AVEC LES MISSIONNAIRES ÉVANGÉLIQUES DU KENYA
The New York Times  
Courrier International hebdo n° 845 - 11 janv. 2007

A douze heures de piste de Nairobi, une famille de Californiens pur jus tente benoîtement d’inculquer sa ferveur chrétienne à des populations villageoises de l’ethnie samburue. Reportage.

L’église de la mission, à Kurungu, se résume à un abri ouvert sur les côtés. Des poutrelles rouillées soutiennent un toit de tôle ondulée et c’est un simple lutrin en bois, sans aucun ornement, qui fait office de chaire. Aucune croix n’est plantée sur le toit ni suspendue derrière le lutrin sur le mur de ciment bleu ; il n’y a pas de croix du tout. On remarque à peine qu’on est ici dans un lieu de culte.
Le missionnaire Rick Maples, sa femme Carrie et leurs deux filles Meghan et Stephanie sont arrivés dans cet avant-poste religieux du nord du Kenya en septembre 2004. Il fut un temps où ils habitaient Danville, en Californie, une banlieue aisée à environ 50 kilomètres de San Francisco. Rick, qui a maintenant 43 ans, était commercial dans une entreprise de moteurs Diesel. De trois ans sa cadette, Carrie était infirmière et s’occupait surtout d’enfants atteints du cancer. “Nous étions très heureux, dit Rick, et nos perspectives d’avenir étaient satisfaisantes.”
D’apparence pauvre mais fonctionnelle, la petite maison en parpaings de la mission des Maples est équipée de l’eau courante grâce à un réservoir monté – tout comme la cloche de l’église – sur une tour métallique au milieu de la cour. La maison est située juste à la sortie de Kurungu, qui n’a de ville que le nom, et se trouve en bordure du désert, bien plus près de la frontière éthiopienne que de Nairobi, la capitale du Kenya, que l’on peut rejoindre en cheminant en voiture pendant douze à quatorze heures sur des routes de terre. Les trois ou quatre magasins de Kurungu – des cahutes sombres aux étagères poussiéreuses – ne vendent souvent que du lard, des feuilles de thé, du sucre et du sel.
Les Samburus, l’ethnie locale, sont des pasteurs semi-nomades, gardiens de bétail, de chameaux et de chèvres. Dispersés dans la vallée et les montagnes environnantes, ils habitent des manyattas, des villages de huttes d’à peine plus de 1 mètre de haut où l’on peut se tenir debout sous la partie la plus élevée du toit, couvert de chaume et de peaux de bêtes. Une bonne partie du régime alimentaire des Samburus est composée de lait et de sang de vache, sang qu’ils drainent en serrant la base du cou d’une vache avec un garrot en corde avant d’en percer le côté d’une flèche (sans tuer l’animal) pour laisser couler le liquide sombre dans une chope de bois.
Au Kenya, l’un des pays les plus occidentalisés du continent, on constate d’ordinaire un curieux mélange de modernité et d’intemporel. Mais aux alentours de Kurungu la modernité semble n’avoir aucune prise. Les troupeaux, dont les cloches de bois tintent doucement, paissent tranquillement sous la surveillance des bergers samburus, au corps drapé de tissus chatoyants, au cou et au front ornés de perles et de métal poli, aux cheveux teints à l’ocre rouge.
“C’est ici que nous nous sentons chez nous”, affirme Rick, qui a été envoyé avec sa famille par l’Africa Inland Mission ou AIM, une organisation évangélique principalement américaine fondée il y a un siècle. Carrie confirme que leur place est ici, en vertu de leur vocation à convertir les Samburus. “Comment croiraient-ils en Lui sans L’avoir entendu ?” dit-elle, paraphrasant l’Epître aux Romains. A long terme, Rick avoue ne pas vouloir se cantonner à Kurungu ; il souhaiterait en fait étendre ses activités à tout le territoire de l’ethnie.
Les filles de Rick et de Carrie ont l’air moins convaincues par ce destin africain. Un soir au dîner, Stephanie, leur petite fille de 4 ans aux cheveux blond cendré, s’est mise à pleurer après les grâces prononcées par Meghan. “Mes amis me manquent”, s’est-elle lamentée. Elle vient de passer un de ces rares week-ends avec les enfants d’une autre famille de missionnaires, qui vit à deux heures de route. Quant à Meghan, qui a 12 ans et qui est scolarisée à domicile, elle semble encore moins sûre que sa petite sœur d’avoir sa place à Kurungu.
Ce n’est pas que l’une ou l’autre manquent d’esprit d’aventure. Meghan a prouvé ses capacités d’adaptation huit ans plus tôt, lorsque les Maples se sont chargés de leur première mission, une affectation de deux ans qu’ils ont prolongée de quatre. Ce poste se trouvait lui aussi dans la campagne kényane, dans une ville de la forêt tropicale appelée Bonjoge, près de la frontière ouest du pays. Meghan y a appris la langue locale, le kalenjin, et s’est liée d’amitié avec deux sœurs à peine plus âgées, ne les lâchant pas d’une semelle tandis qu’elles aidaient leur mère à rapporter de l’eau pour préparer le maïs, la denrée de base.
Mais les choses sont différentes à Kurungu, le village est bien plus isolé. Meghan se débat avec la langue et ici elle ne peut avoir recours à l’anglais comme elle le faisait à Bonjoge. Elle a même des difficultés à rencontrer des filles de son âge. Lorsque la famille a visité la vallée, elle n’en a vu aucune. C’est comme si elles restaient là-haut dans les montagnes à garder des chèvres jusqu’à ce qu’il soit temps pour elles d’être excisées et mariées. “Je me dis parfois que je peux vivre sans amies ; enfin, je ne sais pas”, dit-elle, ses cheveux dorés tombant en cascade sur les nombreux colliers de perles qui encerclent son cou et ses épaules. Les missionnaires d’AIM peuvent rentrer chez eux pendant une année pour quatre ans passés sur le terrain. Meghan a effectué environ la moitié de son CE1 et de son CM2 en Californie, et ils sont retournés à Danville à deux reprises pour des séjours plus courts. La famille ne compte pas rentrer aux Etats-Unis avant décembre 2007. Laissant filtrer une pointe de désespoir dans sa voix, elle continue : “Je n’ai pas vraiment entendu Dieu s’adresser à moi pour me dire de devenir missionnaire.” Ses parents, si. Rick et Carrie, dont l’Eglise baptiste, en Californie, est profondément évangélique, disent avoir reçu des signes, des confirmations d’être dans le droit chemin. Durant tout le siècle dernier et même avant, le Kenya a connu un prosélytisme intensif ; selon les estimations générales du département d’Etat américain, 70 % des Kenyans se déclarent aujourd’hui chrétiens, la majorité des 30 % restants se répartissant entre l’islam et les religions locales. Les Samburus, une tribu comptant approximativement 150 000 individus, vouent un culte à leur dieu, Ngai. Dépêchés par diverses agences chrétiennes représentant un large éventail de confessions, les missionnaires présents parmi les Samburus ont peu progressé. Les statistiques religieuses concernant cette ethnie sont limitées ; peut-être 2 à 9 % sont-ils chrétiens ; très peu sont musulmans. Rick et Carrie parlent d’un nouveau moyen de les convertir. Ils envisagent de développer ce qu’ils appellent une Eglise à la mode samburue. Ils ont l’intention de célébrer de plus en plus d’offices non plus sous un toit, mais sous les acacias, au beau milieu des manyattas, et d’abandonner progressivement l’église peu fréquentée située en bas du chemin qui mène à leur maison. Et ils projettent aussi d’enseigner les leçons de la Bible en insistant sur les contes allégoriques, qui s’accorderont mieux avec la tradition orale des Samburus, plutôt qu’en prêchant des versets écrits. Rick estime que le premier enseignement qu’il se doit de transmettre, la première vérité qu’il doit inculquer aux gens, c’est “le sens du péché et de la séparation d’avec Dieu” – Jésus étant la seule réconciliation possible. Pour faire passer l’essence de son message, il s’appuie sur la première Epître aux Corinthiens : “Je vous donne le Christ sur la Croix.”
Carrie et lui espèrent bien que la Vérité apportera plus qu’une simple conversion religieuse. Dès lors que les gens auront accepté Jésus, ils espèrent les amener à revoir leurs traditions à travers le prisme du gospel. Ils souhaitent ainsi inspirer – et pas imposer, insistent-ils – des éléments essentiels de transformation culturelle. Ils veulent améliorer la condition des femmes et en finir avec leur statut d’objets. Ils veulent aussi éradiquer le rituel de l’excision, auquel Carrie et Meghan ont assisté. Si les Maples sont à Kurungu, c’est parce que, selon Rick, “il y a un besoin énorme”.
Le sentiment d’une humanité dans le besoin, besoin tant spirituel que terrestre, pousse des légions de missionnaires chrétiens hors des Etats-Unis. Selon Todd Johnson, directeur du Centre d’étude de la chrétienté mondiale du Séminaire théologique de Gordon-Conwell, dans le Massachusetts, près de 120 000 d’entre eux sont actuellement en poste à l’étranger. Le prosélytisme est l’unique objectif de certains émissaires chrétiens. D’autres se limitent aux bonnes actions, à incarner le message du Christ sans pour autant prêcher la bonne parole. Pour certains, m’explique Johnson, “si vous ne parlez pas de Jésus toutes les deux phrases, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche”. Pour d’autres, “tendre une tasse remplie d’eau, ça suffit”. Pour la plupart, la parole et l’eau font toutes deux partie du travail.
En Afrique, les rêves des missionnaires ont longtemps été démesurés. En 1900, environ 10 % des Africains subsahariens étaient chrétiens. Aujourd’hui, selon Johnson, cette proportion atteint les 70 % si l’on considère comme chrétiens tous ceux qui professent leur foi (même si certaines de leurs pratiques relèvent en fait d’une croyance en des esprits traditionnels). La progression des missionnaires dans l’arrière-pays n’explique pas à lui seul cette conversion massive ; au cours du XXe siècle, ils ont aussi formé au prosélytisme toujours plus de pasteurs africains et leur ont confié la tâche. La primauté des chefs spirituels africains a progressivement été encouragée – à moins qu’elle ne soit tout simplement devenue inévitable.
Dans le même temps, les Ecritures ont été traduites en langues locales, et vers la fin du siècle les missionnaires ont été de plus en plus nombreux à adopter une dynamique “contextualiste”, qui consiste à adapter le christianisme aux traditions locales. Par exemple, une danse rituelle narrant une victoire au combat peut être modifiée et intégrée à l’office pour célébrer la victoire du Christ sur la mort ; ou, comme dans le cas des Maples, les murs d’une église peuvent être remplacés par des arbres. De nos jours, les missionnaires américains sont parfaitement conscients du fait que “Dieu parle plusieurs langues” et que le culte chrétien doit prendre des formes locales, explique Jonathan Bonk, directeur du Centre d’étude des ministères d’outre-mer. Rick, qui se déplace souvent avec une canne de bois blond à la manière des Samburus, est une sorte de pionnier ; pas seulement parce qu’il s’est installé avec sa famille dans une contrée si reculée, mais aussi parce qu’il aimerait abandonner certains aspects du culte à l’occidentale.
Au-delà de la conversion, et même au-delà de l’abolition [de l’esclavage], l’impact des missionnaires occidentaux en Afrique a souvent été immense. Lorsque la paix a enfin été conclue entre le nord et le sud du Soudan, en janvier 2005, le mérite en est en grande partie revenu aux évangélistes comme Franklin Graham, le fils de Billy Graham, qui dirige l’organisation missionnaire Samaritan’s Purse [la Bourse du bon Samaritain]. Son équipe et lui connaissaient bien la situation désespérée du Soudan, et l’un de ses hôpitaux avait été bombardé à plusieurs reprises dans le sud du pays. Il a fait pression auprès du président George W. Bush pour faire de la résolution de ce conflit une priorité diplomatique. Et lorsque, au cours de son discours sur l’Etat de l’Union en 2003, Bush a appelé le Congrès à consacrer 15 milliards de dollars à la lutte contre le sida, c’était en grande partie “une conséquence des inquiétudes des évangéliques pour l’Afrique”, explique Timothy Shah, politologue et haut membre du Forum Pew sur la religion et la vie publique. D’après lui, ces problèmes ont été soulevés par les missions, continue-t-il. “Aucune Eglise évangélique n’est trop petite pour allouer une part substantielle de son budget aux missions”, affirme-t-il.
Depuis leurs avant-postes, les missionnaires envoient des “lettres de prières” ouvertes, pour informer les congrégations qui les soutiennent de l’évolution de leur vie sur place et obtenir la bénédiction du travail qu’ils accomplissent. Pendant les services et autres conférences confessionnelles, les missionnaires rentrés au pays racontent tout ce qu’ils ont vu.
“Il existe un processus organisationnel pour tenir les gens informés, ce qui est plutôt rare dans la vie américaine”, explique Shah. Il ajoute que, avec un président très attentif aux divers programmes des chrétiens évangéliques et une prédominance de la pensée évangélique chez la majorité des Américains qui se risquent à partir en mission, ce processus d’éducation et d’information, établi entre les missions sur place et la congrégation aux Etats-Unis, revêt une importance particulière. “L’influence croissante des évangéliques sur la politique étrangère est on ne peut plus évidente, déclare Shah. Elle permet d’attirer davantage l’attention sur un continent que l’on aurait plutôt tendance à négliger. Derrière les préoccupations humanitaires en Afrique se cache une force politique non négligeable, comme il n’y en a pas eu depuis bien longtemps.” Cela ne veut pas dire que la plupart des missionnaires, même évangéliques, se voient comme des militants politiques. Et sûrement pas les Maples. A Kurungu, ils parlent rarement de ce qui se passe dans le reste du monde. Leur dévotion est toute personnelle, locale, solitaire. Pourtant, elle participe aussi, de manière infime, d’une puissante interaction à caractère religieux entre l’Amérique et l’Afrique. Aucun village de Sierra Leone, du Soudan, du Liberia ou du Congo ne surpasse Kurungu en termes de dénuement et de manque d’équipements modernes. Et pourtant aucune trace d’abjection dans l’air. Les huttes exiguës et sombres, les vêtements chatoyants et les perles, le claquement des cloches de bois sur les animaux : voici la vie telle que l’ont toujours vécue les Samburus.
Lorsque je demande à Rick s’il ne craint pas que les répercussions de ces changements spirituels et terrestres qu’il appelle de ses vœux ne perturbent ou même ne détruisent toute leur culture, il acquiesce : “Nous essayons de minimiser les risques.” Les Samburus, dit-il, pourraient voir dans le message des gospels le reflet de leurs valeurs communautaires ; ainsi, la chrétienté ne leur permettrait pas seulement de changer, elle leur permettrait aussi de s’affirmer. “Mais je ne nierai pas le fait que j’utilise ma vérité pour influencer leur culture.”

Daniel Bergner