Au Congo, la contrebande en fauteuil roulant ne fait plus recette

Courrier international 2004

Assis sous le porche d'un magasin d'habillement de luxe installé en face de la mairie de Goma [ville frontalière avec le Rwanda], un vieil infirme demande la charité aux passants. Depuis le matin, on ne lui a presque rien donné et il ne sait pas ce que ses enfants vont manger le soir. Quand le soleil se couche derrière le volcan Nyiragongo, le paralytique rassemble ses béquilles et se relève avec peine pour regagner ses pénates en grommelant : "Cela fait trois mois que je mène une vie misérable. Avant votre fameuse réunification, je me débrouillais." Avant l'accord de réunification de la république démocratique du Congo (RDC), les handicapés jouissaient d'une sorte de rente de situation et arrivaient à vivre sans mendier, du moins ceux qui faisaient la navette entre la RDC d'une part et le Rwanda et le Burundi d'autre part. Dès 7 h 30, ceux-ci passaient la frontière avec leur fauteuil roulant. Les plus hardis ou les moins regardants y dissimulaient des produits interdits pour le compte d'hommes d'affaires congolais ou expatriés. Au retour, ils ramenaient des marchandises, pour leur propre compte ou au profit de tiers, qui étaient revendues plus tard sur le marché ou dans les magasins et les buvettes du Kivu. D'après un officier de l'Office pour la protection des recettes publiques [OPRP, équivalent de la Brigade antifraude, créée par la rébellion du Rassemblement congolais pour la démocratie, RCD] qui a requis l'anonymat, de grosses quantités d'or, de coltan, de tourmaline et de pierres précieuses ainsi que de cannabis auraient ainsi échappé, pendant des années, à tout contrôle fiscal ou douanier. Il ne peut, hélas, donner de chiffres, mais les trafics d'Isidore, un poliomyélitique de 30 ans, donnent une idée de l'ampleur de cette contrebande. Il se vante d'avoir à lui seul fait passer au Rwanda plus de 200 kilos de feuilles de cannabis cultivé par sa famille. Pour ces passe-frontières, le chaos engendré par les diverses rébellions à la solde des pays voisins était pain bénit. Les douaniers congolais fermaient les yeux. Mais, depuis l'accord de transition, ils ont été saisis d'un élan patriotique. Ils se montrent empressés à faire entrer le maximum de taxes pour aider le gouvernement de Kinshasa dans son immense tâche de reconstruction. Ils étaient moins zélés lorsque les anciens dignitaires du RCD étaient aux commandes et mettaient le produit des taxes dans leur poche. La surveillance aux frontières a été renforcée. L'"éveil de conscience" des douaniers, policiers et autres agents de l'OPRP oblige les hommes d'affaires à recourir désormais à d'autres stratagèmes pour continuer leurs trafics. Corrompre certains agents, par exemple. Le zèle des fonctionnaires ne fait pas l'affaire des 420 handicapés "régulièrement" recensés par la Direction générale des migrations en juin et juillet 2003 aux douanes d'Uvira, de Goma et de Bukavu : pour ces deux dernières villes, une trentaine seulement d'entre eux ont été "reconnus" officiellement. Les autres peuvent toujours passer la frontière mais ils n'échappent plus aux contrôles. Léopold K. a passé trois ans en allers et retours entre la RDC et les pays limitrophes. Il a fait passer toutes sortes de choses grâce à son fauteuil, y compris un bébé gorille. Depuis fin octobre, il est au "chômage". L'homme d'affaires congolais qui l'utilisait s'est fait saisir 400 000 dollars, emballés dans un sachet en Cellophane, lors d'une transaction douteuse. Beaucoup comme Léopold sont retombés dans la misère. Le nombre des mendiants s'est visiblement accru au Kivu.
Déo Namujimbo