BABOUROU LE COUPEUR DE LUETTES

Le Monde 1982

Il existe, chez les Peuls, des guérisseurs ayant une spécialité bien particulière: ils coupent la luette pour évacuer les " humeurs malignes ",. qui encombrent la tête. Cette pratique est une curieuse rencontre entre la médecine européenne et la tradition africaine.

Lorsque j'ai décidé de rencontrer les guérisseurs peuls de la région de Mopti, mon vieil ami Almamani. Malik Yaltara, originaire de la région. m'a dit: " Va dans le Kounari, à Fatoma le jour du marché, il y en a toujours plusieurs " Le Kounari, situé à l'est de Mopti et de la plaine du Macina, correspond à l'ancien territoire d'un petit royaume vassal de l'empire peul. Cette région, plus pauvre que les zones voisines d'élevage et de culture, inondées par le Niger et le Bani, la réputation d'avoir conservé de nombreux archaïsmes. Ses guérisseurs sont renommés. Ils appartiennent à deux groupes : des thérapeutes, qui n'utilisent que les plantes, et des rebouteux.

Le mardi suivant, je me rends donc, avec Almani, à Fatoma, grosse bourgade, située à une trentaine de kilomètres de Mopti. L'infirmier nous explique. que chaque marché attire deux ou
trois guérisseurs: deux rebouteux, un " médecin-plantes ", et un " coupeur de languettes" c'est-à-dire de luettes (" luette "se dit en peul denmgel, "petite langue "). Le marché commence à animer, grande masse humaine - kassa (1) peuls en laine noire ou blanche, brodées de rouge et d'or, grands pagnes bleu foncé, cotonnades aux tons chauds d'où montent rumeurs et poussières.

Vers midi, un enfant nous conduit à Babourou, qui nous accueille dans une cour à l'écart du village: plutôt petit, un visage aux traits irréguliers, le regard vif et perçant, il est issu d'une famille de guérisseurs. Avant de devenir coupeur de luettes, il fut soigné au fond du Kounari par un vieux confrère qui lui avait infligé un traitement voisin en se contentant de déchirer l'appendice avec un crochet épineux pour calmer ses rhumes, ses maux de gorge et sa toux. Un peu plus tard, Babourou s'étant remis à tousser, son maître renouvela l'intervention. La toux se calma à nouveau, puis il y eut une seconde rechute. Il décida alors de s'opérer lui-même; il se fabriqua une baguette semblable à celle de son mentor, prit un miroir et sortit de chez lui pour se mettre à l'écart. Il ouvrit la bouche, repéra sa luette dans le miroir, la crocheta, la tira, la déchira, le sang vint en abondance.

Après avoir beaucoup toussé et beaucoup vomi, il se reposa un peu, puis il cautérisa la plaie avec de la cendre de tige de mil. Cette fois, il fut définitivement guéri. Il commença alors à soigner les gens de la même façon, jusqu'au jour ou sa fille fut atteinte par le mal : " Sa 1uette était tellement longue qu'on pouvait l'attraper à la main. " Alors, pour la première fois, il fit une ablation au lieu de se contenter d'une simple incision.

Une pince de fortune

Babourou pratique maintenant cette opération depuis plus de vingt ans. Il n'a cessé d'améliorer sa technique et affiner ses instruments. Ceux-ci demeurent pourtant rudimentaires: un crochet, métallique à présent; une pince de fortune, semblable à celles utilisées, par les chimistes du siècle passé, un vieux couteau très affûté qu'il a recourbé la pointe pour trancher plus facilement l'organe. Babourou regrette d'ailleurs de ne pas avoir de bons instruments de chirurgie: "Les médecins de l'hôpital ont de meilleurs outils et des médicaments plus forts." Mais les plaies consécutives à l'ablation cicatrisent vite, sauf exceptions assez rares.
Alors que nous conversions, un homme d'une cinquantaine d'années est venu échanger quelques mots à voix basse avec le guérisseur. Puis il a disparu pour revenir aussitôt, accompagné de sa femme et de sa fille. Celle-ci va être opérée.

Babourou la fait asseoir sur un petit tabouret et lui demande d'ouvrir la bouche toute grande. Il s'accroupit en face d'elle et appelle son épouse, qui pile le mil du prochain repas sous l'auvent voisin. Elle abandonne un instant ses tâches ménagères, s'essuie les mains à son pagne, et saisit fermement, par-derrière, les épaules de la jeune patiente pour la maintenir immobile. En un tour de main, Babourou crochète la luette offerte, la serre et l'étire ensuite avec la pince, puis la tranche. L'opération n'a duré que quelques secondes.

.Un seconde langue.

La femme du guérisseur rejoint déjà sa cuisine, le petit bout de chair sanglante gît dans la poussière. La jeune fille, qui est demeurée courageusement maîtresse d'elle-même, crache à présent, sur les conseils de Babourou, un peu de sang entre ses genoux écartés, tandis qu'il lui touche alternativement et brièvement le coté droit et le coté gauche tout en prononçant des incantations incompréhensibles. Il sort enfin d'un tube un peu de poudre cicatrisante et d'un doigt l'applique sur la plaie.
Le père de la jeune opérée tend un billet de 500 francs maliens, (2) à Babourou, puis leur petit groupe quitte la cour pendant que le bout de luette, le sang et les crachats sont rassemblés en un petit tas de terre puis évacués dans la fosse d'aisance voisine. Babourou procédera à deux autres ablations avant que nous ne le quittions vers deux heures de l'après-midi, dans la chaleur accablante du soleil encore au Zénith. Depuis j'ai assisté à bon nombre d'opérations qui se sont toutes déroulées avec la même rapidité, la même absence de décorum et de parole, la même économie de gestes et de rituel.
Babourou justifie sa pratique par un ensemble complexe de spéculations. Selon lui, il se forme à l'origine dans le cerveau une humeur infectée, qui descend par les fosses nasales jusque dans la gorge. Elle s'accumule dans " le petit tuyau de la luette; les aliments et les boissons contribuent. à maintenir l'infection jusqu'à ce que cela devienne comme de la gomme arabique ". Le liquide se met alors à couler dans la poitrine du malade qui commence à tousser. Les "ganglions" qui sont de part et d'autre de la gorge (3) vont enfler.

Si personne n'intervient, la luette va s'allonger jusqu'à former " un bout crochu et même une seconde langue " … Si le malade s'y prend à temps, l'ablation supprimera son mal. Si par malheur le liquide corrosif a déjà gangrené ", précise Baboutou, il faut d'abord couper la luette puis s'adresser à la médecine moderne et " se faire faire des piqûres ".L'infection provient de. saleté (toundi en peul) portée par le vent, qui remonte par les narines jusqu'au cerveau. En sont victimes ceux qui ne se lavent pas assez régulièrement la gorge et surtout le nez. Il faut toujours " se déboucher les conduits ", dit Babourou.
Le mal vient donc de l'extérieur, il est lié à la notion d'impureté. Jamais n'interviennent dans les explications du guérisseur des êtres surnaturels tels que génies ou démons. Son discours à la fois fantasmatique et rationalisant élabore une typologie des circuits de la tête, de la gorge et de l'arrière-gorge, et une théorie de la circulation, des humeurs malignes.

Le maître Mamadou Ba

J'ai retrouvé Babourou l'année suivante, dans son village. Il était paisiblement occupé à engranger du mil au milieu des siens, auxquels il distribuait des ordres.
Nous conversions depuis une bonne heure, lorsqu'un patient se présenta. Babourou sortit sa trousse d'ou glissèrent des instruments. chirurgicaux aux chromes rutilants. Ce nouveau matériel lui avait été offert par une interlocutrice d'origine sénégalaise, qui avait procédé, paraît-il, à un recensement des guérisseurs de la région pour le compte de l'O.M.S. Babourou arborait fièrement pinces, crochet et ciseaux acérés. La luette du consultant alla bien vite rejoindre la poussière. Rendez-vous fut pris, avant de nous quitter, pour rendre visite au vieux maître auprès duquel le guérisseur avait fait son apprentissage.
Le lendemain, nous organisions une équipée au fond du Kounari, jusqu'au village ou habite le vieil homme. Nous arrivons vers 17 heures à Waribara, dernière agglomération peul, plantée sur une colline rocheuse rouge et noire qui domine une vallée sache parsemée de quelques rôniers. A l'ouest la vue porte loin; à l'est, l'horizon est barré par le rebord du plateau dogon, dont les premiers villages sont à quelques kilomètres d'ici. La terre, dorée par le soleil qui s'apaise, décline toutes les tonalités d'ocre et de brun. Mamadou Ba, immense vieillard aux traits aussi rocailleux que son pays, s'avance d'un pas encore alerte, habillé de cotonnades tissées à l'ancienne, coiffé d'un bonnet dogon à courte, pointe. Il confirme les propos de Babourou : il lui est arrivé de trancher des luettes depuis que celui-ci lui a révélé cette innovation, mais la plupart du temps il se contente de les déchirer comme autrefois. Il dit tenir sa pratique d'un guérisseur dogon qui l'a soigné il y a une quarantaine d'années. Il ne précise pas si l'opération était déjà pratiquée à des époques plus anciennes.
Outre Babourou et son maître, deux autres guérisseurs pratiquent, à notre connaissance,
l'ablation de la luette dans la même région. Celle-ci se présente comme une technique évolutive, puisque à la génération précédente on se contentait de déchirer le petit appendice. L'opération n'est pas ritualisée, la mise en scène quasi absente; à peine le guérisseur prononce-t-il quelques rapides incantations, juste après l'ablation. Il n'y a pas de débat préalable, la décision semble déjà prise quand la famille conduit le patient auprès de Babourou, qui se contente de trancher.
Son activité revêt même un aspect prosaïque et expéditif surprenant pour qui a été accoutumé aux intrusions du sacré dans le champ thérapeutique, telles qu'elles se manifestent dans des cultes de possession voisins.(4)

Une pratique de transition

Si Babourou exerce son art en silence, il en expose volontiers les fondements à travers des propos rationalisants : circuits d'humeurs malignes, communication entre organes, évolution du mal. Ce discours positif, l'évocation de l'hôpital, dont relèvent les cas les plus graves au dire du guérisseur, l'invention apparemment récente de cette pratique, inclinent à penser qu'elle est induite de la médecine européenne. En même temps les règles de la médecine africaine traditionnelle sont respectées. Babourou est un ancien patient qui a souffert du même mal. Il est né dans une famille de guérisseurs. Il occupe une position marginale dans sa société. Comme tous les thérapeutes populaires, il ne reçoit pas d'honoraires fixes ; chacun le rétribue selon ses propres possibilités, les sommes variant de 200 à 3 000 francs maliens.
Babourou jouit d'une aisance relative qui contraste avec: la pauvreté ambiante. Il n'a cessé d'élargir sa clientèle, il a opéré plusieurs centaines de personnes ces derniers mois. Il va parfois pratiquer son art jusqu'à la frontière mauritanienne et de la Côte-d'Ivoire, mais toujours en milieu peul. Ces succès prouve-raient que l'ablation de la luette. qui semble revêtir une efficacité essentiellement symbolique, quels que soit ses effets réels, n'entraîne pas d'accidents
graves. S'arrêter sur les aspects éprouvants et difficilement supportables de cette opération à vif risque de faire oublier qu'elle est considérée par ceux qui la subissent comme le seul soulagement possible à leurs maux - et qu'en Europe aussi, une infection chronique de la luette peut contraindre à une excision partielle... .

JEAN-MARIE GlBBAL.

(1) Grand boubou de laine.
(2) Soit 5 francs français.
(3) Peut-être les amygdales..
(4) Culte songhaï ou culte soninké et bambara.