Au Kenya, la guerre de l'eau fait couler le sang

Libération 8 février 2005

La Ressources. L'inégal accès aux rivières compromet la survie des troupeaux de tribus nomades et provoque des tensions interethniques.

Ses sandales à semelles en pneu bien ancrées sur un rocher glissant, Joseph Ole Kishau plonge ses mains et son visage dans l'eau fraîche du Waso Kidong, ruisseau pour lequel quinze personnes ont trouvé la mort au cours d'affrontements tribaux voilà deux semaines. Au bord, sont éparpillés des éclats de canalisation en plastique, des câbles et les restes calcinés de poteaux électriques, vestiges d'un détournement d'une partie du ruisseau par un politicien pour irriguer sa ferme. «L'eau allait nous manquer. Si nous n'avions pas détruit ces installations, ce sont nos animaux et notre population qui allaient mourir», justifie Joseph Ole Kishau, chef traditionnel massaï de Namuncha, zone semi-aride de la vallée du Rift, à 50 kilomètres de Nairobi. «Nous n'avons pas à regretter ça, même si j'étais contre la guerre qui a suivi.»
Tensions ethniques. Depuis deux mois que la grande majorité du Kenya subit la saison sèche, les conflits meurtriers liés au contrôle de la terre, des pâturages et de l'accès à l'eau se sont multipliés, prenant souvent un caractère ethnique. A Mandera, dans l'extrême Nord-Est, des affrontements entre éleveurs nomades ont fait au moins 30 morts. A l'ouest, près de l'Ouganda, des centaines de policiers et militaires ont dû intervenir fin janvier pour mettre fin aux descentes d'éleveurs de l'ethnie pokote, équipés d'armes automatiques, contre les fermes des Luhyas.
Autour de Namuncha, en plus des 15 morts, quelque 5 000 personnes auraient fui les violences opposant les Massaïs aux fermiers kikouyous. La tension y reste vive. Les deux communautés s'évitent. Des écoles sont fermées. Les Massaïs n'osent plus se rendre à Mai Mahiu, bourgade proche, où plusieurs furent battus à mort. «Ces gens ont faim, ils ont besoin qu'on les écoute, juge Ken Ouko, sociologue à l'université de Nairobi. En arrivant au pouvoir voilà deux ans, le gouvernement de Mwai Kibaki avait promis de s'attaquer aux problèmes fonciers, à la redistribution des terres. Mais dans les villages on se rend compte que peu de choses ont changé. Que de riches propriétaires possèdent toujours des fermes de 50 hectares sur lesquelles ils se soucient peu de ce qui se passe car ils sont trop occupés par leurs affaires à Nairobi. Alors qu'à côté de pauvres fermiers souffrent sur un hectare de terre, sans eau.»
La communauté kikouyou fut la principale bénéficiaire de la répartition des terres à la fin de la période coloniale britannique. Des responsables massaïs ont souvent accusé le premier président du Kenya, Jomo Kenyatta, lui-même kikouyou, d'avoir distribué illégalement le sol à son ethnie dans les années 70. Sûrs de leur bon droit, les Kikouyous refusent tout compromis. «Cela fait trente-cinq ans que je vis ici ; mon sang est ici», clame Ann Nyambura, fermière du village de Karima, affectée par les violences du mois dernier. «Tout a été brûlé. Ma maison et le bâtiment où je stockais les récoltes. Les Massaïs ont pris l'excuse de l'eau pour nous attaquer. Ils veulent nous faire déguerpir. Mais nous allons rester. Nous possédons des titres de propriété. Il n'est pas question de partager une terre qui nous appartient.»
Dédommagement. Au-delà des enclos des fermiers kikouyous, la plaine n'est qu'une succession de pâturages, où les Massaïs, drapés dans leurs couvertures traditionnelles rouges à carreaux, surveillent en silence leurs vaches, moutons et chèvres. «C'est faux de dire que nous voulons reprendre la terre aux Kikouyous, affirme Ben Ole Koissaba, activiste massaï. Nous ne demandons à personne de partir. Il faut que le gouvernement cesse de nous marginaliser, nous voulons être dédommagés pour les terres que les Blancs nous ont prises voilà cent ans et que nous n'avons jamais récupérées. Il faut que les autorités construisent routes, écoles et centres de santé.» Il reconnaît que les récentes violences ont prouvé aux Massaïs qu'ils devront adapter leur nomadisme pour survivre. «Il est évident qu'avec la réduction de la terre disponible, on ne pourra pas conserver autant d'animaux. Mais le bétail, notre source de revenus, figure au coeur de nos relations sociales.»
Le concept du pastoralisme est pratiquement dépassé, estime Ken Ouko: «La croissance démographique conduit toujours plus de gens à acheter de la terre. Là où vous pouviez passer avec votre bétail ont été construits maisons et enclos. Il sera difficile pour les nomades de changer leurs habitudes. C'est un sérieux défi. Mais, si on laisse les choses telles quelles, la situation pourrait devenir hors de contrôle. Quand un Massaï se lève le matin, il regarde ses vingt têtes de bétail et dit: "Je dois vous donner de l'eau aujourd'hui." C'est de sa propre survie qu'il s'agit. Sans eau, il meurt.»
Alexis MASCIARELLI