. Et, finalement, le bruit des roues du train reprend le dessus.
L'express Dakar-Bamako ignore les excès de vitesse. C'est un vieux train aux voitures gris métallique sur les flancs desquels se détache le sigle "SNCF". Avec, çà et là, des vestiges de sa vie antérieure, telle cette photo de Lourdes en noir et blanc au-dessus d'une banquette, ou la carte de la France ferroviaire. "Attention, la porte donnant sur la voie a pu être ouverte. Sortez avec précaution." Dans les toilettes, les panneaux portant cette inscription apparaissent tout aussi incongrus. Le plus souvent en effet, la porte en question est grande ouverte avec, sur le marchepied, des voyageurs humant l'air de la savane qui s'étend à perte de vue. Dans les champs, l'arachide vient d'être récoltée. Ne restent que des touffes de paille jaune. Et des arbres, qui se dressent, solitaires.
Le voyage ne fait que commencer : 1 228 kilomètres séparent Dakar de Bamako. Mais très vite, la vie s'organise à bord. Des employés de la SNCS (Société nationale des chemins de fer sénégalais), installés en première classe, voyagent gratuitement. L'un d'eux sort son portable pour téléphoner. En vain : il n'y a pas de réseau. Dans le couloir, on vend des pommes. Mais on trouve de tout dans les gares, ou presque...
A chaque arrêt, des femmes et des enfants envahissent le quai et tendent à bout de bras, devant les fenêtres, les marchandises les plus diverses. A Thiès, c'était du linge de corps pour hommes. Ici, à Djourbel, ce sont de petits pagnes, instruments de séduction prisés des Sénégalaises qui les portent sous leur grand boubou. Intéressée, une cliente saisit ce tissu léger et ouvragé qui doit laisser deviner les rondeurs féminines. Elle marchande, prend son temps et, finalement, profite du départ du train pour ne pas payer le vêtement convoité. Un acte qui fait jaser dans le wagon.
VOYAGEURS INTRÉPIDES
Les conversations repartent de plus belle. La plupart des passagers sont des commerçants travaillant à leur compte. Des "bana-banas" ainsi qu'on les nomme en wolof. Nombreuses sont les femmes qui "font bana-bana" et s'en vont vendre à Bamako des marchandises entassées dans un wagon voisin. Essentiellement des produits cosmétiques, made in Sénégal, et des pâtes alimentaires. Effectuer ainsi la navette entre les deux capitales n'est pas de tout repos. Mais, entre les longs arrêts dans les gares, les conversations vont bon train. Sujets de prédilection : la politique et la polygamie... Des thèmes qui intéressent aussi bien les Sénégalais que les Maliens.
Autre occupation populaire : la cérémonie du thé. Des habitués de la ligne, installés dans un tambour, ont tout ce qu'il faut : le petit fourneau à charbon de bois, la théière et les verres. Quand tout est prêt, on verse les trois thés : "le premier amer comme la mort, le deuxième doux comme la vie et le troisième sucré comme l'amour".
Les heures passent. Le soleil décline. Avant l'arrivée à Kaffrine, plusieurs passagers sans billet descendent prestement afin d'échapper aux contrôleurs. Mais, quand retentira le coup de sifflet du départ, ces "clandestins" auront vite fait de regagner leurs places sur le toit du wagon. Au vu et au su de tous. "Les contrôleurs sont au courant mais ils ne s'aventurent pas sur les toits", explique un de ces voyageurs intrépides qui attendront patiemment de pouvoir retrouver une place, quelque part dans un couloir. L'obscurité est tombée. Une longue nuit s'annonce. Un employé vient de passer en agitant une cloche : l'annonce qu'au wagon-restaurant le repas est servi.
Ce soir, au menu, pas de "thiep", le traditionnel riz au poisson, mais un steak-pommes de terre. Les places sont chères. D'autant que certains passagers sont installés ici à demeure. Telles ces deux femmes assoupies sur une table, la tête calée entre leurs bras, tandis que leurs bébés dorment par terre, sur une natte. Les "éconduits" pourront toujours trouver, dans les gares, quelque chose à boire ou à grignoter : fruits, cacahuètes ou plats chauds.
Quand le train s'arrête à Tambacounda, il est minuit et demi. Aux estomacs insatiables, une femme sert du thiep puisé dans une grande cuvette en fer-blanc et arrosé de thé. "Attention, prévient la cantinière, le train va partir." Inutile en effet d'attendre une annonce par haut-parleur. Cet accessoire est inconnu sur la ligne Dakar-Bamako. Repu, chacun se cale comme il peut, en quête d'un sommeil réparateur. Seuls quelques commerçants prospères et une poignée de touristes européens bénéficient du confort de l'unique voiture-couchettes.
Le calme régnera jusqu'au lever du jour et l'arrivée à Kidira, dernière ville sénégalaise. Ici, l'agitation est à son comble, le train en provenance de Bamako étant également annoncé. Des "bana-banas" effectuent leurs derniers achats, des sacs de sel de 25 kilos qui seront casés sur la motrice. Le départ est prévu deux heures plus tard, le temps de prendre un petit déjeuner. Une fois traversée une large rivière, le train franchit la frontière et entre au Mali. Un décor plat, parsemé de maisons toutes rondes, en argile rouge, surmontées d'un toit de chaume conique.
A Kayes, les constructions sont en dur. Il y a même d'anciennes bâtisses imposantes, vestiges de la colonisation. Au XIXe siècle, les Français avaient fait de ce lieu une tête de pont pour la conquête de ce qu'on appelait le Soudan. Inaugurée en 1904, la ligne Dakar-Bamako sera d'ailleurs un des axes de pénétration. Aujourd'hui, la région reste pauvre et vit surtout de l'argent envoyé par les hommes qui ont émigré en France.
Lorsque le paysage s'anime, ponctué de hautes collines rocheuses, le train ralentit. L'état de la voie limite singulièrement la vitesse dans cette région au relief accidenté où coulent les eaux bleues du fleuve Sénégal. Qu'un passager choisisse ce moment pour faire sa prière n'indique nullement de sa part un signe d'appréhension. A bord, chacun décide de l'heure à laquelle il convient de dérouler son tapis dans le couloir afin d'invoquer Allah.
Les gares et les arrêts prolongés se succèdent : Maïna, Oualia, Kita. La nuit tombée, le train sombre dans une douce torpeur. Soudain, à l'horizon, apparaissent les pâles lueurs de la capitale. La colline de Koulouba, dominée par le palais présidentiel, se rapproche. Puis le train entre en gare de Bamako, terminus de la ligne Dakar-Niger, le colonisateur n'ayant pas posé de rails au-delà du fleuve Niger qui traverse la ville. Il est 5 heures du matin et Bamako dort encore.
Brigitte Breuillac


Thiès, capitale du rail
Au Sénégal, Thiès est toujours considérée comme la capitale du rail. A l'époque coloniale, elle fut le siège de la régie des chemins de fer. Ateliers, dépôts, bureaux de l'administration, tout ce qui avait trait au chemin de fer se trouvait là. C'était aussi un carrefour ferroviaire. La ligne Dakar-Niger, qui menait à Bamako, y croisait la ligne Dakar-Saint-Louis. Aujourd'hui, Thiès cultive les souvenirs. Celui, notamment, de la grève des cheminots de 1947. Une grève très dure qui devait se prolonger cinq mois et marquer la naissance du mouvement ouvrier en Afrique de l'Ouest. Le train ne va plus jusqu'à Saint-Louis, ravalée au rang de petite ville de province. La route a supplanté le rail. Toutefois, à la SNCS (Société nationale des chemins de fer sénégalais), on se reprend à espérer. En janvier, un nouveau train, le Laye Lô, a été mis en service afin que les supporters de l'équipe nationale de foot puissent se rendre au Mali pour assister à la Coupe d'Afrique des nations. Et l'on reparle à présent de rouvrir la ligne Dakar-Saint-Louis.