Au Nigeria, la charia à l'épreuve des faits

Le Monde Diplomatique Juin 2003

La condamnation à la lapidation d'une jeune femme accusée d'" adultère ", au printemps 2003, a fait du Nigeria un pays symbole de l'islam intégriste en Afrique. Après le retour à la démocratie, en 1998, l'irruption de la loi islamique dans le nord du pays reflète surtout la réaction de populations paupérisées qui ne bénéficient pas de la rente pétrolière. Le second mandat du président Olusegun Obasanjo, réélu en avril 2003, s'ouvre sur une crise identitaire et économique, aggravée de tensions avec les Etats-Unis, qui reprochent au pays son opposition à la guerre en Irak et convoitent son pétrole.
Investi le 29 mai 2003, le président du Nigeria, M.Olusegun Obasanjo, n'aura certainement pas le temps de savourer sa réélection. Parmi les défis qui attendent la fédération aux 36 Etats, celui de la charia, la loi islamique, risque de peser rapidement sur le devenir de la fragile démocratie anglophone d'Afrique de l'Ouest. En effet, deux nouveaux Etats fédérés pourraient se rallier prochainement aux douze qui, dans le nord du pays, ont promulgué la justice divine depuis 1999, année où les militaires ont quitté le pouvoir (1). Ce ralliement attiserait les tensions interconfessionnelles déjà vives dans le pays le plus peuplé d'Afrique, sur lequel le sort de Mme Safiya Husseini a attiré l'attention du monde entier au printemps 2000 (2).
Pourtant, dans les Etats déjà régis par la charia, où la population avait placé en elle tous ses espoirs de voir s'améliorer une désastreuse situation sociale, les signes tangibles du changement tardent à venir. Kano, troisième ville du pays et capitale économique du Nord, est en passe de devenir la chariapolis du Nigeria musulman, la ville symbole des espoirs fous suscités par la loi islamique, de ses contradictions, de son instrumentation politique aussi.
" Grâce à Dieu, nous sommes en démocratie et le peuple a enfin le droit d'être libre. La loi islamique est notre choix à tous. Pour plus de justice et de bien-être économique. " C'est ainsi que, en novembre 2000, à quelques semaines de l'instauration officielle de la charia à Kano, des étudiants de la Bayero University nous avaient fait part des attentes démesurées que cette mesure faisait naître. Depuis décembre 1999 et l'initiative du gouverneur pionnier de l'Etat de Zamfara, M. Ahmed Sani Yerima, opposant au président Obasanjo, la loi islamique fait tache d'huile dans le nord du pays (3). Et c'est sous la pression de la foule en colère que le gouverneur de Kano, M. Rabiu Musa Kwankwazo, membre du parti au pouvoir, le People's Democratic Party (PDP), avait finalement dû se résoudre, le 21 juin 2000, à annoncer le ralliement de la ville et de son Etat à la charia.
La loi islamique est perçue comme la solution à tous les maux et même comme l'outil d'un mieux-être économique. " Ces gens là-bas, à Aso Rock, au palais présidentiel d'Abuja, ils nous appellent les leaders de demain. Mais que font-ils pour améliorer notre quotidien ? S'ils cherchent le pouvoir, c'est d'abord pour avoir la mainmise sur les richesses pétrolières du pays. La charia va changer tout ça ", résument de jeunes étudiants. En effet, les plaques minéralogiques des voitures locales ont beau afficher " Centre of commerce ", et son Kurmi Market être le plus vieux marché d'Afrique de l'Ouest, Kano est la métropole la plus sous-développée du pays. Plus de 65 % des habitants survivent avec moins de 1 euro par jour. Passé le quartier des banques, dont beaucoup expliquent le surprenant dynamisme par l'argent sale que le dictateur défunt Sani Abacha (4) - natif de Kano - y injecta, c'est un alignement de ghettos miséreux privés d'eau et d'électricité soumis aux exactions des yandabas (voyous, en haoussa) (5).
A l'ombre des villas géantes éclairées a giorno de l'oligarchie politico-affairiste, les épidémies de choléra et de typhoïde surgissent régulièrement des marigots qui trouent les quartiers populaires. Ses pompes étant privées d'essence depuis la fin 1990 - l'un des plus spectaculaires paradoxes du sixième producteur mondial de pétrole -, Kano s'alimente à un marché noir que contrôle la même clique compradore. Un habitant sur deux n'a pas d'emploi fixe et, lorsqu'il trouve un travail dans l'une des usines agroalimentaires ou chimiques de la ville, pour la plupart tenues par des prête-noms d'origine libanaise, le lumpenprolétariat haoussa, corvéable à merci, touche moins de 350 nairas par jour (2 euros). Bref, comme l'explique un étudiant de l'université fédérale, " si Karl Marx naissait aujourd'hui, il écrirait son Capital en s'inspirant du nord du Nigeria " ! Pourtant, l'Etat de Kano - le plus peuplé des trente-six Etats nigérians après celui de Lagos - où habitent plus de 8 millions et demi de personnes, dont 3 millions pour la seule ville de Kano, reçoit chaque année des dizaines de milliards de nairas de fonds fédéraux... Alors ? Alors, " Welcome charia ! "
Excitation et attentisme
L'engouement pour la loi islamique ne touche pas seulement les musulmans ; il atteint même les chrétiens du Sabon Gari, enclave traditionnellement réservée aux ethnies non originaires de Kano, et dont la vie nocturne n'a rien à envier aux quartiers chauds de Lagos. Face à ce mélange d'excitation et d'attentisme, Yusuf Ozi Usman, journaliste musulman d'ethnie ebri qui vit depuis vingt ans à Kano, est l'un des seuls à exprimer un bémol. " Si le Coran est le même partout, estime-t-il, politique et charia sont ici comme deux frères siamois ! " Pour ce partisan de la charia, " ce n'est ni par intégrisme ni par une poussée de fièvre morale que le gouverneur Kwankwazo s'est décidé à promulguer la loi islamique. Mais pour de pures raisons électorales. Je ne pense pas que les "powerbrokers" [barons politiques] et les "moneymakers" [barons commerciaux] de cette ville seront jamais inquiétés par les tribunaux islamiques. C'est le petit peuple qui va payer. Pas les corrompus ou ceux qui détournent l'argent public. "
En février 2003, an II de la charia, c'est surtout l'atmosphère de Kano, chargée d'une tension diffuse, qui a sensiblement changé. Ainsi, les nuits chaudes du Sabon Gari ne sont plus les mêmes. Si le client peut toujours consommer de l'alcool, un couvre-feu tacite vide les terrasses passé 22 heures et éteint les générateurs électriques. Dans la clandestinité et l'obscurité, Kano demeure pourtant fidèle à sa réputation de plus grande consommatrice de bière de la fédération. Egalement dans la ligne de mire de la loi islamique, la prostitution n'a pas non plus disparu. Elle se pratique désormais dans les arrière-salles et les courées des bordels, en retrait de la rue, et ce jusqu'à Abedi Road, haut lieu du racolage musulman. On est bien loin des clichés de la presse occidentale sur le " talibanland " nigérian (lire Manipulations). Bien loin également des promesses faites par les autorités.
Sur Abeokuta Road, le patron igbo d'un bar avoue quand même qu'il a " peur de l'inconnu ", notamment depuis les manifestations du 13 octobre 2001. Organisées contre les bombardements américains en Afghanistan, elles ont tourné à l'émeute, faisant une centaine de morts, pour la plupart chrétiens, aux portes du Sabon Gari. C'est la plus violente réaction populaire liée à l'après-11 septembre 2001 qu'ait connue la planète. Pour certains journalistes, ces sanglants débordements seraient le fait d'extrémistes musulmans de la confrérie Atadjit, une petite secte fondamentaliste qui prêche " le djihad contre les intérêts américains ". Mais, pour d'autres, ils seraient plutôt dus à des opposants politiques au gouverneur Kwankwazo cherchant à " pourrir son mandat " en manipulant les yandabas.
En ce printemps électoral 2003, l'islam est en tout cas plus que jamais un argument politique. La ville, qui votait en 1999 pour M. Obasanjo, est désormais favorable à son opposant, le général à la retraite Muhammadu Buhari, tête de file du All Nigeria People's Party (ANPP), le Parti de tout le peuple nigérian. " Parce que c'est un musulman, qu'il rétablira l'ordre et que nous sommes marginalisés par Abuja ", explique un jeune fonctionnaire.
Les campagnes continuent, en revanche, à soutenir le président candidat à sa propre succession. " Les paysans ne sont pas influençables et empoisonnés par le climat politique urbain ", explique Aïcha, francophile chargée de propager la bonne parole gouvernementale auprès des femmes en milieu rural. " D'autant qu'il suffit de peu de chose pour les contenter : de l'électricité, du lancement de quelques projets d'adduction "... et, d'après l'opposition, de quelques centaines de milliers de nairas dans la poche des présidents des gouvernements locaux. L'Etat de Kano en compte quarante-quatre. " Tous corrompus ", finit par avouer le chef traditionnel du village de Beibeji. Ici, c'est l'islam médiéval qui ressurgit. C'est le nord du Nigeria de Mme Safiya Husseini. Un monde de maisons en torchis et de femmes mariées à 12 ans, de conflits communaux réglés à coups de batailles entre chasseurs et d'illettrisme absolu. Un autre Nigeria qui n'a pas attendu l'application légale de la charia pour la pratiquer. " De l'héritage au divorce, l'islam a toujours régi le quotidien ", poursuit Aïcha.
Ici, contrairement à la ville, pas besoin de hisbah pour veiller au respect de la loi islamique. Dans leurs uniformes verts, ces véritables miliciens du Coran ont colonisé la métropole depuis la promulgation de la loi islamique. On les trouve partout, dans des guérites contrôlant les entrées des quartiers populaires. Mais pour qui roulent-ils ? Difficile de faire la différence entre les troupes qui sont aux ordres du gouvernement de l'Etat de Kano et celles qui travaillent pour l'imam d'une mosquée de quartier, un chef traditionnel, voire un big man (parrain) émargeant pour l'opposition. A l'instar de ce que pratiquent les milices ethniques qui se développent dans le pays(6), la charia a en effet débouché sur une inquiétante privatisation de la justice, ici au nom de Dieu : " Tout le monde veut devenir hisbah " , explique le docteur Ameen Al Deen Abubakar, qui préside le State Hisbah Commitee, le comité officiel des hisbah. Et c'est bien là le problème. Un peu gêné, le président reconnaît qu'" il y a eu quelques abus ". Avant d'ajouter : " Mais ça va mieux maintenant. "
Les abus, Sani Dan Indo en a été victime. Vedette régionale de la musique kalengu, ce griot haoussa - dont les prestations sont payées à coups de spectaculaires séances d'arrosage de nairas - a vu son matériel détruit par des hisbah à l'été 2001, alors qu'il se produisait au Central Hotel. Selon ces nervis islamiques, Dan Indo avait le tort de défier le Coran en se produisant sur scène. " Je n'ai jamais voulu prendre un avocat car, si je me plains, on va croire que j'associe la musique et la religion et que je ne suis pas un bon croyant, confie l'artiste. En tout cas, même dans les pays arabes comme l'Arabie saoudite, je n'ai jamais entendu parler de musiciens aussi maltraités qu'ici. Mais qu'est-ce que c'est que cette charia ? Je suis pour la loi islamique. Ces hisbah n'en voulaient qu'à mon argent. "
" Un faux fabriqué par la CIA "
Sani Dan Indo vit à Tamburawa, village situé à une vingtaine de kilomètres de Kano, en direction de Zaria. Le jour, le bourg ressemble à tous ceux qui jalonnent la route descendant vers le sud de la fédération. Le soir, l'ambiance frise la schizophrénie. Camionneurs haoussa, citadins descendus de Kano, jeunes filles venues fêter leur anniversaire en bande, groupes de noctambules en goguette, les fêtards musulmans envahissent l'unique rue du village, allant et venant entre les quatre bordels-clubs-débits de boisson qui la jalonnent. Rap haoussa scandé sur des instrumentaux de hip hop américain et de ragga jamaïcain, bière, herbe, filles à soldats et couples illégitimes, la jeunesse de Tamburawa défie la charia. C'est une no-go-zone (zone interdite) aux hisbah. " Au moins, ici, on vous laisse tranquille, précise Sani Dan Indo face à des musiciens venus de Katsina pour lui rendre hommage. Et de toute façon, ces jeunes ne font aucun mal. Pourquoi seraient-ils condamnables ? N'ont-ils pas le droit de s'amuser ? C'est la démocratie, non ? C'est à Dieu de juger. Pas à ces hisbah qui ne connaissent même pas le Coran. "
Oussama Africa ressemble trait pour trait à son modèle saoudien. En plus noir évidemment. Oussama est un hisbah. Quand on lui demande ce qu'il apprécie chez M. Oussama Ben Laden, il explique dans son broken english : " Je l'aime car l'Amérique veut le tuer et parce qu'il est musulman. " Avec ses amis miliciens, Oussama Africa " aimerait participer au djihad. Mais il faudrait qu'ils nous envoient un avion. Nous, on ne peut rien faire. On n'a pas d'argent. Et d'ailleurs, je pense aussi qu'Oussama ne peut rien faire pour nous ". Le 11 février, pourtant, leur héros leur a fait un grand signe. Dans un communiqué audio diffusé sur la chaîne Al-Jazira, le jour même de l'Aïd el-Kebir, le chef d'Al-Qaida citait pour la première fois le Nigeria comme l'un des pays les plus prêts à " mener la guerre de libération ". " Un faux fabriqué par la CIA ", estiment des diplomates occidentaux rencontrés à Abuja. Une supercherie, qui, en tout cas, tomberait à pic pour rapprocher le gouvernement Obasanjo, engagé dans le camp des pays africains qui contestaient l'intervention américano-britannique en Irak, de celui de l'administration Bush. D'autant qu'à l'ombre du combat contre le terrorisme mondial, il y a d'autres explications moins avouables, comme le juteux pétrole offshore du golfe de Guinée (7).
Le péril " intégriste " serait-il l'un de ses moyens de pression ? Selon un rapport officiel américain, le Nigeria et le Soudan seraient en Afrique les deux pays " les plus préoccupants en matière de liberté religieuse ". Et la charia constituerait, selon ce même rapport, " un défi pour les protections constitutionnelles et pour la liberté religieuse ". En tout cas, les Etats-Unis n'ont pas précisé leur pensée depuis que le président Obasanjo - un " born again " chrétien - a finalement reconnu (8) le " droit constitutionnel des Etats de promulguer la loi islamique ". Ils n'ont pas non plus fait mention de l'inquiétant fondamentalisme chrétien, distillé par le prolifique secteur des Eglises évangélistes et pentecôtistes, en train de se répandre dans le sud du pays. Oubliées aussi, les dizaines de nouvelles églises où l'on prêche parfois le " djihad chrétien ", qui ont poussé dans le Sabon Gari de Kano depuis l'instauration de la charia.
Enfin, et plus troublant, les Etats-Unis, si prompts à défendre la cause des chrétiens nigérians, ne semblent pas s'être spécialement inquiétés du sort d'autres croyants : les musulmans du Nord victimes d'une véritable " charia à deux vitesses ". " L'un de mes initiés s'est fait hier brutaliser par des hisbah. Dans le Coran, il est question de paix et de tolérance. Pas de violence " : " bon musulman " et proche de l'émir de Kano, leader traditionnel et guide spirituel de la ville, Omar est un " prêtre " bori, un culte haoussa préislamique. Si le juju (vaudou du Sud nigérian) est harcelé par certains évangélistes born again, le bori, quant à lui, est victime des prêcheurs daw'a qui dénoncent les oulémas pervertis et attisent dans les quartiers pauvres les tensions intermusulmanes (9).
Américaine ou non, l'ingérence internationale irrite le placide gouverneur Rabiu Musa Kwankwazo : " Je viens à nouveau de recevoir une lettre d'une association allemande me demandant de stopper les amputations dans mon Etat. Mais nous n'avons jamais amputé personne, ici ! Et de toute façon, ce n'est pas le problème de Kano. L'aspect pénal ne constitue que 5 % de la charia. Or vous, Occidentaux, vous vous focalisez sur cette question et vous oubliez pendant ce temps que notre vraie préoccupation, c'est le sous-développement. Vous ne pouvez pas imaginer dans quel état nous avons trouvé Kano en arrivant, en 1999. "
Plus pauvres que jamais
Pourtant, depuis notre passage en 2000 (au démarrage de l'application de la charia), Kano paraît plutôt s'être enfoncée dans la misère. A cause de - ou malgré - la loi islamique, le secteur bancaire de la ville se serait vidé de ses capitaux, et même les grosses fortunes haoussa auraient désinvesti pour se repositionner sur la capitale fédérale, Abuja. Ostracisé par la presse nigériane, diabolisé par les entreprises occidentales, abandonné par les agences internationales de développement, le monde haoussa est piégé par sa charia. " Quant aux secteurs de l'éducation ou de la santé, c'est dramatique, explique un des derniers Européens de la ville. Les médecins chrétiens ont quitté la région et fermé leurs cliniques privées. Et la fin de la mixité dans les classes tout comme le programme de "re-indigénisation" de l'enseignement ont tout simplement contribué à doubler les problèmes. "
Le diagnostic du cheikh Jaffar Usman est lui aussi sans appel : " Je pensais que la charia serait strictement appliquée suivant les lignes du Coran et que tout le monde, que ce soient les musulmans ou les chrétiens de Kano, bénéficierait enfin d'une justice équitable. A peine 5 % des riches de Kano contribuent à la zakat (aumône). Et le peuple est plus pauvre que jamais ! En fait, le seul argent que l'on distribue ici, c'est celui qui sert à acheter des voix. " Le cheikh Jaffar Usman est le créateur du Bin Affan Islamic Trust, l'une des écoles islamiques les plus réputées de Kano. Chaque jour, 600 élèves, garçons et filles, du primaire et du secondaire, convergent vers l'endroit, dominé par un minaret. Loin des archaïques madrasas de la vieille ville qui envoient leurs élèves, les almadjirai, quêter aux carrefours, les professeurs du Bin Affan Islamic Trust enseignent tout à la fois " valeurs musulmanes et culture occidentale ".
Passé sur les bancs de l'université islamique de Médine et ceux de l'université africaine de Khartoum, le cheikh Jaffar Usman appartient, selon ses proches, aux frères républicains (10). Critique à l'égard des " dictatures arabes ", ce quadragénaire estime qu'un musulman " doit passer sa vie à nourrir sa connaissance ". Pour lui, les cas de Safiya Husseini et d'Amina Lawal " sont sans doute dus à de regrettables erreurs de jugement ". " Les juges peuvent en effet très bien se tromper, précise-t-il. En revanche, on ne peut pas accuser la loi islamique. " Près de trois ans après avoir accueilli " avec joie " l'instauration de la charia sur Kano, le cheikh est amer. " On nous a trompés. Mais ça ne durera pas. Un jour, cette charia se retournera contre ceux qui l'ont promulguée. La colère de Dieu sera terrible. Et le peuple demandera des comptes à ceux qui l'ont trahi. "
En mai 2003, à la surprise générale, et malgré les votes achetés, le gouverneur Kwankwazo a finalement été battu par son rival de l'ANPP, M. Ibrahim Shekarau. Il se murmure que Kano va désormais connaître la " vraie charia ". Après quatre ans de démocratie, ou plutôt de democrazy, comme il aime à surnommer son régime civil avec une ironie teintée de fatalisme, le peuple haoussa se sent de fait trompé et volé. Sur fond de fraudes électorales, l'échec à la présidentielle de l'opposant Muhammudu Buhari n'a fait que conforter les frustrations laissées par cette loi islamique " qui assomme les pauvres et privilégie les riches ". Plus globalement, celles-ci ne sont qu'un des signes les plus troublants de la colère rampante qui taraude l'ensemble du pays, toutes confessions confondues. Or c'est de ce malaise que pourraient jaillir de réels intégrismes musulmans ou chrétiens. Pour une population nigériane de plus en plus paupérisée, la religion est effet la dernière branche à laquelle se raccrocher. Et qu'importe qui la brandit. Le désespoir rend aveugle.
JEAN-CHRISTOPHE SERVANT
1) Lire Joëlle Stolz, " Les multiples fractures du Nigeria ", Manière de voir, n° 51, " Afriques en renaissance ", mai-juin 2000.
(2) Cette paysanne haoussa avait été condamnée à la lapidation pour " adultère " avant d'être acquittée. Mme Amina Lawal, autre condamnée, a fait appel et sera rejugée à partir du 3 juin. Le président Olusegun Obasanjo a promis que de telles peines ne seraient jamais appliquées au Nigeria.
(3) Lire Murray Last, " La charia dans le Nord-Nigeria ", Politique africaine, n° 79, Paris, octobre 2000.
(4) Dernier dictateur nigérian dont le décès brutal, en 1998, permit d'organiser la présidentielle de 1999 d'où sortit le gouvernement civil du président Olusegun Obasanjo.
(5) L'ethnie haoussa, l'une des trois principales du pays qui en compte plus de 250, est surtout représentée dans le Nord. Sa langue est parlée par plus de 50 millions de personnes dans l'hinterland sahélien. Les deux autres principales ethnies sont les Yorubas (chrétiens et musulmans) du Sud-Ouest et les Igbos (chrétiens) du Sud-Est.
(6) Citons l'OPC yoruba qui supplante régulièrement la police à Lagos. Ou les Bakassi Boys igbos qui pratiquent des exécutions extrajudiciaires.
(7) Lire " Offensive sur l'or noir africain ", Le Monde diplomatique, janvier 2003.
(8) BBC, Londres, 18 février 2003.
(9) Comme en décembre 1980, avec la sanglante répression des fidèles du prophète Maitatsine. Kano assiste actuellement à une recrudescence de ce type d'évangélisme musulman.
(10) Ce mouvement, créé au Soudan en 1953, prône un respect des principes de l'islam adapté au monde moderne.