De Cotonou à Ouidah, l’âme de l’Afrique déboussolées

Courrier International n° 678 du 30/10/2003 au 5/11/2003

Au Bénin, le journaliste sud,africain John Matshikiza a découvert la richesse d'une culture africaine très souvent dénigrée. Résultat d'un étonnant syncrétisme, elle témoigne de la vitalité de l'Afrique noire.

Le contraste entre Cotonou, la tapageuse capitale économique du Bénin, et les mystères qui entourent la ville d'Ouidah reflète les deux facettes de l'Afrique d'aujourd'hui. La diva africaine Angélique Kidjo, la vedette béninoise la plus connue sur la scène internationale, s'est fait construire une résidence aux couleurs éclatantes, en bordure de la route principale qui relie Cotonou à Ouidah, à l'ouest du pays. La plupart du temps, Angélique Kidjo vit à Paris, où elle gagne bien sa vie en tant qu'artiste, sur scène ou en studio. Mais tout Africain, aussi éloigné qu'il soit de son pays d'origine, rêve de pouvoir rentrer chez lui, au moins une partie du temps. Et le succès de la chanteuse béninoise ne lui a pas seulement permis de rentrer occasionnellement pour un bref séjour au foyer familial, mais aussi de construire sa propre demeure, une maison qui ne risque pas d'échapper à l'attention du public. Je suis partie, mais je suis revenue, et j'ai réussi, c'est ce que semble dire l'éblouissante villa carrelée de blanc et de noir aux voitures qui passent - même si la maîtresse de maison est absente la plupart du temps.
L'espace physique et psychologique que l'on se façonne joue un rôle déterminant dans l'Afrique du XXIe siècle. On peut se demander pourquoi Angélique Kidjo ne s'est pas plutôt fait bâtir une retraite discrète dans une plantation au fin fond de la forêt luxuriante, où elle aurait pu se soustraire à l'incessante attention du public à laquelle l'expose sa vie de star. On peut en fait penser que cette attention devient à terme une fin en soi, une drogue dont on ne peut plus se passer. Une autre explication, à mon avis plus convaincante, est la nécessité de se définir et de trouver sa place dans l'espace concurrentiel qu'est l'Afrique dans sa phase post-traumatique. Cotonou est un intense chaos. C'est une ville sans relief, où de petites maisons de plain-pied s'enchaînent à l'infini le long de la côte sablonneuse et vers l'intérieur des terres, dans le bruit assourdissant de la circulation, de jour comme de nuit - notamment celui les zémidjans [deux-roues], principal moyen de transport de la majeure partie de la population. L'Afrique bouge. Il y a des affaires à faire - toutes sortes d'affaires. L'argent manque.
La Mobylette est un moyen de transport relative-ment bon marché dans ces circonstances - bien que la notion de "bon marché" soit toujours relative. Les deux-roues sont importés du Japon et utilisent tous du carburant à bas prix, qui n'est pas raffiné au Bénin mais est également importé. Les zémidjans et leur essence de mauvaise qualité [importée illégalement du Nigeria voisin] produisent un nuage de pollution bleuté - encore un aspect de la quête d'un mode de vie abordable payé au prix fort.
L'énigme africaine reste entière. Tout ce qui a de la valeur est importé, à des prix fixés dans des pays lointains qui ne montrent aucune compréhension pour les circonstances particulières qui règnent en Afrique. Même les vélos ne sont pas fabriqués sur place - ces vélos qui sont le seul moyen de transport des plus démunis et qui servent de taxi à la plupart des habitants de la ville. L'Afrique, le continent le plus pauvre de la planète, est une terre de consommation, pas de production. Comment pourrait-il en être autrement, compte tenu de son histoire?
A l'autre bout de l'autoroute qui passe à côté de la villa neuve d'Angélique Kidjo, il y a la ville d'Ouidah. Ouidah, c'est l'endroit où se retirer pour vivre dans le calme et la méditation. Il ne s'y passe pas grand-chose. Pourtant, la cité est le berceau d'une longue histoire et de formes de spiritualité rivales qui demanderaient des années d'exploration et d'interrogation.
Ouidah est l'une des capitales de la religion vaudoue. Mais qu'est-ce que le vaudou? (De retour en Afrique du Sud, un collègue blanc avait secoué la tête en signe de désapprobation lorsque j'avais raconté l'expérience émouvante qu'avait été la visite d'un lieu saint du vaudou. "Ils pratiquent le cannibalisme et ce genre de choses, non ?" m'avait-il demandé. C'est dire !) Le vaudou est simplement l'une des nombreuses religions autochtones que les missionnaires européens ont découvertes lorsqu'ils sont arrivés en Afrique. Comme toutes les religions, elle a ses mystères, qui ne peuvent être interprétés que par ses prêtres les plus initiés. Et, comme d'autres religions, elle a des millions d'adeptes de par le monde.
On m'a emmené dans la forêt sacrée vaudoue, à la périphérie d'Ouidah, ne sachant pas à quoi m'attendre. Qui dit que les Africains n'ont aucune notion de la protection de l'environnement? Pénétrer cet espace de plusieurs hectares soigneusement protégé par un mur, c'est comme entrer dans le jardin d'Eden - un lieu plus verdoyant encore, dans cette intensité de couleurs de la forêt tropicale. Après le vacarme de la rue, on est enveloppé dans le silence d'une cathédrale vaudoue, dont le toit est formé par les branches entrelacées de grands arbres qui s'élancent vers le ciel, et dont le sol vert et luxuriant est couvert des fruits tombés des arbres. Tous les quelques mètres surgit une imposante statue, représentant chaque fois une divinité différente, dont le rôle doit vous être expliqué par un initié. Ces sculptures constituent le summum de l'art primitif moderne, certaines sont en bois, d'autres faites de déchets métalliques soudés avec grand art pour constituer des ensembles avant-gardistes. La plupart sont peintes de couleurs vives. Elles représentent la fertilité, la guerre, la stabilité, la richesse, la maladie - tout ce qui importe dans la vie moderne.
Un homme de petite taille, le crâne rasé, les pieds nus, et vêtu seulement d'un imperméable de femme beaucoup trop petit solidement boutonné et d'un pantalon noir usé, surgit de nulle part. S'engage alors une négociation sur la somme à verser pour avoir droit à une visite guidée des lieux et à la révélation de quelques-uns de leurs mystères - un peu comme le don déposé dans le tronc de Notre-Dame de Paris ou de la Sagrada Familia à Barcelone. Cet homme est le gardien de la forêt vaudoue.

Les rues d'Ouidah suintent littéralement l'histoire de l'esclavage

Après nous avoir expliqué les aspects les plus intéressants de la forêt, il nous mène à ce qui pourrait être considéré comme l'équivalent de l'autel. C'est l'arbre le plus haut de la forêt, un iroko ancien à l'écorce blanche qui s'élance à travers le feuillage, presque à perte de vue. C'est l'esprit de Béhanzin, un roi du XIXe siècle qui a préféré se transformer en arbre plutôt que d'être capturé puis tué ou envoyé en exil par les Portugais. Ces derniers n'avaient de cesse d'empiéter sur son territoire avec leur propre version de la religion suprême, allant de pair avec des intentions commerciales qui se solderaient par l'exportation de millions d'esclaves africains de la région et par la totale domination de la terre africaine. Si vos intentions sont sincères, vous pouvez toucher l'iroko et parler à Béhanzin. S'il se sent bien disposé à votre égard et qu'il est favorable à votre demande, vos prières seront exaucées. Tout ce qu'exige Béhanzin en retour, s'il accède à votre requête, c'est que vous reveniez faire un sacrifice au pied de l'arbre. Sinon, sa colère sera insatiable. J'accepte de conclure ce pacte avec le dieu-arbre et quitte la forêt vaudoue. Mon vœu est un secret que seul lui et moi partageons.
Les rues d'Ouidah suintent littéralement l'histoire de l'esclavage. Le marchand d'esclaves le plus connu de la région était un Brésilien nommé Da Silva. Sa maison, une belle villa à deux étages au centre-ville, existe encore; les rues environnantes portent son nom ou celui de ses héritiers. Les descendants de la famille vivent encore à Ouidah - immortalisés par le roman de Bruce Chatwin, Le Vice-Roi d'Ouidah [Grasset, 2003]. L'histoire de Da Silva est déboussolante. Comment pouvons-nous continuer de considérer le commerce d'esclaves comme une pure affaire de race et de racisme alors que leurs plus éminents acteurs ne voyaient aucun problème à se marier avec des femmes de la race qu'ils réduisaient en esclavage, donnant naissance à une nombreuse progéniture qui se fondrait dans la population autochtone en deux ou trois générations, des Africains aisés qui ne pourraient jamais concevoir de retourner au Brésil ou au Portugal? Et Da Silva ne fut pas le seul.
Non loin de la maison de Da Silva est érigé le temple des Serpents, autre lieu sacré de la religion vaudoue. Il est resté intact : une enceinte à ciel ouvert où se dressent deux ou trois cases en paille. L'une d'elles est réservée aux consultations privées avec un grand prêtre. La case la plus éloignée, au fond de l'enceinte, a une entrée en arc, mais pas de porte. Elle contient des centaines de pythons - pas énormes, certes, mais des pythons quand même. Ils sont parfaitement dociles. C'est du moins ce qu'affirme mon guide. Il insiste pour que j'en enroule deux autour de mon cou, juste pour voir, mais je refuse. Je suis tout de même debout au centre d'une case, entouré de centaines de serpents frémissants - le cauchemar dont on craint de ne jamais se réveiller. Mais finalement je franchis simplement la porte, sain et sauf.
Le gardien de la forêt vaudoue m'a assuré que le vaudou est une religion tolérante. Il a même été jusqu'à me confier qu'il assistait à des messes catholiques de temps en temps, juste pour me montrer qu'il n'était pas rancunier et que tout le monde a le droit de pratiquer le culte qui lui convient le mieux. En quittant le temple des Serpents, j'ai compris de quoi il parlait. De l'autre côté de la rue s'élançait, solide et impassible, une cathédrale catholique en brique rouge - les hauts lieux de culte des deux religions se faisaient courtoisement face.
Il est facile de formuler hâtivement des hypothèses sur les apparentes contradictions de l'Afrique moderne. Au quotidien, ces contradictions ne se voient pas. La vie ne fait que suivre son cours.

John Matshlklza

Cet article a été publié pour la première fois dans le cadre d'un débat sur le site Internet <www.OpenDemocracy.net>.

 

Ouidah. Cérémonie vaudoue. Une jeune fille marche avec des noix de cola dans la bouche
Le roi d'Abomey porte un filtre d'argent sur le nez car il ne doit pas respirer le même air que le commun des mortels.
Ouidah. Après avoir inhalé des herbes sacrées, un homme, seul rescapé d'un accident de train, communique aves les dieux vaudous.