Chronique de clandestins

L'odyssée périlleuse de deux jeunes Maliens

LE MONDE | 09.10.06 |

Ils ne sont pas encore à mi-chemin et en ont déjà tant vu, tous les deux. Le voyage a été si long depuis le Mali, et il leur reste encore bien des kilomètres jusqu'à cette adresse, à Montreuil, griffonnée sur un minuscule bout de papier qu'ils gardent caché dans leurs affaires.
Un membre de la famille les attend dans la banlieue parisienne. "Là-bas, il y a du travail, il y a à manger, il y a des habits." Bref, une vie ou l'espoir d'une vie. "Dans mon pays, je n'avais pas d'avenir. Il y a tant de pauvreté ! Alors, j'ai décidé de partir." Le premier a quitté ses études quand sa famille n'a plus eu les moyens de les payer. "L'Etat m'a abandonné." Le second cherchait du travail depuis des mois, "mais il n'y avait rien". Depuis la mi-juillet, ils sont coincés ici, sur l'île de Tenerife.
L'archipel des Canaries est une sentinelle avancée de l'Europe en plein océan Atlantique et expose son tentateur bien-être face aux côtes africaines. Depuis le début de l'année, 27 000 clandestins ont débarqué dans ce qu'on nomme ici des cayucos ou "pirogues", en fait des barques de pêcheur en bois nullement taillées pour la haute mer et les 1 400 kilomètres du voyage depuis le Sénégal.
Les autorités espagnoles empêchent tout contact entre les journalistes et les immigrés clandestins. Il a fallu pousser une porte interdite pour rencontrer les deux jeunes, dans leurs vingt ans. Ils ont longtemps hésité à parler puis ont posé leurs conditions, au premier rang desquelles l'anonymat. Même aux policiers, surtout aux policiers, ils ont opposé un mutisme têtu lors des interrogatoires, refusant de donner la moindre information sur leur âge ou leur nationalité qui pourrait permettre leur rapatriement.
Les deux hommes se savent en répit. "La police espagnole peut venir nous prendre demain ou dans six mois." Un jour, elle les poussera peut-être dans un avion. A destination de Saint-Louis du Sénégal, et ils seront repartis en arrière. Ou, "si Dieu le veut", vers une grande ville espagnole, et ils auront alors progressé d'une étape supplémentaire vers Montreuil.
Une fois arrivés sur la côte sénégalaise, le passeur leur a prodigué des rudiments de la législation espagnole en matière d'immigration : "Il nous a dit ce qu'il fallait faire et ne pas faire." Ils ont abandonné leurs papiers avant d'entreprendre le voyage. Ils lui ont versé l'équivalent de 750 euros et ont grimpé dans la barque, entassés avec 49 autres personnes qui avaient également scellé leur passé. "Je ne savais pas qui ils étaient et d'où ils venaient."
"La mer était mauvaise" quand ils sont partis. "Des vagues énormes" faisaient tanguer le cayuco. "J'ai prié, j'ai beaucoup prié." Après trois jours, les réserves de riz et de biscuits étaient épuisées. Après cinq, il n'y avait plus d'eau. "Certains buvaient la mer et d'autres leur urine." Le soleil cuisait le jour. Le froid mordait la nuit. "J'étais malade. J'avais le ventre en feu. Je sentais mon esprit partir. J'ai cru que je devenais fou. Je pensais à ma famille. Je me disais que je ne les reverrais jamais." Dans certains cayucos, à bout de forces ou saisis d'une crise délirante, des hommes se sont suicidés en se jetant par-dessus bord. "Nous, il n'y a pas eu de mort." Mais trois hommes ont été gravement brûlés aux bras et aux jambes quand le brasero qu'ils avaient allumé dans la barque s'est renversé sur eux.
Après sept jours, un navire du sauvetage maritime espagnol a repéré l'embarcation et l'a prise en remorque. Les clandestins sont arrivés hagards à Los Christianos, un port au sud de l'île de Tenerife, juste à côté de l'immense plage de Las Americas où des milliers de touristes s'adonnent à la bronzette. Dans une tente dressée sur le quai, la Croix-Rouge a prodigué les premiers soins. Les blessés ont été dirigés vers un hôpital. "Là, on m'a bien traité. On m'a donné des médicaments."
Puis ce fut le commissariat de police et le centre d'internement des clandestins. Les deux hommes refusent d'aborder les conditions de leur détention. Ils ont déjoué les interrogatoires, ont été libérés sur place, ce qui est exceptionnel, mais gardés sous contrôle. Depuis, ils attendent, regardant, sans trop comprendre, les émissions à l'eau de rose des chaînes espagnoles. Ils sortent peu : "Les gens ne sont pas trop gentils avec nous dehors."
Des clandestins trouvent parfois des petits boulots. Ils récoltent les bananes dans les fincas de la côte. Ils font le ménage chez des particuliers, la plonge dans les arrière-cours des restaurants ou s'embauchent dans la construction, effectuant des journées à rallonge pour 25 à 40 euros. "Sans papiers, c'est difficile d'être respecté." Les deux hommes cherchent un biais pour rejoindre l'Europe. Mais la surveillance est étroite. Et puis, "là-bas, il paraît que la police est encore plus dure qu'ici". La suite du voyage s'annonce encore longue. "Mais nous n'avons pas le choix."

Benoît Hopquin


Onze jours de dérive sur un "lothio"

LE MONDE | 10.10.06 |

DAKAR ENVOYÉ SPÉCIAL

Les Sénégalais qui se sont risqués à l'émigration clandestine et n'ont pas atteint leur but, ou ont été rapatriés après un séjour dans un centre de rétention des Canaries, répugnent généralement à raconter leur mésaventure. Outre qu'ils la ressentent souvent comme un échec déshonorant, ces hommes meurtris mais aussi ruinés - parce qu'ils avaient investi leurs économies ou celles de leur famille dans l'entreprise - n'ont pas envie de ressasser des souvenirs cauchemardesques.
S'il souhaite garder l'anonymat, Ousmane, 29 ans, a pourtant accepté de témoigner, afin de "dissuader" ses compatriotes. Ce qu'il a vécu révèle les dangers encourus par les passagers des pirogues, les "lothios" en wolof. Depuis qu'il a quitté l'école, à 12 ans, Ousmane n'a pu subsister que dans "l'économie informelle" ; achetant et revendant des cigarettes de contrebande et des confiseries sur un étal pliant. Sous la pression de sa famille élargie - une trentaine de personnes - qui comptait sur lui, mais aussi parce que ce célibataire malgré lui rêvait du "mode de vie européen", il a décidé de tenter sa chance en pirogue. "Quand on a pu réunir les 500 000 francs CFA (750 euros) du passage, j'ai contacté des amis pêcheurs et, dix jours plus tard, début septembre, j'avais rendez-vous sur la plage de Hann", à l'est du port de Dakar.
Après avoir payé, Ousmane a embarqué avec d'autres voyageurs sans bagages dans une petite pirogue. A l'écart des côtes, derrière l'île de Gorée, où la Maison des esclaves évoque des départs plus tragiques encore, un transbordement a été effectué sur une grosse pirogue où se sont entassés une petite centaine d'"esperados". Et l'odyssée a commencé, plein nord.
"Les premiers jours, la mer n'était pas mauvaise mais certains avaient déjà des nausées, raconte-il. Le plus pénible était de rester assis avec interdiction de se lever, même cinq minutes, pour ne pas déséquilibrer le navire. La nuit, on pouvait tout juste appuyer la tête sur son voisin pour somnoler, on souffrait du dos et on avait froid. Durant les interminables journées, c'est la chaleur qui nous accablait et deux d'entre nous sont morts d'insolation ou de fièvre. Ils ont dû être jetés à la mer. Après ça, quelques-uns ont commencé à délirer, ils croyaient voir des fantômes."
Le sixième jour, alors que le lothio se trouvait au large du Sahara occidental, un incident a fait basculer le voyage vers l'enfer. "Un des plus jeunes passagers, qui devait avoir 14 ans, a joué avec le GPS et l'a déréglé. Nous avons perdu le cap. L'angoisse s'est transformée en panique quand la houle s'est levée. Des vagues passaient par-dessus bord et alors que les provisions commençaient à manquer, un sac de riz a été bousillé. Certains se sont mis à boire de l'eau de mer en y mettant du sucre et ils ont eu des diarrhées alors que comme toilettes nous n'avions que des sacs de plastique."
Les naufragés ont cru leur dernière heure venue. A deux reprises, ils ont aperçu des bateaux qui, malgré leurs signes de détresse, ne se sont pas déroutés. "Je pense qu'ils voulaient éviter les complications ou d'avoir à nous transporter jusqu'au port le plus proche", s'indigne Ousmane. Ce n'est qu'au matin du onzième jour qu'un cargo s'est rapproché d'eux et, en guise d'assistance, leur a indiqué la direction de la côte. "Nous ne pensions même plus aux Canaries, c'est notre peau qui était en jeu. Nous avons fini par apercevoir la terre ferme mais la nuit tombait quand nous avons accosté sur un rivage désert. Le lendemain matin, c'est une vedette de la marine marocaine qui nous a repérés, nous étions au Maroc. Ils nous ont rapatriés. J'avais le visage et les lèvres craquelés par le soleil et le sel et des croûtes sur les fesses, mais j'étais vivant."
La dérive d'Ousmane et celles qui se terminent encore plus mal - les victimes se comptent en centaines voire en milliers - ne découragent pas les aspirants au grand voyage. Voilà trois jours, un départ nocturne aurait eu lieu depuis Soumbedioune. C'est dans ce village proche du centre de Dakar que M'baye Sèye, un charpentier de 26 ans, a pris la relève de son père, Ibra, pour fabriquer des pirogues côtières ou les énormes "galou-marées" capables d'affronter la haute mer. Le charpentier piroguier n'a pas observé un afflux de commandes ces derniers mois, mais il est conscient que beaucoup de ses bateaux de pêche, qui peuvent transporter jusqu'à deux cents personnes et dix tonnes de fret, ont été utilisés pour embarquer des clandestins et pourrissent aujourd'hui aux Canaries.
Confectionné avec des planches de "bois rouge" assemblées autour d'une coque taillée dans un tronc entier, un "galou-marée" coûte environ 7 500 euros, auxquels il faut ajouter le prix de deux moteurs hors-bord, dont un de 40 CV, soit environ 3 500 euros. Avec 11 000 euros, il est possible d'affréter un charter sans retour qui pourra rapporter à son armateur jusqu'à dix fois plus.

Robert Belleret


Les mères courage de Thiaroye-sur-Mer

LE MONDE | 11.10.06 |

THIAROYE-SUR-MER (Sénégal) ENVOYÉ SPÉCIAL

Assises sur des nattes, une vingtaine de femmes papotent et rient parfois. Ici, on appelle ça faire le "cousinage", variante légèrement chahuteuse de la palabre. Toutes ces femmes ont un drame en commun : elles ont perdu en mer un fils qui avait choisi la voie la plus aventureuse de l'immigration, la pirogue. En se serrant les coudes, elles essaient de dépasser la douleur pour garder intacts rage et courage.

Nous sommes à Thiaroye-sur-Mer, grande banlieue de Dakar, dans la cour de la maison de Yayou Bayam, 48 ans, présidente du Collectif des femmes pour la lutte contre l'immigration clandestine qui, en quelques mois, est devenu le symbole de la résistance à la fatalité de l'exil. Tout a commencé le 7 mars, lorsque Mme Bayam a appris que son fils unique, Alioune, 26 ans, avait trouvé la mort au large des Canaries, qu'il espérait atteindre à bord d'une pirogue. Aucun des 80 jeunes hommes qui s'étaient embarqués avec lui n'a survécu. "Alors que les Canaries étaient en vue, le bateau s'est mis à prendre l'eau, raconte Mme Bayam. Les occupants d'une deuxième pirogue qui naviguait dans leur sillage leur ont dit de couper le moteur et d'écoper en attendant qu'ils reviennent les secourir. Mais la houle s'est levée et quand les recherches ont pu être lancées, la pirogue d'Alioune avait coulé."
Les familles des victimes originaires de Thiaroye ont organisé des funérailles communautaires le 15 mars, et, le 25 avril, le collectif était créé. Il regroupe aujourd'hui 357 femmes qui ont perdu leurs fils dans ce naufrage ou dans ceux qui ont suivi.
Ceux qui se risquent sur la mer ont entre 25 et 40 ans et sont presque toujours le principal soutien de familles élargies qui peuvent compter jusqu'à cinquante personnes. Parmi les mères, quelques veuves aussi, comme Mariam, dont le bébé qu'elle cajole n'avait qu'une semaine lorsque son père, Abdoula Rakhmane, 35 ans, a pris la mer. Depuis, il est "porté disparu".
Thiaroye compte aujourd'hui quelque 45 000 habitants. Mais la vie de l'ancien village, qui regroupe les meilleurs fabricants de pirogues et réparateurs de moteurs, près de l'immense marché au poisson de Pikine, tourne toujours autour de la pêche. Avant le drame, un collectif de pêche préexistait. "En une sortie, un bateau pouvait rapporter jusqu'à 3 millions de francs CFA (45 000 euros) de sardinelles, chinchards, mulets, dorades ou seiches, raconte Mme Bayam. Le soir, on partageait : deux tiers allaient à l'association, un tiers à l'équipage d'une trentaine de pêcheurs. Mais, au temps où la pêche était bonne, on avait tendance à gaspiller l'argent pour les baptêmes, les mariages et autres festivités. En 2005, on a donc décidé de se structurer et de constituer un capital pour remplacer le matériel vétuste et acheter deux pirogues à moteur." Avec la perte de ces bateaux, la communauté est privée de ressources, car aucun des jeunes hommes qui ont réussi à accoster aux Canaries n'a jusqu'ici envoyé le moindre argent.
Avec ses faibles moyens, le collectif mène une action de sensibilisation et de dissuasion qui passe par la chasse aux passeurs - "certains sont venus me proposer de l'argent pour que je ne les dénonce pas, mais je les ai repoussés", confie Mme Bayam. Ce combat est d'autant plus courageux qu'il va à contre-courant. Beaucoup de familles sénégalaises se cotisent pour faire partir un des leurs et, dans certaines régions rurales, des mères éduquent leurs filles dans l'idée qu'elles ne doivent épouser qu'un émigré.
Le collectif s'efforce aussi de développer des activités de substitution. Tout en "cousinant", les femmes épluchent du gingembre pour faire des jus ou préparent des couscous qui pourront s'exporter en sachet. Yayou Bayam rêve de pouvoir acheter un moulin à mil, une machine à broyer l'arachide, voire des camions frigorifiques, mais aussi de réinvestir dans des pirogues et du matériel de pêche moderne, capables de fixer au pays les garçons.
Entre les femmes de Thiaroye et la mer, on perçoit pourtant comme un divorce. "Beaucoup de mamas ne veulent plus s'approcher du rivage, car le bruit des vagues leur rappelle trop leur enfant disparu", confie Fatou N'Doye, qui a perdu son aîné et seul soutien, Hamidou, 33 ans, et survit dans une pièce avec ses neuf autres enfants. Anta M'Boow n'a pas cette angoisse : son fils de 30 ans, chômeur, n'a pas les 500 000 francs CFA (750 euros) pour se payer un passage et, surtout, "il a peur du bateau". Elle a néanmoins rejoint le collectif, par solidarité.
L'aura de Yayou Bayam est telle que, le 26 septembre, Ségolène Royal est venue jusqu'à elle et a accepté d'être la marraine du collectif. "C'est la première personnalité à compatir et à nous apporter son soutien", souligne Mme Bayam, qui n'avait pas réalisé que cette "bonne personne" serait peut-être la candidate socialiste à l'élection présidentielle, voire la future hôte de l'Elysée. Elle en reste abasourdie.

Robert Belleret


Le havre de l'école du Hogar

LE MONDE | 12.10.06 |

LA ESPERANZA (Tenerife) DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Pape Omar est plongé dans un livre scolaire où sont dessinés des animaux avec, écrit en dessous, leur nom en espagnol. Il a 13 ans, rêvait encore il y a peu de devenir footballeur, n'y croit plus guère aujourd'hui, achevé. Début septembre, son père, un pêcheur de Saint-Louis du Sénégal, lui a demandé de partir aux îles Canaries. "Pour que je travaille car à la maison il n'y avait pas beaucoup d'argent." Quelques semaines auparavant, la famille avait déjà payé le passage d'un frère, âgé de 15 ans.
Pape Omar a fait plus de 600 kilomètres jusqu'en Casamance. Il est monté à bord d'une barque avec 110 personnes, dont quatre enfants de son âge. La traversée a duré douze jours. "J'avais très peur des vagues. Au début, il y avait du riz, des biscuits, de l'eau et même du lait. Mais après, il n'y avait plus rien." Le soleil cognait. "J'avais très mal à la tête." Extrême rite initiatique vers l'âge adulte et son ordinaire : aujourd'hui, Pape Omar n'a d'autres ambitions que de devenir tailleur.
Massek, 14 ans, en a également fini avec l'enfance. Sa mère, Oumou, l'a retiré de l'école, à Dakar, pour le jeter dans un cayuco (pirogue en espagnol). "Là-bas, tu réussiras", lui a-t-elle dit. Modou, 17 ans, originaire de Kaolack, également au Sénégal, ne croit plus qu'en Dieu. Il garde autour du cou un chapelet de prières qui a beaucoup servi pendant la traversée. L'adolescent a eu "bien mal au ventre" après avoir bu de l'eau de mer. Encore estime-t-il avoir de la chance d'être toujours en vie. "Je devais partir plus tôt avec un homme qui vivait dans la même maison que moi. Depuis, nous n'avons plus de nouvelles de lui. Il est sans doute mort. Dieu a décidé. Qu'il le bénisse, c'était un homme bien. Il s'appelait Mbaye Niang."
Pape Omar, Massek et Modou sont aujourd'hui hébergés à l'école du Hogar, à La Esperanza. Il y a peu, l'endroit était encore une maison de redressement pour jeunes délinquants des îles Canaries. De lourdes portes en fer condamnaient des cellules de 5 mètres carrés. Un coup de peinture a été donné à la hâte pour humaniser l'endroit. Depuis mai, l'association Solidarité Nouveau Monde en a fait un havre pour les clandestins mineurs.
Devant l'afflux de ces derniers mois, certaines salles de classe ont été transformées en dortoirs où s'entassent jusqu'à vingt personnes. Des lits de camp militaires ont été installés. Le Hogar accueille actuellement 109 jeunes. Le directeur du centre, Juan José Dominguez, explique que 50 places supplémentaires sont en cours de réalisation. Et cela ne suffit toujours pas.
Dans presque chaque cayuco qui débarque aux Canaries, la Croix-Rouge recense un ou plusieurs mineurs. Ils seraient actuellement plus de 900 dans l'archipel. Selon la loi espagnole, ils ne peuvent être expulsés. Les parents le savent, qui confient ainsi leur progéniture au destin. Mais ils ignorent souvent que les enfants ne peuvent travailler avant leur majorité.
Cette différence culturelle est souvent mal vécue par des familles africaines pour qui l'adolescence marque l'entrée dans la vie active. "Mon père est mort en 1994. C'est moi qui suis aujourd'hui chargé de la famille, explique Modou. Quand j'ai appelé mon oncle pour prévenir que j'étais arrivé, il m'a tout de suite demandé quand j'allais commencer à envoyer l'argent pour payer la nourriture, le courant et l'eau. Je lui ai dit que je n'avais pas le droit. Tout le monde a été déçu." Begonia Fleitas, éducatrice du centre, constate cette pression morale. "Ils sont tous pressés de travailler. Les familles les sollicitent régulièrement. J'ai le cas d'un jeune dont la mère est traitée à l'hôpital pour une tuberculose. On lui a dit que le traitement serait arrêté s'il n'envoyait pas rapidement 50 euros." La mère de Pape Omar s'est, elle, résolue à attendre. "Elle a dit que c'était bien que j'aille à l'école." Au Hogar, les mineurs apprennent l'espagnol et quelques matières de base. Des visites sont organisées pour leur faire découvrir leur nouvel environnement.
L'enseignement a également des visées thérapeutiques après le traumatisme de la traversée. "Ils ont une faculté de récupération psychologique énorme, constate Begonia Fleitas. Ils sont joyeux. Certains ont un bon niveau scolaire et pourraient envisager des études supérieures."
Selon la loi espagnole, la charge des immigrants mineurs incombe au gouvernement local des Canaries, ce qui explique qu'ils ne soient pas tenus au secret, comme le sont les clandestins majeurs dont la responsabilité est du ressort de l'Etat central. Mais les autorités de l'archipel ont du mal à faire face. Toutes les structures débordent. Des accords ont été passés avec d'autres gouvernements provinciaux, et 600 mineurs pourraient être envoyés dans la péninsule. Mais la semaine dernière, onze enfants ont encore débarqué d'un cayuco. Au Hogar, Juan-José Dominguez n'a pas fini d'ajouter des lits.

Benoît Hopquin


Des immigrants sans bagages

LE MONDE | 13.10.06 |

LOS CHRISTIANOS ENVOYÉ SPÉCIAL

Il y a d'abord les yeux, hagards, apeurés, qui errent sans trouver où s'accrocher dans le tourbillon d'images nouvelles. Il y a les bras qui se tendent pour avoir à boire, encore et encore, et étancher l'inextinguible soif. Les mains qui indiquent la bouche afin de quémander un autre gâteau sec. Il y a ce silence, lourd, de qui est trop fatigué pour parler ou en a perdu l'habitude dans un interminable huis clos au milieu de l'océan. Il y a cette odeur de corps macérés dans la sueur. Et toujours ces regards, vides, sur des corps vidés.
La vedette du sauvetage maritime a accosté à 14 h 30, jeudi 12 octobre, dans le port de Los Christianos, et débarqué sa cargaison humaine. Ils étaient quatre-vingt-un immigrants clandestins, tous subsahariens, entassés sur l'étroit pont arrière. Ils ont titubé en se hissant sur la terre ferme, grandes carcasses dégingandées qu'il fallait soutenir et, pour certaines, transportées sur des civières. Un des hommes ne pouvait plus marcher mais ne pouvait plus non plus s'asseoir, le bas du dos meurtri par l'ankylose du voyage.
Ils auront passé les uns disent sept, les autres disent dix jours en mer. Ils n'ont pas mangé depuis quatre jours. Un homme tend devant lui deux mains enflées d'oedèmes, symptômes de qui a bu trop d'eau de mer. Ils sont partis de Mauritanie, affirment-ils. Le décryptage du GPS saisi à bord permettra à la police de retracer leur périple exact. A bout de souffle, leur cayuco (pirogue) n'a pu être tracté jusqu'à la côte et a été coulé en pleine mer.
Au large, leur premier contact aura été avec des secouristes masqués, revêtus de combinaisons antiseptiques et de casques ronds qui leur donnaient de faux airs de pompiers de Tchernobyl. A quai, les volontaires de la Croix-Rouge ont dressé deux tentes pour les accueillir. Dans la première, les immigrants se sont déshabillés, ont enfilé un T-shirt, un blouson, un pantalon et des chaussures neuves.
Les effets qu'ils portaient ont été jetés à la poubelle et seront brûlés avec la vermine qu'ils transportent. Sept malades ont été isolés dans la seconde tente, une antenne médicalisée. Les victimes de déshydratation ont reçu des perfusions. Les corps brûlés par le soleil ont été badigeonnés de crème apaisante. L'homme aux oedèmes a reçu bandages et attelles. Les cas les plus sérieux ont été transportés à l'hôpital en ambulance.
Un volontaire belge prodigue en français conseils et propos apaisants, passe une main amicale dans le dos des plus effrayés. L'homme s'est dévoué à cette cause, en est à sa cent cinquantième arrivée depuis le début de l'année. "Ne vous inquiétez pas !, leur dit-il. Je suis neutre. Vous êtes ici dans un pays de droit. Vous avez des droits." Et de les leur décliner.
A un Ivoirien, en aparté : "Dis-leur bien que tu viens de ce pays et qu'il y a la guerre." A tous : "Y a-t-il des mineurs ?" Silence. "C'est pour votre bien. Les mineurs sont bien protégés ici." Cinq personnes se déclarent. Leur bras entouré de Chatterton en signe distinctif, ils seront dirigés vers une institution consacrée. Les cas douteux subiront ultérieurement une radio du poignet qui permettra, d'après le développement osseux, de vérifier leur âge.
Les hommes forment un troupeau effarouché, assis sagement, obéissant sans broncher aux injonctions, ballottés par les ordres comme tout à l'heure par les flots. Ils restent serrés les uns contre les autres comme ils l'étaient sur la barque. Parfois, l'un d'eux semble prêt à pleurer, se frotte les yeux mais n'en sort aucune larme. Un homme qui n'a pas reçu de chaussures ose à peine en demander.
Le plus désarmant est l'absence de bagage des immigrants. Seuls cinq ont emporté un petit sac à dos contenant une tenue de rechange, un peigne ou une bouteille d'eau de Cologne. Il y a également un chapelet de prière, pas de Coran cette fois. Tous avaient de l'argent au moment d'embarquer, mais les passeurs ont assuré que les policiers espagnols le confisquaient à l'arrivée et recommandé de leur laisser, à eux, ce viatique inutile...
Les policiers, justement, observent placidement le travail de la Croix-Rouge. Ils se contentent d'éviter tout contact entre les journalistes et les immigrants et de refouler les touristes trop curieux. Leur chef est là, en grand apparat, casquette galonnée sur la tête et médailles au poitrail, tiré en urgence d'une réception : c'est aujourd'hui fête nationale. Il se montre compréhensif mais, au bout d'une heure, s'impatiente, siffle comme on arrête une partie.
Sans brutalité et sans révolte, les hommes sont mis en rang et conduits dans deux cars. Les derniers blessés sont à leur tour évacués. A 16 h 30, le quai a retrouvé son aspect normal.

Benoît Hopquin


Les charters du désespoir

LE MONDE | 14.10.06 |

SAINT-LOUIS (Sénégal) ENVOYÉ SPÉCIAL

Air Europa Travelplan, le logo de la compagnie charter, a l'air d'une provocation. Les soixante passagers du Boeing 737 qui vient de se poser, lundi 9 octobre, sur la piste de l'aéroport Bango de Saint-Louis, au Sénégal, ont raté leur plan de voyage et à peine entrevu l'Europe.
Ce sont des hommes vaincus qui traversent le tarmac entre deux rangées de gendarmes. De loin, cette cohorte de clandestins fait songer à une colonie de forçats partant pour le bagne. De près, l'impression n'est pas démentie. Leur désespoir mêlé d'humiliation est palpable. Loin de former leur jeunesse, ce voyage-là, avorté, l'a brisée.
Selon un rituel rodé depuis le 14 septembre, date du premier vol de rapatriement, le groupe est dirigé vers une tente où le colonel Pape Diaw les informe de leur avenir immédiat. Après avoir enregistré leurs identité, adresse et date de départ, on leur remet un sandwich, une bouteille de Coca de 25 cl et, en guise de viatique, un billet de 10 000 francs CFA (15 euros). L'Espagne, de son côté, leur a glissé 50 euros... Pour monter dans deux bus locaux cabossés, les refoulés passent devant une stèle à la gloire de Pierre-Georges Latécoère, créateur de la poste transcontinentale, portant cette citation, terrible : "Notre idée est irréalisable, il ne nous reste qu'une chose à faire : la réaliser."
Il est 9 h 30, mais, dans la lumière crue de l'estuaire, l'air vibre déjà de chaleur, assommant un peu plus les rapatriés engoncés dans des anoraks, des parkas et des bonnets de laine, donnés par la Croix-Rouge. Et, lorsqu'ils se confient, par bribes, sueur et larmes se mêlent parfois.
Khadime Sagna a juste 20 ans et un visage d'enfant. Aîné de trois soeurs et d'un frère, il les faisait vivre avec son salaire d'agent de sécurité à Dakar avant de tenter le grand saut depuis Hélinking, en Casamance, le 31 août, moyennant 500 euros. Ils étaient 96 sur la pirogue qui, au matin du neuvième jour de mer, ont été arraisonnés en douceur devant Tenerife. Transféré à Las Palmas, Khadime dit avoir été "bien traité et bien nourri". Mais celui qui était prêt à mourir pour voir Madrid, terre promise et confisquée, ne peut réprimer un sanglot en soufflant : "C'est en vol qu'on a appris notre destination, on a cru un moment qu'on allait vers le nord."
Boubakar Sané, 25 ans, était parti et revient avec ses copains, Paté, 26 ans, et Ibrahim, 18 ans, paysans comme lui à Ouonck, un village de Casamance proche de Ziguinchor, où la culture de l'arachide ne nourrit plus leurs nombreuses familles. "Ma mère était désolée de me voir partir, confie Boubakar. Ma seule consolation, c'est de la retrouver."
Malgré les économies familiales envolées - ils ont payé chacun 900 euros pour leur passage depuis Diogué, à l'embouchure du fleuve -, les onze jours de pirogue, les quarante jours de rétention, l'affront du rejet, ils n'ont tous qu'une idée en tête : repartir. "Dieu n'a pas voulu que je réussisse, mais, s'il le faut, j'essaierai dix fois, s'enflamme Boubakar, qui espérait trouver un appui en France. En attendant, le gouvernement va devoir nous trouver du travail, car il nous a trahis. Pourquoi les Gambiens, les Ghanéens ou les Maliens ont pu rester en Espagne et pas nous ?"
Les bus s'ébrouent en crachotant. Direction Dakar, à tarif préférentiel (4,5 euros) et avec arrêts sur demande, jusqu'au terminus de Kaolack. Après, la débrouille. Simultanément, le Boeing redécolle pour une deuxième rotation. Trois autres atterrissages programmés d'ici à ce soir, comme tous les lundis, mercredis et vendredis, porteront à 2 385 le nombre des rapatriés, dont seulement deux femmes.
La plupart n'auront rien vu de Saint-Louis, figée dans ses mythes. La vie y est aussi dure qu'à Dakar mais plus colorée. Le long des plages de sable blanc du quartier de pêcheurs de Guet N'dar, les fabricants de pirogues s'échinent, mais le pont Faidherbe, seule liaison avec la Mauritanie, continue de rouiller malgré la promesse de Jacques Chirac de le faire restaurer "en urgence".
La nuit est tombée. Dans la maison de la famille Thiam, on procède à la rupture du jeûne. Café-chicorée au lait, tartines, puis platée de riz agrémentée d'une sauce à la viande dans laquelle on puise à la main. "Chez nous ça ne se fait pas de quitter sa famille, il faut avoir l'autorisation des anciens", souligne gravement Moustapha, le cadet, imprimeur au chômage.
Sur Radio Futurs Médias (créée par Youssou Ndour), le professeur Abdoulaye Bathily, ancien ministre d'Abdoulaye Wade, regrette de l'avoir soutenu en 2000 : "C'est une immense déception, un dégoût, lance-t-il au fil de sa diatribe. Combien a-t-il collecté en contrepartie du sort inacceptable des refoulés ? On parle de 13 ou de 20 milliards (de francs CFA), mais c'est peut-être plus..."

Robert Belleret


Les trop riches émigrés de Louga

LE MONDE | 16.10.06 |

LOUGA (SÉNÉGAL) ENVOYÉ SPÉCIAL

A 70 km au sud de Saint-Louis, à l'écart de la route de Dakar, Louga, dont la population avoisine les 130 000 habitants, n'aurait rien de remarquable si les maisons n'y poussaient comme des champignons, transformant la ville en un immense chantier. Certaines atteignent deux, voire trois étages, agrémentés de terrasses et de loggias, et sont souvent recouvertes de carrelages, summum du luxe. Les petits immeubles sont également nombreux et rivalisent de modernité avec le nouveau palais de justice qui fait la fierté des Lougatois.
Beaucoup de ces clinquantes résidences sont inhabitées et attendront peut-être longtemps leur heureux propriétaire, qui réside en Europe. Ce boum immobilier est en effet le fruit de l'émigration qui, à Louga, a pris un tour très particulier.
Ici, le tropisme du départ est si fort qu'en l'absence des hommes de 18 à 50 ans la ville semble essentiellement peuplée de femmes, d'enfants et de vieillards. On n'en croise pas moins, par dizaines, des Mercedes en bon état, contrastant avec le misérable parc automobile de Dakar.
Cette opulence a une histoire que Saliou, un notable quinquagénaire, connaît bien, mais ne raconte que dans l'intimité de sa petite maison : "Nous avons connu une très nette évolution ici depuis un quart de siècle. Avant, c'était les ruraux des lisières nord et est du pays qui partaient vers la France où ils vivaient dans des foyers et travaillaient souvent comme éboueurs. Dans notre région, les départements de Louga, Dahra, Kebemer et Linguere, la majorité des gens vivaient de l'agriculture sylvo-pastorale extensive. La vocation de voyageur était au moins aussi forte ici qu'ailleurs, mais elle était bridée."
La vague locale d'émigration aurait pris son essor dans les années 1980 après l'élection d'Abdou Diouf. Natif de Louga, le président a "fait sauter le verrou du visa de sortie" et créé un appel d'air dans lequel ses ex-concitoyens se sont engouffrés. "Jusqu'à l'institution d'un visa d'entrée pour la France, en 1986, les départs étaient légaux. Ensuite, les restrictions devenant de plus en plus rigoureuses, les plus riches en ont été réduits à s'acheter des visas en règle, moyennant 3 millions de CFA (45 000 euros), et les autres ont utilisé les filières clandestines. Mais on a vu aussi fleurir les subterfuges."
Parmi les "combines" les plus courantes, Saliou en pointe trois : culturelle, religieuse et politique. "Chaque fois qu'une troupe est invitée à un festival de musique, de danse ou de théâtre en France, en Belgique, en Roumanie ou en Grèce, dix ou douze faux artistes se mêlent aux six ou huit vrais. Il suffit de se munir d'un tam-tam ou autre instrument pour se fondre dans le groupe et s'évaporer une fois arrivé." Selon Saliou, les marabouts (les imams dans l'islam sénégalais) de l'omnipotente confrérie des mourides, très proche du pouvoir actuel, qui vont régulièrement visiter leurs ouailles en Europe et disposent souvent de passeports diplomatiques, bénéficient également de facilités pour emmener des "disciples", dont une bonne partie ne ferait qu'un aller simple. Il évoque enfin la filière des déplacements politiques. "Quand le président Wade s'est rendu à l'Unesco pour y recevoir un prix et tenir meeting devant ses partisans au Palais des congrès, à Paris, il a obtenu des visas pour près de 500 personnes, dont beaucoup ne sont pas rentrées au pays."
Plus grave, Saliou n'hésite pas à imputer au trafic de drogue l'enrichissement soudain de certains de ses concitoyens. "Quand, en un an, un émigré peut se faire construire une grande maison, on se pose des questions. Tout le monde sait ici qu'il fait le revendeur de poudre blanche en s'approvisionnant auprès de grossistes étrangers. A Paris, le système fonctionne principalement dans les 18e et 20e arrondissements, mais aussi dans le 13e, autour du métro Chevaleret. Ne me faites pas dire que mes compatriotes immigrés sont des trafiquants, il s'agit d'une minorité, mais très efficace."
Il est avéré qu'une grande partie de la cocaïne sud-américaine transite par le Cap-Vert, la Guinée-Bissau et Dakar - où des saisies sont régulièrement opérées -, mais les spécialistes considèrent que son acheminement vers l'Europe n'est pas le fait de Sénégalais. En revanche, pour la distribution fine, ils n'excluent personne.
A l'appui des dires de Saliou, c'est en milliards de francs CFA que se chiffrent les flux de capitaux vers Louga et sa région. L'importance de ces mouvements est telle que les sociétés spécialisées dans les transferts de fonds - Western Union, Money Gram et Money Express - possèdent toutes des succursales modernes dans le centre de Louga devant lesquelles on fait parfois la queue pour percevoir des espèces. Saliou affirme que, voilà cinq ans, des policiers français sont venus à Louga pour enquêter sur des filières de blanchiment. "Deux ou trois personnes ont été inquiétées mais, face à la panique qui a saisi la ville, les choses en sont restées là."

Robert Belleret


Images volées à Los Cristianos

LE MONDE | 17.10.06 |

LOS CRISTIANOS ENVOYÉ SPÉCIAL

Dans la cour arrière du commissariat principal de Los Cristianos, station balnéaire du sud de Tenerife, 129 immigrants attendent que se décide leur sort. Les immigrants étant sans papiers, la police ne les distingue que par un numéro inscrit sur le tee-shirt, correspondant à leur date d'arrivée. Ceux-là sont arrivés depuis une semaine et se sont requinqués après la terrible traversée.
Les hommes dorment dans le garage des véhicules de police et dans deux tentes dressées sur un parking. Un lieu de prière y a été également improvisé. Pour tuer le temps, les policiers ont organisé un tournoi de football entre immigrants. Les matches provoquent la liesse générale.
Dans un coin de la cour sont entreposés des dizaines de moteurs, ceux des cayucos, ces pirogues qui transportent entre 50 et 100 personnes. Ce sont des moulins souffreteux de 40 ch au plus, tout juste bon pour le cabotage. "Comment peut-on traverser avec ça ?", se demande un policier. Le tournoi de foot s'achève : le capitaine de l'équipe vainqueur reçoit une coupe en carton et est porté en triomphe. A la tombée du jour, ramadan oblige, les hommes se mettent sagement en rang pour recevoir leur plateau-repas et une bouteille d'eau.
Autant d'images volées : les autorités espagnoles ont décidé de mener leur lutte contre l'immigration à huis clos. Les curieux sont aimablement mais fermement éconduits ou baladés d'un responsable à l'autre. Les journalistes ont la permission d'assister aux arrivées de cayucos, mais tout contact avec les immigrants est interdit. Les centres d'internement des étrangers (CIE) sont solidement gardés.
Au CIE d'Hoya Fria, il faut se contenter d'échappées du regard à travers la grille, le temps d'être poliment refoulé. De l'intérieur monte une rumeur de foule. Des hommes circulent avec des masques sur le visage. Une vingtaine de grandes poubelles débordent. Dans un couloir large de deux mètres, créé entre le haut mur d'enceinte et un grillage, une centaine d'Africains patientent devant la dizaine d'installations sanitaires mobiles. "Pour les toilettes ou la douche, il faut attendre entre une demi-heure et deux heures", explique un Sénégalais, ancien pensionnaire du lieu.
Hoya Fria, d'une capacité de 326 places, accueille 1 260 clandestins. "L'endroit n'est pas très propre car il y a trop de monde, poursuit le témoin, qui a laissé à Dakar sa femme et ses trois enfants. La nourriture est bonne mais il n'y en a pas assez. Mais au moins, il y a à manger, de quoi se laver et on est bien traité. C'est mieux que l'Afrique", assure-t-il.
La monotonie des journées n'est rompue que par les interrogatoires de police. Durant les quarante jours de sa rétention, durée maximale prévue par la loi espagnole, l'homme en a subi quatre. "Il y avait deux policiers à chaque fois. Ils me parlaient durement mais je ne leur ai pas dit de quel pays je venais. Alors, ils ont été obligés de me relâcher. Ils m'ont dit de ne pas parler dehors. C'est pour ça que les immigrés se cachent. Ils ont peur", assure-t-il.
Les centres officiels, dispersés dans tout l'archipel et d'une capacité totale de 2 595 places, ont été dépassés par l'arrivée massive des clandestins (27 000 depuis le début de l'année contre 4 700 en 2005). Il a fallu créer à la hâte des structures "provisoires" comme le camp militaire de Las Raices, où 1 800 immigrants vivent sous des tentes. "Leurs conditions sont préoccupantes, surtout avec l'hiver qui arrive", estime Rafael Blanco, responsable de la Plate-forme contre le racisme et la xénophobie.
Deux officiers français, détachés par la police de l'air et des frontières, participent depuis la mi-juillet aux interrogatoires des immigrants. Mais interdiction de les rencontrer. Frontex, l'Agence de contrôle des frontières extérieures créée en 2004 par l'Union européenne, n'est guère plus loquace sur son travail aux Canaries.
Les vols de rapatriement vers l'Afrique ou ceux à destination de la péninsule sont tenus confidentiels. Près d'une centaine de policiers accompagnent chaque fois ces contingents d'une soixantaine d'expulsés vers Saint-Louis (Sénégal). Les immigrants sont menottés lors du décollage puis détachés. "Le voyage se passe bien. Ils sont résignés", dit un policier.
Ainsi se déroule aux Canaries une guerre secrète, sans nom, sans haine et même sans ennemi, où il n'y a en face que des hommes chassés par la pauvreté. S'affranchissant des consignes de silence, certains policiers ne cachent pas leur gêne. "Il n'y a aucun problème de sécurité et ils suivent scrupuleusement les consignes qu'on leur donne, confie un fonctionnaire venu de Madrid. Ils sont d'une incroyable gentillesse. Ils chantent et ils dansent. Ce ne sont pas des bandits mais des pauvres gars qui n'ont pas le choix. Je les comprends. Individuellement, ils sont touchants. Mais voilà, nous ne pouvons pas les laisser tous entrer."

Benoît Hopquin


"Ils disent qu'ils sont déjà morts..."

LE MONDE | 18.10.06 |

PIKINE (SÉNÉGAL) ENVOYÉ SPÉCIAL

« Quand Pikine tousse, le Sénégal s'enrhume », dit-on ici, très loin de Billancourt, mais à deux pas du désespoir. Dans cette banlieue chaotique de plus de 1 million d'habitants (la région de Dakar en compte 3 millions), la désespérance a sa fréquence : 103,4 FM, celle d'Oxy-Jeunes. Cette radio qui a l'ambition d'être "la voix des sans-voix" est ressentie comme un contre-pouvoir.
Depuis sa création, en 1999, elle n'a cessé de gagner en audience et, à travers des débats et des lignes ouvertes, dans les huit langues du pays, elle fait fonction de chambre d'écho, voire de tribunal, notamment sur la question de l'immigration clandestine, brûlante et pourtant quasi taboue dans les médias officiels, qui ne la traitent que sous l'angle du fait divers.
"Pikine étant une sorte de déversoir de l'exode rural, donc un Sénégal en miniature, Oxy-Jeunes constitue un bon observatoire de la jeunesse, souligne Oumar Seck N'Diaye, son directeur, et je peux vous dire que le mouvement d'exode n'est pas près de tarir. Même ceux qui ont été refoulés ne pensent qu'à rembarquer malgré les épreuves inhumaines qu'ils ont subies. Peu leur importent les risques, ils disent qu'ils sont déjà morts ; et à ceux qui vivent en Europe et leur expliquent que c'est loin d'être le paradis, ils répondent : "Peut-être, mais nous aussi on a le droit d'essayer d'avoir une voiture, une maison, une femme." L'important pour eux, c'est de partir, n'importe où !"
Loin d'incriminer les pays européens, les auditeurs comme les animateurs d'Oxy-Jeunes s'en prennent au gouvernement et au libéralisme débridé impulsé par le président Abdoulaye Wade, qui, à 81 ans va se représenter aux élections du printemps 2007. "Il avait été élu en multipliant les promesses en direction des jeunes, mais ils ont compris que c'étaient des chimères, s'emporte Oumar Seck N'Diaye. Les fleurons de l'économie sont en faillite, les scandales financiers ne se comptent plus en millions mais en milliards de francs CFA, l'écoeurement domine et on n'aperçoit pas d'alternative."
De fait, la paupérisation est palpable. Les quartiers périphériques, la médina et jusqu'au centre-ville n'ont presque rien à envier aux chaos de Conakry, Niamey ou Kinshasa. "Dakar n'est pas encore Dacca (Bangladesh), mais on glisse dangereusement", soupire un jeune dirigeant d'entreprise. Sur les trottoirs défoncés, des jeunes s'improvisent récupérateurs de n'importe quoi (pièces d'ordinateurs, de frigos ou de télés), et, dans les embouteillages aggravés par la construction d'une autoroute à péage, les vendeurs à la sauvette de mouchoirs en papier, de CD, de boîtes d'ananas ou de lunettes pullulent tandis que les enfants mendiants, les "talibés", sont plus nombreux que jamais.
La plupart des taxis jaune et noir sont des épaves rouillées, qui rendent parfois leur dernier souffle au milieu de la chaussée où les égouts peuvent dégorger en mares nauséabondes. Les délestages d'électricité sont fréquents, et les groupes électrogènes que s'arrachent les expatriés sont inaccessibles aux nationaux, qui souffrent d'un début de pénurie de riz et de gaz.
Résident à Pikine, N'Diaga Diop, 36 ans, n'est pas un miséreux. Depuis trois ans, il a la chance d'avoir un emploi, dans l'informatique, mais il fait preuve du même pessimisme. "J'ai un cousin, bachelier comme moi, qui à 39 ans n'a jamais eu un bulletin de salaire, il n'en peut plus de voir les boutiquiers venir réclamer à ses parents le règlement de leurs dettes ou des agents couper le courant. Il cherche à prendre une pirogue, et quand je lui dis que c'est suicidaire, il me répond : "Celui qui se suicide, c'est qu'il vit, moi je ne vis pas"."
N'Diaga, qui a rendu visite à l'un de ses frères immigré en Italie, a été choqué par les "conditions de vie misérables" de la colonie sénégalaise de Milan. "Pour mon frère qui, avant de quitter Dakar, tenait une épicerie et gagnait 400 000 francs CFA (600 euros), soit quatre fois le salaire d'un enseignant, ça a bien tourné. Il travaille comme carreleur à Bergame sans jamais avoir appris ce métier et gagne près de 2 000 euros par mois. Il a pu faire venir sa femme et ses deux enfants et il fait construire une maison ici, pour ses vieux jours, mais je sais que c'est l'exception."
N'Diaga n'a jamais songé à partir, mais il a encore moins envisagé d'imiter le mode de vie de ses parents. "Mon père a quatre épouses, et j'en ai beaucoup souffert. La cohabitation était difficile entre les mères et entre les 15 demi-frères et demi-soeurs. Moi, j'ai une fille et deux garçons et je vais m'arrêter là. Je veux leur apporter l'affection d'un père, que je n'ai pas connue, et j'éprouve du plaisir à leur acheter les chaussures à 40 euros dont je n'aurais même pas osé rêver." Sur Oxy-Jeunes les problèmes posés par la surnatalité, en partie liés à la polygamie, qui, loin de régresser, progresse, ne sont pas en débat. "Ça n'a rien à voir, c'est notre culture et, à 11 millions, les Sénégalais ne sont pas si nombreux", élude M. N'Diaye.

Robert Belleret


L'irrésistible appel du large

LE MONDE | 19.10.06 |

DAKAR ENVOYÉ SPÉCIAL

Que ses rouleaux s'abattent en grondant sur les rochers de l'anse des Madeleines ou que son ressac lèche la grève sablonneuse de la pointe Bertrand, l'océan qui cerne l'agglomération de Dakar - cette presqu'île du Cap-Vert qui, avant de devenir une capitale, en 1951, n'était qu'une juxtaposition de villages de pêcheurs - fait battre les coeurs au rythme des marées.
Cependant, si l'émigration est enracinée dans la culture sénégalaise - la valeur d'un homme se mesurant souvent à sa capacité à partir loin -, elle s'effectuait traditionnellement par la route ou par les airs. Rares étaient ceux qui tentaient de s'embarquer clandestinement sur les cargos prêts à appareiller dans le bassin des charbons ou des arachides de la rade intérieure.
Ironie, c'est un échouage de hasard qui aurait déclenché la récente ruée maritime vers le Nord sur les lothios, que certains médias locaux surnomment "les pirogues de la mort". "En septembre 2005, une pirogue de pêche partie d'ici n'est pas rentrée au port, raconte N'della Daffe, une mama de Thiaroye qui a perdu son fils aîné, Absam, dans l'un des premiers naufrages. Les semaines ont passé et les familles de l'équipage avaient fait leur deuil quand, fin décembre, un coup de téléphone est arrivé de Tenerife..." Les pêcheurs égarés étaient vivants et retenus dans un centre. Pris dans la tempête, leur bateau avait dérivé avant d'accoster sur l'archipel espagnol.
"Avant, personne n'aurait voulu croire qu'on pouvait aller si loin en pirogue", affirme cette mère inconsolable qui semble ignorer que, depuis plusieurs années, des clandestins sénégalais s'étaient déjà aventurés sur la route des Canaries, où une forte poussée de débarquements avait eu lieu en 2002, principalement depuis les côtes du Maroc ou de la Mauritanie.
De fait, en se colportant le long du littoral, de Saint-Louis à Joal-Fadiout, en passant par Kayar, Yof, Hann, Rufisque et Mbour, l'histoire des miraculés de Thiaroye a exacerbé des vocations d'émigrants. Beaucoup de jeunes, avec ou sans emploi mais toujours sans espoir d'avenir dans un pays en proie à un libéralisme échevelé et à la corruption, n'eurent plus qu'une idée en tête : franchir à leur tour la ligne pour frapper à la porte de l'Europe.
Les pêcheurs, capables de jouer les passeurs d'occasion pour des parents, des amis, des voisins, furent naturellement les premiers atteints par l'appel du grand large. La pêche qui, au Sénégal, assure quelque 600 000 emplois directs ou indirects, traverse depuis quelques années une crise sévère liée à la raréfaction des ressources halieutiques et à l'augmentation du prix du fioul. "Les équipages rentrent parfois d'une campagne avec moins d'une centaine de kilos de poissons", s'inquiète Alassane M'Bengue, un pêcheur de Kayar dont le visage tanné reste rieur.
Selon lui, la distance entre les côtes sénégalaises et les Canaries ne constitue pas un obstacle dissuasif : "Nous partons souvent plus de deux semaines pour pêcher dans le golfe de Guinée, et avec le GPS qui permet de garder un cap précis, tout est possible." La différence entre une campagne de pêche et l'odyssée de l'exode est l'entassement. "Les passagers sont serrés comme des sardines dans une boîte et ne savent pas nager. Et là-haut, la mer est plus dangereuse."
La liaison, souvent fatale, qui s'est nouée entre les jeunes hommes et la mer ne connaît pas d'entrave. "Nos garçons ne croient qu'à ce qu'ils voient et ne réalisent pas le danger, soupire N'della Daffe. Et ils ne nous en parlent pas, de peur qu'on les retienne. Si les filles ne partent pas, c'est parce qu'elles écoutent leurs mères qui leur apprennent la couture, la teinturerie, la cuisine. Notre destin de femme est d'être mariée vers 14 ou 16 ans et d'avoir ensuite de 5 à 10 enfants..." Par pudeur, Mme Daffe n'évoque ni la polygamie, en expansion, ni la "soumission" que certains hommes se vantent d'imposer aux filles notamment par la pratique, abominable, de l'excision.
"Barça ou Barsakh" (Barcelone ou l'au-delà, en wolof) est devenu un leitmotiv pour les esperados qui jouent leur vie comme ils jouent avec les mots. Dans un pays où l'on ponctue d'un "Inch Allah !" la moindre évocation de l'avenir - y compris pour un rendez-vous le lendemain -, il paraît presque naturel de remettre son destin entre les mains de Dieu.
Chacun semble avoir oublié le lourd tribut payé à l'océan lorsque, le 26 septembre 2002, le Joola qui reliait Ziguinchor, en Casamance, à Dakar sombra au large de la Gambie, noyant dans ses flancs surchargés près de 1 800 personnes. Quatre ans après ce Titanic des pauvres, le Sénégal ne peut même plus dresser le bilan des nombreux naufrages de lothios. A défaut de statistiques, on estime en milliers le nombre des clandestins qui ont péri en mer.

Robert Belleret


Les illusions du vendeur de lunettes

LE MONDE | 20.10.06 |

TENERIFE ENVOYÉ SPÉCIAL

Dans le cimetière baroque Santa-Lastenia, à Santa Cruz de Tenerife, un mur accueille une série de caveaux anonymes, fermés par des panneaux blancs. Nul bouquet, nulle plaque. Personne n'a jugé utile d'inscrire le moindre hommage à l'être humain qui repose là. "Ce sont des immigrants clandestins morts en mer", explique un jardinier. Ils sont quinze. Les trois derniers ont été inhumés le 4 octobre. Encore l'océan a-t-il accepté de rendre ces corps-là, infime partie de son butin.
Ce Sénégalais a, lui, "réussi" : il est en vie et libre. Il a des papiers, d'une certaine manière : une injonction à quitter le territoire espagnol sous trois mois. Jusqu'à l'échéance, il est en conformité avec la loi. On se contente de peu, lorsqu'on est clandestin.
Agé de 26 ans, l'homme a vendu son petit commerce de vêtements à Dakar pour se payer le voyage de l'espoir. Il a embarqué à Ziguinchor. Onze jours de traversée, huit jours dans un commissariat, trente-cinq dans un centre de rétention : le lot commun. Puis il a été mis dans un avion pour Barcelone. En Catalogne, il a été logé dans un hôtel, aux frais du gouvernement espagnol. "On nous donnait un hamburger le matin et à midi et du lait, du pain et du fromage le soir", explique-t-il.
Après quinze jours de ce régime, l'immigrant s'est retrouvé à la rue, avec des vêtements donnés par la Croix-Rouge, une carte de téléphone et la fameuse injonction comme laissez-passer. "Je suis allé voir des Sénégalais déjà installés qui m'ont donné des vêtements et nourri pendant cinq jours." Paradoxalement, il a choisi de revenir à Tenerife, où son grand frère travaille dans l'arrière-cuisine d'un restaurant. Lui propose à la sauvette des lunettes de soleil sur la plage aux touristes anglais : prix de départ 10 euros. "Aujourd'hui, je n'en ai pas vendu une seule paire. Je pensais que ce serait différent. J'avais l'illusion des belles voitures, des belles maisons."
Le quotidien des clandestins est bien loin de ces chimères. Chaque matin, dès 6 heures, à l'arrêt d'autobus d'El Fraile, une ville de Tenerife qui accueille les plus démunis, des Africains attendent qu'une camionnette s'arrête et les emmène pour la journée. Ils coltineront des régimes de bananes dans les plantations, feront la petite main sur un chantier, pour 15 à 30 euros par jour. Mépris en prime. "Les gens d'ici sont racistes. Ils sont sans cesse en train de nous humilier", lance un clandestin sénégalais. "Ils nous disent de rentrer chez nous", se plaint un Nigérian arrivé il y a cinq mois. "Dans le bus, ils préfèrent rester debout que de s'asseoir à côté de moi", explique un Sénégalais de 50 ans. "Les clandestins sont régulièrement accusés d'être des terroristes ou des porteurs de maladies contagieuses", assure Secka M'Baye, qui préside l'Association des immigrés africains.
"Bientôt, il y aura des Noirs partout, comme aux Etats-Unis", se plaint une patronne de café à Las Galletas. L'invasion est largement fantasmée. Au 1er janvier, dans la province de Santa Cruz, l'Institut national de la statistique recensait 2 719 résidents d'origine africaine pour une population de 966 000 personnes. Bien loin derrière les 40 000 immigrés latino-américains ou les 12 millions de touristes annuels.
Récemment, l'évasion d'une centaine de clandestins du centre de Las Raices a créé une psychose. La police a été submergée d'appels de riverains signalant des bandes traînant dans les parages. Début octobre, la maire de La Laguna, Ana Oramas, s'est opposée à l'ouverture d'un nouveau lieu de rétention sur sa commune, fronde soutenue par ses administrés.
La tenue en mai d'élections locales n'a fait qu'envenimer le débat et susciter les surenchères. Les îles Canaries semblent avoir oublié qu'elles ont été longtemps, elles-mêmes, une terre d'émigration. Entre les années 1940 et 1980, plusieurs dizaines de milliers d'insulaires ont fait la traversée vers le Venezuela. Peut-être est-ce pour cela qu'ils vivent mal aujourd'hui ce reflux de la misère.
Certes, ils n'étaient que 70, le 15 octobre, à répondre à l'appel d'un parti d'extrême droite sur le thème : "Non à l'invasion. Nous devons défendre notre terre". Mais, le 7 octobre, une manifestation de solidarité avec les clandestins organisée sur le port de Los Cristianos n'en avait réuni que 25. "L'archipel vit une paranoïa collective", regrette Tamia, une militante d'extrême gauche. "Dans le fond, la population n'est pas mauvaise, mais elle n'est pas habituée à ce qui lui arrive", tempère Secka M'Baye.
Le vendeur de lunettes se demande s'il a bien fait de venir. Il rêve de rentrer au pays "avec de l'argent" et d'y rouvrir une boutique. Entre ici et là-bas, son esprit n'a pas fini de faire l'aller-retour.

Benoît Hopquin


»On n’arrête pas la mer avec les bras »

LE MONDE | 21.10.06 |

DAKAR ET SAINT-LOUIS ENVOYÉ SPÉCIAL

Si le flot des lothios, ces pirogues partant du Sénégal pour les Canaries, semble se tarir, les turbulences marines de la fin de la saison des pluies en sont aussi responsables que les opérations de dissuasion et de répression. Malgré des moyens renforcés, la police et la gendarmerie sénégalaises sont loin de pouvoir verrouiller les kilomètres de côtes, de Saint-Louis à la Casamance.
C'est souvent la délation qui est à l'origine des « coups de filet » auxquels la presse locale accorde une large place. Les neuf passeurs qui viennent d'être arrêtés à Kayar auront peut-être moins de chance que le piroguier de Saint-Louis, surnommé le Baron, soupçonné d'avoir convoyé un millier de clandestins. « Dès le lendemain de son arrestation, il a réussi à s'évader du commissariat, raconte, goguenard, un pêcheur du quartier de Guet N'Dar. Il lui a suffi de faire quelques kilomètres pour se planquer en Mauritanie. »
La surveillance des côtes par l'avion et les deux bateaux espagnols de Frontex, agence créée par l'Union européenne, n'est pas sans effet, mais l'ambassade d'Espagne refuse de communiquer. Le commandant de gendarmerie Daouda Diop livre, quant à lui, un bilan précis. « Depuis le 1" janvier, dit-il, nous avons arrêté 3 394 clandestins, parmi lesquels 69 passeurs ou convoyeurs, et nous avons saisi 68 pirogues, 40 moteurs hors-bord, 40 millions de francs CFA [60 000 euros] et 38 000 litres de carburant. » Parmi ces clandestins, on comptait 200 étrangers, dont 110 Pakistanais interpellés le 23 septembre à Dakar et à Thies.
En comparution immédiate, les tribunaux prononcent généralement des peines de 6 mois à 2 ans de prison ferme pour les passeurs ou convoyeurs, mais les clandestins bénéficient souvent du sursis. Quant aux rapatriés des Canaries, on considère que leur retour, bredouilles et désespérés, constitue la meilleure des dissuasions.
Alors que les médias sénégalais évoquent volontiers des réseaux de type mafieux, s'appuyant sur des rabatteurs, leur existence n'est pas avérée. Si quelques trafiquants investissent dans l'organisation de passages très lucratifs - les droits encaissés représentent dix fois le prix d'une pirogue -, ils semblent minoritaires.
Chargée de recherche à l'Institut de recherche pour le développement, Nelly Robin observe, depuis dix-sept ans, les flux migratoires dans les quinze pays de la Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest. « Je ne crois pas aux filières criminelles, assure-t-elle. En analysant les profils des passeurs et des passagers, dans les documents du ministère de la justice, nous ne voyons apparaître que des réseaux familiaux ou villageois. Par exemple, un pêcheur quia décidé de partir va embarquer un frère, des cousins, des voisins ou des clients auxquels il vend son poisson. » Une chose est sûre, pour Mm° Robin: « Jusqu'au mois d'août, les pirogues ne transportaient que des Sénégalais et, depuis, on ne pointe que quelques autres nationalités de la sous-région. »
Ces émigrants, âgés de 18 à 35 ans, sont principalement des urbains, quelquefois diplômés et pas forcément au chômage. « Les candidats à l'émigration délaissent parfois un emploi de comptable, d'artisan voire de petit fonctionnaire, dit Mme Robin, et certains vendent leur commerce. »
« On n'arrête pas la mer avec les bras »: cette formule de l'ancien président du Sénégal, le socialiste Abdou Diouf, illustre bien la gageure de l'endiguement en l'absence d'alternative. A l'intention des premiers « rapatriés », le ministre de l'agriculture, Farba Senghor, a proposé un plan d'aides pour un retour vers l'agriculture (REVA), qui n'a guère rencontré de succès. « Les jeunes des villes n'ont pas envie de se mettre derrière une charrue pour cultiver l'arachide ou le coton, dont les cours se sont effondrés », remarque Abdallah Gueye, agriculteur à Tivaouane.
« Au Sénégal, les familles nombreuses espèrent souvent qu'un des enfants réussira à, l'étranger et prendra en charge les autres. Ici, 'I les fonds envoyés par les immigrés représentent 14 % du PIB. Le gouvernement n'a donc, aucun intérêt à retenir les clandestins, estime un enseignant de Dakar, qui s'exprime sous condition d'anonymat. L'émigration constitue une soupape : s'il visse le couvercle, la Cocotte-Minute risque d'exploser. » Tout en observant un profil bas sur les rapatriements par pont aérien qui, pour la population représentent autant de « trahisons », le président Abdoulaye Wade, libéral, est contraint de faire des gestes. « Pour lui, l'émigration clandestine constitue un fonds de commerce, va jusqu'à affirmer un jeune journaliste. Cela lui permet d'exercer un chantage auprès des pays européens. »
L'accord sur la « gestion concertée des flux migratoires », signé lors du récent voyage à Dakar de Nicolas Sarkozy et qui prévoit 2,5 millions d'euros supplémentaires pour le codéveloppement, serait ainsi exemplaire d'un double langage.

ROBERT BELLERET