Coopérative agricole sur le modèle du kibboutz

Le Monde Diplomatique mai 2008 — Page 19

Vue du ciel, la large plaine verdoyante entourée de montagnes de Waku-Kungo, à 1 200 mètres d’altitude, ressemble à une oasis aménagée avec soin. Le contraste est saisissant avec les vastes zones semi-arides que l’on traverse depuis la capitale, 400 kilomètres plus au nord. C’est Aldeia Nova (« village nouveau »), le projet agro-industriel le plus ambitieux de l’Angola à ce jour. Son volet social constitue sa principale originalité : les six cents familles qui y travaillent sur le modèle du kibboutz sont, à parts égales, celles d’anciens combattants de l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita) et de l’armée nationale, ainsi que de personnes déplacées ayant regagné leur région d’origine après la guerre.

La société israélienne LR Group (1), à laquelle l’Etat angolais a confié la réalisation et la gestion du projet en 2003, s’est parfaitement acquittée de la tâche : Aldeia Nova est un complexe agro-industriel intégré et moderne.

Situé au cœur de la province de Cuanza Sul, le haut plateau de Waku-Kungo, où vivent vingt mille personnes, est une région agricole presque mythique. Au début des années 1960, lorsque Lisbonne dépêchait des dizaines de milliers de paysans portugais dans la plus riche de ses colonies, afin de s’approprier les meilleures terres tout en faisant barrage à la révolte nationaliste naissante, des ressortissants de l’île de Madère y ont créé un complexe agricole réputé. La municipalité fut baptisée « Cela » par le dictateur António de Oliveira Salazar lui-même, en référence à une région agricole portugaise fertile. C’est dire l’importance attribuée à cette zone, dont le climat presque tempéré et la pluviométrie abondante permettent des cultures variées et l’élevage de vaches à lait. Après l’indépendance, en 1975, le complexe agraire fut repris par l’Etat. Mais la percée de l’Unita dans la région mit fin à l’expérience.

En 2002, Waku-Kungo est en ruine. Encouragés par l’Etat, des entrepreneurs privés se hasardent à investir dans les fermes abandonnées, mais les résultats demeurent modestes, faute de moyens suffisants. C’est alors qu’est conçue Aldeia Nova, avec un financement important de l’Etat : 47 millions d’euros. « Il s’agissait de contribuer à la réinsertion d’anciens combattants tout en créant un pôle de développement agricole dans une région dont le potentiel est reconnu de tous », explique le directeur du projet José Cerqueira, figure de proue des économistes réformistes des années 1980 qui prônaient une ouverture économique graduelle. « Il a fallu commencer de zéro : drainage des champs inondés et déminage — des travaux longs et coûteux —, réfection des routes, production d’électricité, canalisation de l’eau pour les cultures et les habitations, construction et rénovation des résidences, des écoles, et même de l’église ! »

Aldeia Nova regroupe plusieurs unités agro-industrielles : production de rations pour l’élevage, fabrique de lait et de toute la gamme de produits dérivés (crème glacée comprise !), centrale d’incubation, abattoir, silos, pépinières, etc. On y produit déjà des œufs, de la viande de bœuf — et prochainement de porc, ainsi que cent vingt mille poulets par an.

Après l’école, dans un des sept villages, une fillette, pieds nus, pousse énergiquement sa vache à la baguette vers l’intérieur de l’enclos où des machines à traire dernier cri sont utilisées par une équipe d’Angolais en bottes et combinaison blanche. Grâce à un anneau électronique, la vache est reconnue à son passage, et son lait est mis au crédit de la famille qui l’élève. Huit cents vaches ont été importées d’Afrique du Sud (par la route) qui donneront cette année quatre millions de litres, autant que la production annuelle durant la colonisation !

Le village de la fillette, tout proche, est constitué d’une centaine de beaux petits pavillons de quatre pièces meublés et électrifiés — un luxe dans le pays —, avec jardin et enclos pour les animaux domestiques. Chaque famille a reçu trente hectares de terre, dont trois pour son jardin potager, et vingt-sept pour le travail en coopérative (maïs, sorgho, soja et tournesol), avec tracteurs et moissonneuses mis en commun. Les intrants agricoles sont comptabilisés par le centre logistique, qui les soustrait lors de l’achat de la production des familles.

Une équipe de quelques dizaines d’Angolais, formés à la gestion, aux techniques agricoles (en Israël pour les niveaux les plus élevés) et à la divulgation des techniques de production, se prépare à assurer graduellement la relève des expatriés israéliens. Le président José Eduardo dos Santos, qui suit personnellement l’évolution du projet, a décidé la multiplication des Aldeia Nova : neuf autres provinces viennent d’être sélectionnées pour reproduire l’expérience. L’agence israélienne de crédit à l’exportation, Ashra, a, pour sa part, porté le financement à 316 millions d’euros. Des chiffres à donner le vertige, dans un secteur, l’agriculture, longtemps négligé (2).

Pour quelques observateurs, tel Fernando Pacheco, sociologue spécialisé dans les questions rurales, Aldeia Nova ne répond toutefois pas aux critères du développement durable. Pacheco questionne la viabilité économique du complexe et prévoit des difficultés dans l’appropriation de la technologie employée, une fois l’équipe israélienne partie. Il juge le coût de l’installation de chaque famille (30 000 dollars en moyenne) trop élevé et disproportionné (3). Il estime le complexe agraire portugais qui a servi de modèle indissociable de l’économie coloniale, et invite à repenser l’ensemble de la politique agricole nationale.

Augusta Conchiglia

(1) Les entreprises israéliennes, qui ont pris pied dans le pays à partir de 1993, étaient jusqu’à récemment, outre le secteur de l’armement, surtout tournées vers la production et la commercialisation de diamants.

(2) En 2004, 25 millions de dollars étaient alloués à l’agriculture, soit 0,64 % du budget (Organisation pour la coopération et le développement économiques, perspectives économiques en Afrique, Paris, 2007).

(3) Selon le Centre d’études stratégiques d’Angola (CEEA), cent cinquante mille démobilisés et leurs familles ont, avec le concours de la Banque mondiale et de l’Union européenne, reçu une aide à la réinsertion estimée à plus de 100 millions de dollars.