Au Burkina Faso, un balai ne ment jamais

Courrier international 2002

Les 11 et 12 mars dernier, le siège de l'Union des groupements villageois de la boucle du Mouhoun (UGVBM), à Dédougou, a servi de cadre à une bien curieuse cérémonie. En présence d'une bonne partie des travailleurs (dix personnes), l'on a procédé au rite traditionnel de justice dit "du balai". Appelé par Mlle Elise Paré, alors assistante administrative du directeur exécutif de la structure, le juge traditionnel a parcouru les huit kilomètres qui séparent son village de Dédougou pour faire la lumière sur une sombre affaire : la disparition dans son bureau de bons d'essence et de liquidités d'une valeur totale de 556 760 FCFA [850 euros] et d'une somme en espèces d'un montant de 1 500 000 FCFA [2 250 euros]. Les grands absents lors de ce rite furent le directeur exécutif, en mission, et le gardien de jour, qui s'était habilement dérobé au test.
L'officiant fait passer progressivement des brindilles de balai sur le cou des suspects potentiels. Dans le lot, une personne est "prise" par le balai [voir encadré]. Il s'agit de Raoul Toé, le chef comptable de l'Union. L'accusé se défend, remet en cause devant ses collègues la justice du balai, reproche à Elise Paré de l'avoir humilié en public. En vain. Le juge traditionnel affirme que son balai "ne ment jamais". Les collègues, implicitement ou explicitement, tombent des nues mais ne mettent pas le verdict en doute car tout le monde à Dédougou reste convaincu que"le balai n'attrape pas quelqu'un pour rien et ne ment pas". Le "tribunal traditionnel" improvisé a rendu justice en désignant un coupable, mais, devant les institutions judiciaires modernes, la preuve faite par l'épreuve du balai n'a aucune valeur si ce n'est celle de délier les langues afin qu'on puisse établir formellement les responsabilités. En effet, après l'épreuve du balai, le gardien de jour, qui avait refusé de passer le test, avoue avoir soutiré trois bons d'essence de 5 000 FCFA [7,50 euros] et de l'argent - au total 86 200 FCFA [130 euros]. La gendarmerie de Dédougou est chargée de mener l'enquête pour situer définitivement les responsabilités.
Caroline Sorgho