Au Cameroun, la forêt équatoriale gagne du terrain sur la savane

LE MONDE | 17.01.07 |  

Depuis plusieurs siècles, la forêt équatoriale africaine progresse et gagne sur la savane. Le phénomène se poursuit, ainsi que l'ont établi les paléobotanistes dans les années 1990. Certes, le massif du bassin du Congo est attaqué de l'intérieur et se dégrade, notamment du fait de l'exploitation forestière. Mais sur les marges, la forêt progresse, et "elle le ferait encore davantage si les feux de savane allumés par les populations ne ralentissaient pas sa progression", affirme Charly Favier, de l'université Montpellier-II. Ce chercheur dirige une mission d'études qui a commencé ses travaux au Cameroun, le 10 janvier, afin de mieux expliquer les mécanismes incertains de ce mouvement millénaire.

La forêt équatoriale africaine a connu une régression importante au profit de la savane de 2000 à 500 ans avant J.-C. Mais depuis mille ans, le phénomène s'est inversé et la sylve regagne du terrain. Comment ce mouvement pendulaire s'est-il articulé avec les changements climatiques de l'époque et selon quel rythme ? "Nous voulons reconstruire le climat de la région sur toute la période et améliorer la résolution de nos analyses pour observer les mouvements rapides de l'environnement", indique Ilhem Bentaleb, qui coordonne le programme de recherche Regab, qui coiffe la mission. Celle-ci rassemble des chercheurs français, camerounais et gabonais.

ANALYSE DES COQUILLAGES

Plusieurs méthodes seront utilisées. Des carottages opérés dans les couches sédimentaires accumulées au fond des lacs permettront de remonter des échantillons de pollen et d'algues microscopiques. La datation est réalisée en étudiant le contenu en carbone 14 des différents échantillons. "On atteint maintenant une résolution de vingt-cinq ans", note Mme Bentaleb.

Les pollens, qui se conservent très longtemps s'ils sont à l'abri de l'oxydation, donnent des indications sur le type de végétation qui existait à leur époque : plantes de savane, arbres de forêts décidues (perdant leurs feuilles pendant la saison sèche) ou sempervirentes (gardant leurs feuilles toute l'année).

Quant aux algues microscopiques, les diatomées, elles apportent des informations sur le niveau d'humidité. Leur abondance dépend en effet de la quantité de sels minéraux présents dans l'eau. Or ceux-ci sont d'autant plus abondants qu'il y a moins d'eau dans le lac : on a ainsi une mesure indirecte des précipitations à un moment donné, et l'analyse des diatomées sur toute la carotte fournit l'évolution de la pluviométrie annuelle.

Une technique récente s'intéresse aux coquillages et va permettre de tester l'hypothèse centrale des chercheurs de la mission. Dans plusieurs endroits, ont été accumulés des coquillages rejetés par les populations de pêcheurs depuis des siècles, voire des millénaires. Ces coquillages amassent dans leurs stries du carbonate de calcium, dont on peut mesurer la teneur en différents isotopes de carbone et d'oxygène. Par exemple, la balance entre les isotopes 16 et 18 de l'oxygène est le révélateur de saisons plutôt humides ou plutôt sèches.

Les chercheurs espèrent ainsi rétablir les variations des saisons dans le passé. "Nous allons pouvoir tester l'hypothèse selon laquelle les avancées et reculs de la forêt sont liés au mouvement du front de la zone intertropicale de convergence, c'est-à-dire de la mousson saisonnière", dit Ilhem Bentaleb. L'analyse des coquillages permettra en effet de reconstituer, au long des millénaires et aux différents lieux d'observation, l'amplitude des saisons sèches et pluvieuses.

La question a une incidence sur les mouvements de population dans le continent. Les populations bantoues ont migré vers l'Afrique australe au moment où la forêt reculait devant la savane, il y a près de quatre mille ans. Etaient-elles responsables de cette avancée de la savane, en ayant ouvert le milieu ? C'était l'hypothèse jusqu'alors dominante.

Mais les chercheurs pensent plutôt que ce sont les variations des précipitations saisonnières et la position plus au sud du front de la zone de convergence qui expliquerait l'ouverture de la forêt. Celle-ci aurait alors facilité la migration des Bantous vers le sud. "Peut-être, dit Charly Favier, cela pourrait-il servir de modèle pour les évolutions provoquées par le changement climatique actuel."

Hervé Kempf