Comment le conflit au Darfour déstabilise le Tchad

Le Monde Diplomatique mars 2008 — Pages 6 et 7

Douze jours après le putsch qui a failli l’emporter, le président tchadien Idriss Déby Itno a décrété l’état d’urgence dans tout le pays, le 15 février 2008. La France, qui lui a encore sauvé la mise, essuie les critiques des organisations humanitaires, inquiètes du sort des opposants. Mais la crise déborde les frontières poreuses du Tchad. En effet, le Soudan et la guerre au Darfour ont joué un rôle-clé dans l’offensive des forces rebelles, alimentant les craintes de généralisation du conflit dans une région déjà instable.

La soudaine offensive de l’opposition armée tchadienne, le 31 janvier 2008, n’a guère surpris les observateurs de la région. Depuis une quinzaine de mois, le président Idriss Déby Itno et son homologue soudanais Omar Al-Bachir se trouvaient, par guérillas interposées, en état de guerre larvée. Avec l’attaque des rebelles, la guerre devenait ouverte.

Le lundi 28 janvier, une colonne de deux cent cinquante pick-up transportant environ deux mille combattants était partie de la base de Hajil au Darfour occidental (Soudan). Selon de nombreux témoignages, l’invasion était directement coordonnée par le ministre soudanais de la défense, le général Abdel Rahim Mohamed Hussein (1). Le 1er février, lors de la bataille de Massaguet, à quatre-vingts kilomètres au nord-est de N’Djamena, les rebelles repoussaient une contre-offensive de l’armée nationale tchadienne (ANT) qui tentait de les arrêter. Le lendemain matin, ils atteignaient la capitale tchadienne et entreprenaient d’investir les principaux bâtiments publics. Après deux jours de combats, au cours desquels M. Déby se vit contraint de défendre le palais présidentiel lui-même, l’ANT reprit la situation en main dans l’après-midi du dimanche.

Les raisons de l’échec des rebelles sont purement militaires : trop sûrs de la déliquescence du régime, ils ont attaqué avec des moyens insuffisants (pas assez d’hommes, pas d’artillerie, même légère, peu d’armes antichars et pas de missiles antiaériens). Résultat : la faible supériorité technique de l’ANT – trois hélicoptères de combat pilotés par des mercenaires ukrainiens et une cinquantaine de vieux chars russes T-55 – a pu jouer à plein ; les opposants ont perdu les deux tiers de leurs véhicules et deux cents à trois cents hommes. Ils ont alors abandonné la capitale pour se regrouper à environ quatre-vingts kilomètres, en attendant des renforts et un ravitaillement en carburant et en munitions.

L’aviation soudanaise intervient

Une nouvelle colonne d’environ deux mille cinq cents hommes se mit effectivement en route depuis le Soudan pour les soutenir. Afin d’enrayer ce nouveau mouvement de troupes, le président Déby fit appel aux rebelles soudanais du Mouvement pour la justice et l’égalité (Justice and Equality Movement, JEM (2)). D’importantes forces du JEM passèrent la frontière à la suite des rebelles tchadiens pour tenter de les intercepter avant qu’ils n’arrivent à N’Djamena. Lors de la bataille qui s’ensuivit près d’Adré, le 4 février, l’aviation soudanaise bombarda les combattants du JEM en territoire tchadien. Les partisans du président Déby l’emportèrent néanmoins de justesse.

L’échec de cette intervention provoqua de très violentes représailles de Khartoum contre les partisans du JEM sur son territoire. L’armée soudanaise et ses auxiliaires janjawids (3) s’en prirent aux villages d’Abou Sourouj, Suleia et Sirba, proches de la frontière avec le Tchad, le vendredi 8 février. Plus de deux cents civils soupçonnés de soutenir le JEM furent massacrés. A la mi-février, les rebelles sortis de N’Djamena et ceux venus en renfort du Soudan réussirent à faire leur jonction à trois cents kilomètres à l’est de la capitale. Mais il est certain que le président Déby et ses alliés du JEM conservent un avantage stratégique.

Pourquoi et comment en est-on arrivé à une aussi étroite imbrication des conflits soudanais et tchadien ? La clé se trouve dans la guerre au Darfour. Lorsque celle-ci a éclaté, en février 2003, le premier chef militaire de la rébellion soudanaise était... un Tchadien, le fameux commandant Abbakar, qui devait mourir au combat l’année suivante. Il appartenait à l’ethnie zaghawa, qui vit à cheval sur la frontière des deux pays (4), et il sympathisait avec les membres de son ethnie, opprimés au Soudan.

Le président Déby connaissait le potentiel déstabilisateur du conflit politico-militaire du Darfour pour son pays. En 1989, lorsqu’il s’était révolté contre le président tchadien de l’époque, M. Hissène Habré, il s’était enfui au Darfour. C’est depuis cette région qu’il avait lancé sa rébellion. En 2003, il s’est donc rangé immédiatement aux côtés de Khartoum pour l’aider à écraser le soulèvement. Mais cela l’a contraint à combattre ses propres frères d’ethnie, qui ont fini par se révolter. En mai 2005, les éléments zaghawas de l’armée tchadienne se sont soulevés et ont imposé au président Déby le remplacement de son chef d’état-major et de son chef des services de sécurité par d’autres zaghawas, choisis pour leur sympathie envers la rébellion du Darfour.

Celle-ci a bientôt bénéficié de l’aide tchadienne, obligeant Khartoum à réagir fin 2005. Or le régime Déby était très fragile : extrême dépendance envers la toute petite minorité zaghawa (2 % de la population), divisions de celle-ci entre pro et antirebelles du Darfour, absence totale de démocratie au Tchad, où les « élections » sont complètement truquées, étouffement de toute liberté d’expression, corruption... En 2006, le régime a unilatéralement abrogé les clauses d’un accord passé avec la Banque mondiale, qui lui imposaient de réserver une partie de la manne pétrolière à des investissements d’intérêt général de long terme (5). Le chef de l’Etat s’est servi des fonds récoltés pour acheter des armes.

Les rebelles ont donc trouvé, fin 2005, une certaine écoute auprès de la population. Pourtant, tout chez eux – leurs parcours personnels souvent liés au régime qu’ils combattent aujourd’hui, leur ambition brutale, leur vénalité, leurs liens avec le peu recommandable pouvoir soudanais – montre que, selon toute probabilité, ils n’instaureraient pas un meilleur régime au Tchad s’ils prenaient le pouvoir.

Dans ce contexte, l’opposition civile non armée représente un enjeu politique majeur. M. Déby craint en effet de voir les rebelles l’utiliser comme caution morale dans le cas d’un éventuel changement de régime. Le 3 février, il en a donc fait arrêter les principaux dirigeants. Depuis la reprise en main du pays le 6 février, on signale des disparitions et des exécutions sommaires.

La crise tchadienne se déroule dans un contexte international chargé. Lorsque la rébellion est partie du Soudan, deux forces de maintien de la paix – l’Eufor européenne pour le Tchad (6) et la Mission des Nations unies et de l’Union africaine au Darfour (Minuad) – étaient en cours de déploiement. L’Eufor – qui devait comprendre trois mille sept cents hommes, dont deux mille cent Français – s’apprêtait à s’installer à N’Djamena, tandis que la Minuad, qui avait souffert du double handicap du faible soutien de la « communauté internationale » et du sabotage constant des autorités soudanaises, était à peine constituée (7).

La date de l’offensive rebelle contre la capitale tchadienne ne doit évidemment rien au hasard : les rebelles – et leur parrain soudanais – craignaient que l’Eufor, dont la mission officielle est de protéger les réfugiés et les déplacés dans l’est du Tchad, ne soit en fait un moyen de soutenir le régime de N’Djamena. En outre, une fois l’Eufor déployée et la frontière sécurisée, l’implantation de la Minuad serait facilitée.

Confronté à cette situation diplomatique et militaire délicate, le président français Nicolas Sarkozy a d’abord hésité. Dans un premier temps, craignant de voir la France isolée dans un soutien unilatéral à un régime tchadien contesté, il s’est contenté d’un « service minimum » de renseignement et d’appui logistique à l’armée tchadienne. Puis, voyant que l’Union africaine (8) aussi bien que les Nations unies (9) approuvaient Paris, au moins indirectement, il s’est engagé un peu plus et a affirmé que la France était prête à « faire son devoir » au Tchad en cas de nouvelle attaque. Les rebelles dénoncent l’aide militaire apportée par Paris au régime. Ils réclament la neutralité de l’ancienne puissance coloniale (lire « De N’Djamena à Kaboul, opérations françaises secrètes »).

La latitude ainsi laissée à la France par les organisations internationales s’explique par l’audace et la brutalité de l’attaque rebelle, qu’on a cru un moment victorieuse. En outre, la perspective de voir un régime, peut-être peu respectable mais formellement légitime, remplacé par un autre régime, sans doute tout aussi peu respectable mais issu d’un coup de force, est perçue comme une menace de plus pour la stabilité de la région. Quant aux Etats-Unis, très préoccupés par le conflit kényan (10), ils ont brillé par leur absence, se déchargeant de l’épineux dossier sur les Français. Cette attitude reflète les contradictions de la politique américaine au Soudan : le département d’Etat continue de se méfier du régime de Khartoum, jugé dangereux (11), tandis que le Pentagone affecte de voir dans les dirigeants soudanais des « terroristes repentis », auxquels on peut faire confiance et qui peuvent apporter une grande aide dans la « guerre contre le terrorisme ».

Que Paris aille plus loin ou non dans son soutien au président Déby ne changera pas le fond du problème : le régime tchadien est administrativement parlant un régime fantôme (12), la situation au Darfour est devenue catastrophique – probablement quatre cent mille morts, deux millions de déplacés –, et les « forces de maintien de la paix », si elles se déploient, n’auront bientôt plus de paix à maintenir.

L’attitude des gouvernements tchadien et soudanais, « qui s’accusent mutuellement de soutenir les rebelles de part et d’autre de leur frontière, aggrave le climat de défiance », estime M. Jean-Marie Guéhenno, secrétaire général adjoint de l’ONU pour les opérations de paix. Elle « alimente les tensions entre les deux pays et démontre que le potentiel existe d’un conflit de dimension internationale dans la région (13) ». L’interface darfouro-tchadienne, qui était déjà une plaie ouverte à l’époque où le Darfour n’était que le tremplin passif des changements de pouvoir à N’Djamena, est devenue un des points chauds du continent africain. Cette situation perdurera sans doute tant que le régime de Khartoum continuera à bafouer en toute impunité les droits humains les plus élémentaires.

Gérard Prunier

(1) Ces témoignages sont difficiles à corroborer. Toutefois, le ministre soudanais de la défense a déclaré, lors d’une conférence de presse, le 6 février : « Nous avons la capacité de détruire N’Djamena par des frappes aériennes. Mais nous ne l’avons pas fait car cela nous aurait entraînés dans une guerre avec la France. » Une telle déclaration est très proche d’un aveu.

(2) Une force rebelle soudanaise du Mouvement pour la justice et l’égalité se trouvait déjà au Tchad depuis une semaine, et l’un de ses commandants, Mohamed Abdallah, avait été tué le samedi matin dans les combats de rue qui faisaient rage à N’Djamena.

(3) Lire « Darfour, la chronique d’un “génocide ambigu” », Le Monde diplomatique, mars 2007.

(4) M. Déby lui-même appartient à un sous-groupe zaghawa, celui des Bidayats.

(5) Lire Anne-Claire Poirson, « Où est passé l’argent du pétrole tchadien ? », Le Monde diplomatique, septembre 2005.

(6) Lire Léon Koungou, « L’Union européenne s’engage à reculons », Le Monde diplomatique, février 2008.

(7) L’Organisation des Nations unies avoue ne pas être sûre de pouvoir effectuer un déploiement complet des vingt-six mille hommes prévus avant la fin 2008.

(8) Son nouveau président, le Tanzanien Jakaya Kikwete, a déclaré le 2 février 2008 que, s’ils prenaient le pouvoir, les rebelles tchadiens ne seraient pas reconnus par l’Union africaine.

(9) Le Conseil de sécurité a voté, le 4 février, une déclaration condamnant la « tentative de déstabilisation par la force » du gouvernement légal du Tchad et appelant les « Etats membres à lui apporter leur soutien ». Cela semble légitimer une action française.

(10) Lire Jean-Christophe Servant, « Affrontements très politiques au Kenya », Le Monde diplomatique, février 2008.

(11) Les déclarations de la presse gouvernementale soudanaise, qui se réjouissait de la chute du président Déby par la voix du janjawid Moussa Hilal, récemment nommé conseiller au ministère des affaires fédérales, n’ont fait que renforcer cette thèse.

(12) L’hebdomadaire britannique The Economist écrivait déjà, le 2 mars 2006 : « On ne peut même plus parler au Tchad d’un bon ou d’un mauvais gouvernement. On n’a pratiquement plus aucune espèce de gouvernement. »

(13) Agence France-presse, 8 février 2008.