Camps de la soif au Soudan

Le Monde Diplomatique Mai 2003

Tandis que les efforts se poursuivent pour mettre fin à la guerre civile qui ravage le Soudan depuis 1983 et que, malgré l'amélioration des relations entre Khartoum et Washington, le secrétaire d'Etat américain Colin Powell assure vouloir maintenir la " pression " sur le régime, des milliers de réfugiés continuent de croupir dans des camps. Laissés-pour-compte des conflits de la corne de l'Afrique, ils sont aussi, parfois, abandonnés par les organisations humanitaires et par le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés.
" Qu'ils partent ! Ils ne sont plus réfugiés ! " Ces propos sans appel d'un employé d'une organisation internationale visent des réfugiés éthiopiens et érythréens au Soudan. Ce pays, l'un des plus pauvres du monde, accueille (surtout au nord-est) le chiffre énorme de 900 000 réfugiés (1). L'action conjuguée des sécheresses et d'une guerre civile " recommencée à grande échelle " en 1983 (2) a considérablement affaibli une économie déjà fragile. Le récent boom pétrolier ne profite que partiellement à une société épuisée par les crises et qui doit faire face aux migrations externes (les réfugiés) comme internes (les déplacés). Les unes et les autres posent de véritables défis à la société d'accueil et aux organismes chargés d'apporter une aide extérieure.
Les deux tiers des réfugiés se trouvent à l'est, dans la région de Kassala, à la frontière entre le Soudan, l'Ethiopie et l'Erythrée : 120 000 réfugiés vivent dans les camps (3) et 560 000 en dehors. Huit sur dix sont des Habash (Abyssins), un terme ancien qui désigne les habitants des hauts plateaux éthiopiens. Mais le pays compte d'autres migrants forcés : des Tchadiens et des Congolais. Les déplacés, eux, viennent de l'ouest du pays (Darfur, Kordofan) et des régions sud du Soudan, en guerre depuis 1983 (4). Ces victimes de la guerre civile - au nombre de 1,8 million (5) - ont gonflé considérablement les périphéries de Khartoum, Omdurman et Khartoum nord. Quant aux " déplacés ", ils forment près de la moitié des habitants de Khartoum et de sa périphérie.
Ce sont les nouveaux bénéficiaires des programmes de développement proposés par les organisations non gouvernementales (ONG). Quant aux Abyssins (Ethiopiens et Erythréens), on les invite depuis deux ans à quitter les lieux. En effet, la protection internationale n'est pas inconditionnelle : elle obéit à toute une série de normes juridiques. La Convention de Genève prévoit notamment une clause de cessation du statut de réfugié lorsque les conditions qui ont provoqué le départ ont cessé d'exister. Considéré comme radical, le changement politique intervenu en Ethiopie en 1991 (la chute du dictateur Mengistu Haïlé Maryam) a justifié l'application de cette clause, à l'instar de l'indépendance de l'Erythrée (officieuse en 1991, officielle en 1994). Pour les Nations unies, les Abyssins ne sont donc plus des réfugiés.
Après le renversement du lieutenant-colonel Mengistu, le Soudan, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l'Ethiopie se concertèrent pour planifier le retour de ces réfugiés, invités à rentrer en Ethiopie. Des Toyota affublés de haut-parleurs passèrent dans les quartiers à forte population éthiopienne, vantant les bienfaits d'un retour au pays natal. Mais, tétanisés par la peur, les réfugiés refusèrent de s'inscrire sur les listes de retour. Les pressions exercées de manière parfois maladroite par le HCR provoquèrent, en mars 2001 à Khartoum, une grève de la faim. " Financer ces retours revient beaucoup moins cher que nourrir les réfugiés pendant des années. Les réfugiés ont coûté 130 millions de dollars en dix ans !, précise un fonctionnaire du World Food Program (WFP). Mais on n'oblige personne à partir : on coupe l'aide, c'est tout ! "
Sur le terrain, cela signifie l'arrêt de la livraison hebdomadaire de nourriture (farine, sucre, lait, céréales) et la coupure du robinet d'eau ! C'est la politique du clean up ou du clear up (nettoyer ou dégager), qui consiste à contraindre les irréductibles à partir. On ferme le camp et on désinfecte l'emplacement. Si, dans la région, le clean up n'a pas été mis en oeuvre, la politique d'arrêt du robinet d'eau, elle, a été exécutée sur-le-champ par les organisations internationales. La directrice d'une ONG, à Khartoum, remarquait amèrement : " On ferme les camps de réfugiés et on ouvre ceux destinés aux déplacés. Souvent d'ailleurs, ils sont à côté. Parfois ce sont les mêmes emplacements "relookés". A Kassala, le HCR a coupé l'eau dans un camp. Or il y restait quelques centaines de personnes, qui refusaient de suivre le mouvement de rapatriement et voulaient rester. Un membre du bureau du HCR m'a même demandé d'effectuer le nettoyage du camp ! J'ai répondu que ce n'était pas notre rôle, que nous étions une organisation humanitaire. "
Les campements abandonnés qui apparaissent dans les paysages poudreux et désertiques du Nord-Est soudanais constituent des no man's land juridiques, qui rassemblent des populations dépourvues de tout statut. L'ancien camp d'Um Gulsa, dans l'Etat de Kassala, non loin de la frontière érythréenne, représente un de ces espaces insolites. En décembre 2001, le HCR a décidé sa fermeture, à l'instar de deux autres camps (Laffa et Newshagarab). Selon les Soudanais, 8 000 pauvres hères dépériraient dans ces trois ex-campements : hôpital désert, sans une infirmière, pompe à eau démontée, école fermée. Les panneaux des ONG sont à l'abandon, vestiges de ce camp devenu un assemblage d'abris de misère récupérés ici et là.
Quelques milliers d'Erythréens résistent toujours aux pressions, malgré la soif qui les terrasse. La plupart appartiennent à l'ethnie nomade des Beni Amer, anciennement installée dans la région, à cheval sur le Soudan et l'Erythrée. Les créateurs de la Ligue musulmane, le premier parti indépendantiste érythréen, et ses leaders étaient Beni Amer ; le premier bureau des indépendantistes du Front de libération érythréen (FLE) s'est ouvert à Kassala en 1962. Aucune comptabilité fiable ne peut préciser le nombre de morts Beni Amer depuis la fermeture des camps en décembre 2001. Questionnés sur les motifs de leur refus, les survivants répondent : " C'est parce que nous sommes des Beni Amer que nous ne souhaitons pas partir ! " Mais les humanitaires professionnels refusent de prendre en compte cette appartenance : " Si on commence à faire une politique ethnique, on n'est pas sorti de l'auberge ! " Ce discours " encapsule " toutes les situations politiques dans la catégorie juridique de réfugié, escamotant la singularité de la situation des Beni Amer.
Réinstallation douloureuse
Pourtant, quand on répète que 80 % des réfugiés de Kassala sont érythréens et 65 % d'entre eux des Beni Amer, on introduit forcément une dimension politique. La tribu a soutenu largement le Front de libération de l'Erythrée (FLE), comme le confirment des entretiens menés dans les camps où tous les hommes se disent affiliés à ce mouvement défait par le front rival, le Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), actuellement au pouvoir à Asmara. Ethnie défaite, ethnie réfugiée : les conditions de son retour au sein de l'actuelle société érythréenne soulèvent quelques interrogations. Bref, les hommes d'Um Gulsa ne sont pas seulement des réfugiés : ils sont membres d'un groupe exclu.
" Les réfugiés peuvent choisir le lieu de leur réinstallation. Ils ne sont pas internés en Erythrée ", assure un fonctionnaire du HCR en poste à Asmara. Selon lui, les vrais problèmes rencontrés sur le terrain relèvent de la réinsertion, du réancrage culturel de ces " retournés " au demeurant très " soudanisés ". A Um Gulsa et à Wadi Cherifa, on évoque d'autres explications : des réinstallations douloureuses pour les Beni Amer en raison de terres confisquées et de la ségrégation ethnique. Cette réinstallation représente en tout cas le plus grand défi socio-politique pour le gouvernement de M. Issayas Afeworki.
Ce dernier s'interroge aussi sur l'influence soudanaise - et sur celle des islamistes - dans les communautés de transplantés, dans ces camps où, parfois, des ONG islamistes oeuvrent dans un sens qui déplaît à Asmara. Ces interrogations pèsent sur le destin des " retournés ". Or ce sont des femmes et des enfants de nomades extrêmement peu politisés qui se trouvent à Um Gulsa. La base sociale de ces populations ne constitue pas le terreau traditionnel de l'islamisme, lequel recrute surtout dans les classes moyennes (petite bourgeoisie commerçante). Car on rencontre des discours favorables à l'islamisme essentiellement dans les camps cossus, à l'approvisionnement abondant.
A Wadi Cherifa, immense camp bien organisé, le marché est presque plus riche et diversifié que celui de Khartoum - dans la région horticole de Kassala, on trouve les plus beaux fruits exotiques du pays. A Wadi Cherifa, certaines huttes possèdent des antennes paraboliques, les réfugiés regardent la chaîne Al-Jazira ; beaucoup de réfugiés exercent des négoces lucratifs. Au pied des montagnes de Kassala, sur quelques kilomètres de territoire semi-désertique, sont implantés des camps aux contrastes frappants : on passe ainsi, de Wadi Cherifa à Um Gulsa, de l'opulence à la plus grande misère !
Le budget du HCR pour ce programme de retour des réfugiés érythréens s'élève à 24 millions de dollars, alors que le budget général de cet organisme à Asmara (le bureau local) est de 28 millions. C'est dire si cette politique de rapatriement constitue, à juste titre, une priorité : 160 000 personnes devraient être ramenées chez elles en deux ans, le programme se terminant en 2004. Concrètement, sur le terrain, chaque " retourné " obtient des Nations unies un terrain de deux hectares et un financement de 200 dollars pour une hutte.
Le HCR et l'Eritrean Relief and Refugee Commission (Errec) ont convaincu la majorité des Tigrinya chrétiens des hauts plateaux de quitter le territoire soudanais. Mais l'engagement des Beni Amer musulmans des basses terres au sein du FLE rend l'argumentation du retour plus délicate, malgré la décision des leaders communautaires de rentrer en Erythrée.
Lors d'un entretien au Caire, en novembre 2001, un dirigeant Beni Amer, fondateur du FLE, expliquait qu'il soutenait cette politique de retour, car l'exil soudanais avait fait perdre à cette tribu et ses racines et sa place dans la société érythréenne. Selon lui, il est temps pour les Beni Amer de reprendre leur place dans l'espace territorial comme entité physique, puis comme entité politique. Mais ce calcul ne tient pas compte de l'univers réel et des préoccupations des gens des camps. Là encore, la campagne d'information des acteurs humanitaires a collectionné les maladresses. Et les laissés-pour-compte des camps de la soif n'ont pas jugé leurs explications crédibles. L'imminence d'un retour au pays a fait ressurgir des souvenirs refoulés de la guerre entre l'Ethiopie et l'Erythrée (1961-1991), mais aussi des famines successives. Les anciens demeurent les plus réticents à quitter le Soudan ; les jeunes se sont massivement inscrits sur les listes de départ.
Les experts du rapatriement de l'ONU n'ont jamais pris en considération ces éléments psychologiques. Le HCR ne se fonde que sur le discours rationnel du changement politique intervenu en Ethiopie (fin d'une dictature) et en Erythrée (gain de l'indépendance) pour justifier l'application de la clause de cessation. Or ces populations vulnérables restent figées dans le souvenir d'un passé dramatique, qui bloque le projet de retour. De nombreux réfugiés nous ont expliqué au Soudan, au cours d'un chantier de recherche (6), qu'ils ne croyaient pas " aux changements politiques intervenus dans leur pays ". Il aurait fallu tenir compte de ces peurs, même irrationnelles, dans les programmes d'informations auprès des réfugiés. Cela aurait, sans doute, évité le refus buté des plus fragiles.
Les ex-réfugiés assistent impuissants à l'abandon des ONG et se terrent derrière des restes de bâches, souvent immobilisés par la soif. Comme tous ceux dont la souffrance a dépassé un certain seuil, ils sont paralysés. Ils répètent que " la guerre entre l'Ethiopie et l'Erythrée n'est pas terminée ! ", alors qu'un semblant de paix se construit depuis deux ans. Ils assistent apeurés à l'invasion de leur désert par des Land Rover onusiennes. Quand une délégation japonaise est venue, en mars 2002, avant la saison sèche, prendre la mesure du désastre, la population du camp abandonné n'a pas manifesté la moindre réaction. La délégation a certes réuni les anciens sur l'ex-emplacement de l'hôpital, afin de recueillir un cahier de doléances. Mais les hommes d'Um Gulsa parvenaient difficilement à s'exprimer, hébétés par la faim, la soif et la maladie.
Désormais, ils laissent les fonctionnaires régler leur sort et décider qui peut ou ne peut pas boire à la source de l'humanitaire. Une aide obéissant aux logiques de la hiérarchisation des priorités et étroitement conditionnée. Une aide soumise à la chose juridique et aux routines administratives. Une aide enfermée par des théoriciens qui, au nom du droit, font régner un ordre vidé de sens. Lorsqu'ils sont soudanais, les Beni Amer peuvent bénéficier d'une assistance en tant que nationaux : déplacés, ils peuvent recevoir des dons. En revanche, comme ex-réfugiés, ils deviennent quantités négligeables, même lorsqu'ils sont des milliers. Les portes se ferment en toute bonne conscience.
FABIENNE ROSE EMILIE LE HOUEROU

(1) La large majorité des réfugiés se trouve à l'est du pays ; à titre de comparaison, il n'y aurait que 5 271 réfugiés dans le Darfur, tous enregistrés dans des centres de réception.
(2) Préface d'Alain Gresh in Didar Fawzy-Rossano, Le Soudan en question, La Table Ronde, Paris, 2002.
(3) Ces chiffres sont fiables, car la population des camps est soumise à des recensements fréquents.
(4) Lire Gérard Prunier, " Paix introuvable au Soudan ", Le Monde diplomatique, décembre 2000.
(5) Marc Antoine Pérouse de Montclos, Migrations forcées et ubanisation, Ceped, Paris, septembre 2001.
6) " Temps et exil : les pathologies de la mémoire liées à l'exil ". Conférence présentée à l'université de Khartoum en février 2002. Thème de recherche étudié par l'auteure au Cedej, Le Caire.)